‹ Picciola (volume 4)Chapitre 62 sur 129 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

depuis son message au gouverneur, et, pendant ce temps, la plante s'épuisait par la perte de sa sève. Charney eût vu couler son sang avec plus de calme, sans doute. Le vieillard essaya quelques consolations, lui rendit de l'espoir, et, plus expérimenté que lui sur la connaissance des végétaux et de leurs maladies, il lui indiqua un moyen de fermer les blessures de Picciola, et de la préserver du moins de l'un des dangers dont elle était menacée.

D'après son conseil, Charney, avec un mélange de paille hachée finement et de terre humectée, compose un mastic qu'il applique sur la plaie. Son mouchoir, déchiré , lui fournit des bandages et des ligatures, pour le fixer en place. Dans ces occupations, une heure encore passa ; mais la réponse n'arrivait pas.

Quand vient le moment de dîner, Ludovic entre dans la cour. Sa contenance brusque et afïairée n'annonce rien de bon. A peine s'il daigne répondre aux questions du prisonnier par des phrases saccadées et tranchantes.

— Attendez, que diable I —Vous êtes bien pressé I — Laissez-lui le temps d'écrire I

Il semble pressentir et se préparer d'avance au rôle qu'il doit jouer dans tout ceci.

Charney ne dîna pas.

Il tâcha de patienter en attendant l'arrêt de vie ou de mort de Picciola, et pour se donner du courage, il s'efforça de se prouver à lui-même que le gouverneur ne pouvait, sans être un homme cruel, lui refuser une demande aussi simple. Son impatience cependant

s'irritait de plus en plus, et il s'étonnait comme si le commandant n'avait pu avoir d'afPaire plus pressée à expédier que celle-là. Au moindre bruit, ses yeux se tournaient tout-à-coup vers la petite porte par laquelle il croyait toujours voir revenir son message. Le soir arriva; rien! la nuit... rienl II n'en put fermer l'œil.

Le lendemain, cette réponse si vivement attendue lui fut enfin remise. Le commandant lui disait, dans un style sec et laconique, qu'aucun changement ne pouvait être fait aux murs, fossés ou fortifications de la citadelle, sans autorisation expresse du gouverneur de Turin ; que, sur sa demande, il en référerait à son excellence; car, ajoutait-il, le pavage d'une cour de prison, c'est encore une muraille*

Charney resta confondu à la lecture de ce message. Faire de l'existence d'une fleur une question d'état I un déplacement de fortifications 1 Attendre la décision du gouverneur de Turin I Attendre un siècle quand un jour peut tuer 1 Ce gouverneur ne voudrat-il pas à son tour en référer au ministre, le ministre

au sénat, le sénat à l'empereur? Ohl qu'alors son mépris des hommes se réveille profond 1 Ludovic luimême ne lui semble plus que l'agent de son bourreau. Au cri de son désespoir celui-ci répond en langage administratif; à ses supplications celui-là oppose sa consigne militaire.

Il se rapproche de la malade, dontl'éclat s'afFaiblit, dont les couleurs s'effacent II la contemple avec tristesse. C'est son bonheur, c'est sa poésie qui s'en vontl Ses parfums n'accusent plus qu'une heure trompeuse, comme une montre détraquée, dont les ressorts s'arrêtent ; chaque corolle, repliée sur ellemême, a cessé entièrement de se tourner vers le soleil, ainsi qu'une jeune fille mourante ferme les yeux pour ne point voir l'amant qu'elle craint de trop regretter.

Au milieu de ses réflexions désolantes, la parole de son vieux compagnon de captivité se fit entendre encore :

— Cher monsieur, lui disait, avec son accent paternel, le bon vieillard, baissant la voix et courbant son front jusqu'aux derniers barreaux de sa grille, pour se rapprocher plus de celui auquel il s'adressait, — si elle meurt, et elle mourra, je le crains , que ferez-vous ici, seul, tout seul? Quelles occupations pourront vous distraire après celle-là, qui avait tant de charmes pour vous? L'ennui vous tuera à votre tour; la solitude interrompue redevient si lourde 1 vous n'y pourrez résister ; c'est comme moi, si maintenant on me séparait de ma fille ! de cet ange gar-

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