LIVRE I
hommes? L*un a arrosé votre plante à votre insu, l'autre vous a procuré les moyens de la mieux connaître et de l'analyser.
— Oh I se disait Charney, le cœur ne s'y trompe pas ; il y a eu de leur part générosité vraie.
— Oui, reprenait la voix ; mais c'est par ce que cette générosité s'est exercée envers vous, que vous leur rendez justice. Si Picciola n'était pas née, de ces deux hommes, l'un serait peut-être encore à vos yeux un vieillard imbécile, livré à des occupations dégradantes ; l'autre, un être grossier, d'une avarice lâche et sordide ! Dans votre monde d'autrefois, aviez-vous aimé quelque chose, monsieur le comte ? non ; votre cœur était livré à l'isolement comme votre pensée. Ici, c'est parce que vous aimez Picciola, que ces deux hommes vous ont aimé ; c'est par elle qu'ils sont venus à vous 1
Et Charney regarde tour à tour sa plante et son précieux microscope. — Napoléon, empereur des Français, roi d'Italie ! — Cette terrible formule, dont il n'a fallu que la moitié autrefois pour faire de lui un conspirateur forcené, se présente à peine à son esprit en ce moment.
Que lui importent à lui les triomphes du nouvel élu de la nation et les libertés de l'Europe ! Un insecte qui bourdonne menaçant autour de ses fleurs lui cause plus d'angoisses et de soucis que tous les envahissemens du nouvel empire I
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Ainsi s'écoulaient ses journées ; et après des heures consacrées entières à l'étude et à l'analyse, las de ses travaux et songeant à s'en distraire par d'agréables passe-temps, il quittait Picciola plante pour Picciola jeune fille. Lorsque déjà les parfums de ses fleurs arrivaient à lui en abondantes effluves, lorsque sa tête s'appesantissait, que ses yeux évitaient l'éclat du jour:
— Ce soir, il y aura fête chez Picciola, se disait-il.
En effet, livré à ses rêveries, il ne tardait pas à tomber dans ce demi- sommeil peuplé de songes, qu'une lueur de raison instinctive savait diriger encore.
Oh ! ne serait-ce pas là une des jouissances les