‹ Picciola (volume 4)Chapitre 53 sur 129 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

les expliqua , en se rappelant que les douces émanations gazeuses qui s'exhalent des fleurs peuvent causer parfois une légère et voluptueuse asphyxie. Alors, émerveillé, il comprend tous les rapports existant entra lui et sa plante , l'influence presque magique exercée par elle sur lui , et que ces fêtes brillantes auxquelles il vient d'assister, c'est Picciola qui les lui donne I

Mais cette jeune fille modeste et candide, dont la présence inattendue le jeta dans un trouble étrange et plein de charme, qui est-elle? l'a-t-il déjà vue? Et, comme ces autres femmes, n'est-ce là qu'un souvenir de son temps passé I Sa mémoire cependant ne lui rappelle rien de semblable. Si c'était, au contraire, une révélation de l'avenir I Mais a-t-il un avenir, et doit-il croire aux révélations? Non I la jeune fille à la robe blanche, à la pudique rougeur ; la jeune fille, à la fois si simple et si attrayante, qui fît pâlir et s'éclipser ses brillantes rivales, c'est Picciola I Picciola personnifiée et poétisée dans un songe ! Eh bien î c'est elle qu'il doit aimer, c'est elle qu'il aimera I 11 saura sans peine se remémorer sa taille gracieuse et les traits ingénus qu'elle avait revêtus alors. C'est désormais avec cette douce image qu'il bercera ses rêveries , qu'il remplira les vides de son cœur et de son cerveau ; du moins, elle pourra le comprendre, lui ré» pondre, venir s'asseoir près de lui, marcher près de lui, le suivre, lui sourire, l'aimer 1 elle vivra de sa vie, de son souffle , de son amour ; il lui parlera dans sa pensée, et fermera les yeux pour la voir. Ils ne seront qu'un, et il sera deuxl

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Ainsi le captif de Fénestrelle à ses études chéries faisait succéder le charme non moins enivrant des illusions, et entrait de plus en plus dans cette sphère de poésie, d'où l'on sort comme l'abeille du sein des fleurs, tout parfumé et avec sa récolte de miel. A côté de sa vie positive, il avait sa vie d'imagination, complément de l'autre , et sans laquelle l'homme ne jouit qu'à moitié des bienfaits du Créateur.

Maintenant , son temps se partage entre Picciola plante et Picciola jeune fille. Après le raisonnement et le travail , il a le plaisir et rameur.

Poursuivant ses expériences investigatrices sur la floraison, Charney s'extasiait chaque jour devant les prodiges réguliers de la nature . Mais ses yeux étaient inhabiles à pénétrer dans ces mystères si déliés, insaisissables à la vue. 11 s'irritait de son impuissance, lorsque Ludovic lui remit, de la part de son voisin le conspirateur italien, une forte lentille de verre, à l'aide de laquelle celui-ci avait pu nombrer huit mille facettes oculaires sur la cornée d'une mouche. Charney tressaille de joie. Grâce à cet instrument, les parties les moins perceptibles de la plante saillissent tout-àcoup à ses regards, en centuplant leur volume ordinaire. Alors, il marche ou croit marcher à grands pas dans la route des découvertes I II a détaillé , analysé

l'enveloppe externe de sa fleur; il a cru deviner que ces brillantes couleurs des pétales, leur forme, leurs taches de pourpre, ces bandes de velours ou de satin moiré qui garnissent leur base ou festonnent leurs contours , n'étaient pas là seulement pour récréer la vue par le spectacle de leur beauté, mais aussi pour diviser ou réfléchir les rayons du soleil, atténuer leur force ou l'augmenter, selon le besoin qu'en avait la fleur, accomplissant le grand acte de la fructification. Ces plaques luisantes et vernissées, avec leur éclat de porcelaine, ce sont sans doute des amas glanduleux de vaisseaux absorbans , chargés d'aspirer l'air, la lumière et les vapeurs humides , pour la nourriture des graines ; car, sans lumière, pas de couleur, sans air et sans chaleur, pas de vie! Humidité, chaleur, lumière , voilà donc de quoi se composent les végétaux, ces merveilles de la terre, et voilà aussi ce qu'ils doivent restituer lorsqu'ils meurent.

A son insu , souvent , durant ces heures d'étude et d'extase, Charney avait deux spectateurs attentifs qui le suivaient dans tous ses raouvemens, et, par sympathie, prenaient part à ses émotions : Girhardi et sa fille.

Celle-ci , élevée par un père profondément religieux, vivant d'une vie contemplative et solitaire, présentait \ine de ces natures formées de toutes les saintes exaltations réunies. Avec sa beauté, ses vertus, les grâces de son esprit et de sa personne , elle n'avait pu manquer d'adorateurs ; douée d'une sensibilité profonde et expansive, elle semblait plus qu'une autre

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devoir connaître les affections tendres ; mais si quelques légers penchans ont autrefois , au milieu des fêtes de Turin, troublé un instant la sérénité de son âme , la captivité de son père les a tout d'abord absorbés dans une grande douleur.

