LIVRE I
— Trondédious! dit celui-ci, cherchant à se défendre, par des jurons, de l'émotion qui le gagne; donnez-moi la paix, vous et votre herbe maudite I Pardon pour làpovera; elle n'est pas cause de votre diabolique entêtement. Quoil vous aurez donc le cœur de
a laisser mourir ainsi, sans secours I
— Mais que faire?
— Adressez-vous au commandant, vous dis-je.
— Jamais I
— Voyons , dit Ludovic, si ça vous coûte, voulezvous que je lui parle, moi?
— Je vous le défends ! lui cria Charney.
— Comment ! vous me le défendez I reprit le geôlier. Dannazione! Ai-je des ordres à recevoir de vous? Si je voulais lui en parler, moi ! Eh bien I non ; je ne lui en parlerai point. Au fait, vous avez raison, est-ce que ça me regarde ? Qu'elle meure, qu'elle vive ! ai-je à m'en soucier? Che m'importa! Vous ne voulez pas? bonsoir.
— Mais votre commandant me comprendra-t-il donc seulement? dit le comte, s'adoucissant soudain.
— Pourquoi pas ? le prenez-vous pour un kaïserlick? expliquez-lui ça gentiment, avec de jolies phrases... pas trop longues; vous êtes un savant, voilà le moment d'en faire preuve . Pourquoi ne comprendraitil pas la chose qui vous porte à aimer votre herbe? je l'ai bien comprise, moi. Puis, je serai là, soyez tranquille. Je lui dirai comme c'est bon en tisane, pour toutes sortes de maux... il a justement son rhumatisme
dans ce moment-ci... ça se trouve bien... il comprendra mieux...
Charney hésitait encore; Ludovic cligna de l'œil, et lui montra Picciola dans son attitude maladive. L'autre fit un geste, et Ludovic sortit.
Quelques instans après, un homme, en costume moitié civil moitié militaire, apporta au prisonnier une écritoire complète et une feuille de papier portant le timbre du commandant. Ainsi que Ludovic l'avait annoncé, l'homme resta présent tandis que Charney écrivit sa demande ; il la reprit cachetée de ses mains, le salua, et emporta l'écritoire.
Vous souriez peut-être de mépris, en voyant l'orgueil du noble comte s'abattre si facilement, et cette haute volonté céder à l'aspect d'une fleur qui se flétrit. Avez-vous donc oublié que Picciola, c'est tout pour le prisonnier ? Ne savez-vous donc pas ce que peuvent l'isolement et la captivité sur l'esprit le plus ferme et le plus fier? Ohl cet acte de faiblesse que vous lui reprochez, y a-t-il eu recours, lorsque luimême, abattu par la souff'rance, manquait de l'air de la liberté, pressé entre les pierres de sa prison comme sa plante entre ses deux pavés ? non I mais de lui à elle se sont établis des redevances mutuelles, des engagemens sacrés ; elle l'a sauvé de la mort, et i^ faut qu'il la sauve à son tour 1
Le vieux Ghirardi vit Charney se promener de long en large dans sa cour, s'agiter avec tous les signes de l'attente et de l'impatience. Que la réponse lui paraissait lente à venir I trois heures s'étaient passées