‹ Picciola (volume 4)Chapitre 52 sur 129 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

en lui souriant. II les reconnaît. C'étaient les conviées ordinaires et l'ornement de ses splendides soirées, alors que, riche et libre, on le citait comme un des heureux de la terre. Là brillaient sans rivales la fîère Tallien, vêtue à la grecque, et portant des joyaux et des bagues de prix jusque dans les doigts de ses beaux pieds nus, à peine emprisonnés dans de légères sandales dorées ; la charmante Récamier, qu'Athènes eût divinisée ; enfin la douce et touchante Joséphine, ci-devant comtesse deBeauharnais, qui, à force de grâces, passait souvent pour la plus belle des trois. Même auprès d'elles, d'autres encore se faisaient remarquer, éblouissantes de fraîcheur, de coquetterie et de parure ! Qu'aujourd'hui Gharney les trouve jeunes et jolies I Que leurs regards ont bien plus d'attraction et de douceur qu'autrefois I Qu'il se sentirait heureux de pouvoir faire un choix parmi tant de femmes brillantes !

Il l'essaie; et, après avoir erré indécis de l'une à l'autre, tout-à-coup, au milieu de leur foule, il en distingue une, mais non plus aux épaules découvertes et aux parures de diamans.

Simple dans sa mise et dans son maintien, elle baisse timidement le front et craint de se montrer. Pourtant elle est belle aussi ! C'est une jeune fille vêtue de blanc , n'ayant pour ornement que sa grâce naïve et la rougeur qui colore ses joues. Charney ne l'a jamais vue, et, à mesure qu'il la contemple, les autres s'effacent et disparaissent. Bientôt elle se trouve seule ; il peut l'examiner à loisir, et l'émotion le gagne en

8â PICCIOLA.

attachant ses yeux sur elle. Mais combien son émotion redouble en remarquant dans sa noire chevelure une fleuri Cette fleur... c'est celle de sa plante 1 la fleur de sa prison I II tend les bras vers la jeune fille ; mais soudain tout se trouble à sa vue, tout s'agite autour de lui ; une dernière fois , les orchestres du bal se font entendre avec un redoublement de force ; puis la jeune fille et la fleur semblent se perdre l'une dans l'autre ; les feuilles étalées , les corolles ouvertes et embaumées se multiplient autour de la jolie figure, et la cachent bientôt entièrement.

Déjà les murs du salon , dépouillés de leurs tentures, s'obscurcissent, et n'ofl'rent plus aux regards de Charney qu'une sorte de vapeur nuageuse. Le lustre, s'éteignant graduellement, se détache du plafond, décrit tout-à-coup une courbe de lumière, et va rayonner mourant à l'extrémité inférieure du nuage. De lourds pavés remplacent le parquet luisant et sonore. C'est la froide raison qui revient au milieu du délire ; c'est le souvenir qui tue l'illusion ; la vérité qui tue le songe.

Le prisonnier ouvre les yeux. Il est sur son banc, les pieds sur le pavé de son préau ; sa fleur est devant lui, et le soleil se couche à l'horizon.

Les premières fois qu'il se trouva en proie à cette espèce de vertige , il restait frappé d'étonnement, en pensant que c'était toujours lorsqu'il siégeait sur son banc rustique et près de sa plante que ces doux songes lui arrivaient. Rien pourtant n'était plus naturel que les effets qu'il venait d'en éprouver. Lui-même se

Page 1