Aujourd'hui, pourrait-elle aimer celui-là qui s'offrirait à ses regards avec l'éclat du bonheur, elle qui, dans son double culte filial et religieux, voit son Dieu sur la croix, et son père en prison! Non que la jolie Turinaise s'abandonne facilement à la tristesse et à la mélancolie 1 Tous ses devoirs lui sont doux, tous ses sacrifices lui laissent une joie au cœur; mais est-ce donc près des heureux du monde qu'elle peut se plairel Là où elle va sécher une larme et réveiller un sourire, là est sa place, là son orgueil, là son triomphe! Cette tâche si belle, c'est près d'un seul qu'elle l'a remplie jusqu'à ce jour. Mais depuis qu'elle voit Charney, elle se sent prise à la fois pour lui d'intérêt et de compassion. Il est captif comme son père et près de son père ! Il n'a plus à aimer dans le monde qu'une pauvre plante, et il l'aime tant! Certes, la figure du prisonnier, son front noble, sa taille élégante, aident peutêtre un peu à la pitié de la jeune fille; mais si elle l'avait connu au temps de sa fortune, dans ce temps où de faux dehors de bonheur l'environnaient, non, elle ne l'eût point distingué des autres. Ce qui la charme en lui , c'est son isolement , son désastre, sa résignation. Elle lui a voué d'instinct son amitié, son estime même ; car, dans son ignorance des choses, elle a mis le malheur au nombre des vertus.

L'excellente jolie fille, aussi hardie devant une bonne action à faire, que timide devant un regard à afifronter , trop oublieuse peut-être du danger, sans cesse encourage, aiguillonne son père dans ses bonnes intentions vis-à-vis de Charney.

Un jour enfin , Ghirardi se montrant à sa fenêtre , ne se contente pas de saluer le comte de la main , selon son habitude ; il lui fait signe d'approcher le plus possible, et modérant les éclats de sa voix, comme dans une grande appréhension d'être entendu d'un autre, il entame avec lui le dialogue suivant :

— J'ai peut-être une bonne nouvelle à vous donner, monsieur.

— Et moi, monsieur, j'ai des remercîmens à vous faire pour ce microscope que vous avez daigné me prêter.

— Je n'ai même pas eu le mérite de l'idée ; c'est ma dllc qui m'y a fait songer.

— Vous avez une fille, monsieur, et l'on vous accorde la faveur de la voir ?

— Oui, je suis père, et j'en rends grâces à Dieu chaque jour ; car ma pauvre enfant , c'est un ange l Elle a pris un grand intérêt à vous , mon cher monsieur, lorsque vous étiez malade, et depuis, en vous voyant prodiguer tant de soins à votre fleur. Vous-même, ne l'avez-vous donc pas aperçue parfois à ce grillage ?

— En effet... je crois....

— Mais en vous parlant de ma fille, j'oublie de vous faire part de la grande nouvelle. L'empereur va se rendre à Milan , où il doit être sacré roi d'Italie.

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— Roi d'Italie 1 eh bien ! alors , monsieur, il sera plus que jamais votre maître et le mien. Quant au microscope, poursuivit Charney, que la grande nous velle n'avait que fort peu distrait de son idée première, et qui n'y soupçonnait pas une suite, — vous vous en êtes long-temps privé pour moi.... pardon, peut-être en aurai-je besoin encore pour de prochaines expériences , cependant je vous le rendrai. . bientôt....

— Je puis m'en passer, j'en ai d'autres, répliqua avec bienveillance Vattrapeur de mouches^ devinant au son de voix de son interlocuteur le regret qu'il éprouvait de se séparer de cet instrument; gardez-le, monsieur, gardez-le en souvenir d'un compagnon de captivité, qui vous porte , veuillez le croire , un vif intérêt.

Charney voulut témoigner sa gratitude à l'homme généreux ; celui-ci l'interrompit :

— Mais laissez-moi donc achever ce qui me reste à vous apprendre.

Et , baissant encore la voix :

— On assure que des grâces doivent être accordées au sujet de cette autre couronne du nouvel empereur. Avez-vous des amis à Turin ou à Milan? Y a-t-il moyen de les faire agir ?

L'interpellé hocha tristement la tête.

— Je n'ai point d'amis, dit-il.

— Pas d'amis I repéta le vieillard , avec un regard plein de commisération : avez-vous donc douté des hommes ! car l'amitié ne manque pas à ceux-là qui croient en elle. Eh bien! j'ai des amis, moi ; des amis

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que l'adversité même n*a pas ébranlés ; ils pourront peut-être pour vous ce qu'ils n'ont pu encore pour moi.

— Je ne veux rien implorer du général Bonaparte , répliqua le comte d'un ton sec et fier, où ses anciennes rancunes surgirent tout-à-coup.

— Chutl parlez plus bas.... Je crois entendre venir.... mais non....

Il y eut un moment de silence , puis l'Italien poursuivit avec une inflexion de voix où le reproche s'adoucissait comme en passant par une bouche de père :

— Cher compagnon , vous êtes aigri encore ; j'aurais cru que les études auxquelles vous vous livrez depuis quelques mois, avaient éteint en vous ces haines que Dieu réprouve et qui faussent la vie d'un homme. Les parfums de votre fleur n'ont-ils donc pas entièrement cicatrisé vos blessures du monde? Ce Bonaparte que vous semblez haïr, j'ai à m'en plaindre plus que vous peut-être ; car mon fils est mort pour l'avoir servi.

— Aussi, ce fils, vous l'avez voulu venger 1 interrompit vivement Charney.

— Je vois que ces faux bruits sont venus jusqu'à vous , dit le vieillard relevant noblement la tête vers le ciel , comme pour en appeler au témoignage de Dieu. — Moi, me venger par un crime 1 non; mais dans les premiers momens de ma douleur, je ne pus me contenir, il est vrai; et tandis que le peuple de Turin saluait le vainqueur par des acclamations de joie, j'opposai mes cris de désespoir aux vivats de la

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