LIVRE I
foule. On m'arrêta; j'avais un couteau sur moi. Des infâmes , afin de se faire valoir auprès du maître , n'eurent pas de peine à lui faire accroire que j'en voulais à ses jours. On me traita d'assassin, et je n'étais qu'un malheureux père qui venait d'apprendre la mort de son fils 1 Eh bien I je comprends qu'il a pu être trompé , je comprends même que ce Bonaparte n'est pas un méchant homme, car ni vous, ni moi, il ne nous a fait mourir. S'il me rend à la liberté, ce sera réparer seulement une erreur à mon égard ; je le bénirai cependant, non que je ne puisse supporter ma captivité. Plein de foi dans la Providence, je me résigne à tout. Mais ma prison pèse sur ma fille , c'est pour ma fille que je veux être libre, pour mettre un terme à son exil du monde, pour qu'elle retrouve les plaisirs de son âge. N'avez-vous pas aussi un être qui vous intéresse, une femme qui pleure sur vous, et à qui vous serez heureux de sacrifier même votre orgueil d'opprimé? Allons , autorisez mes amis à parler en votre nom.
Charney sourit. — Aucune femme ne pleure sur moi, dit-il, aucune ne soupire après mon retour ; car je n'ai plus d'or à leur donner. Qu'irai-je donc faire dans ce monde, où j'étais moins heureux que je ne le suis même ici? Mais dussé-je y retrouver des amis, la fortune et le bonheur, je dirais encore non 1 mille fois non î s'il me fallait pour cela m'abaisser devant le pouvoir que j'ai voulu détruire.
— Quoi 1 tout espoir vous est-il donc interdit par vous-même?
— Jamais je ne saluerai du titre d'empereur celui qui fut mon égal.
— Prenez garde de sacrifier follement votre avenir à un sentiment plus de vanité que de patriotisme peut-être... mais.. . chut I — fit de nouveau le vieux Ghirardi. — Pour cette fois, je ne me trompe pas ; on vient î adieu 1 Et il s'éloigna de la fenêtre grillée.
— Merci, merci du microscope I lui cria Gharney avant qu'il eût entièrement disparu à ses regards.
Dans ce moment, Ludovic fit crier sur ses gonds la porte basse de la petite cour. Il apportait au prisonnier sa provision de vivres de chaque jour. Il le vi^ pensif et rêveur, et ne voulant pas le distraire, il se contenta en passant près de lui de frapper légèrement sur les assiettes qu'il tenait, comme pour l'avertir que son dîner était prêt. Montant ensuite le tout dans la chambre, il se retira bientôt, après avoir salué silencieusement Monsieur et Madame, comme il le disait parfois ; c'est-à-dire l'homme et la plante.
— Le microscope est à moi I pensait Gharney. Mais comment ai-je pu mériter la bienveillance de cet honnête étranger? Et voyant alors Ludovic traverser la cour : Gelui-ci de même a gagné mon estime. Sous son écorce de geôlier bat un noble cœur ; j'en suis sûr. Il est donc des hommes bons et sensibles; mais où viennent-ils se réfugier I
Et il lui sembla entendre une voix lui répondre : C'est parce que le malheur vous a appris à comprendre un bienfait, que les hommes vous paraissent moins dignes de vos mépris. Qu'ont donc fait ces deux