LIVRE I
encore entièrement satisfait de ces protections que vous m'offrez avec tant de bienveillance et de désintéressement. Mon estime et ma reconnaissance vous sont acquises; mais c'est à l'empereur lui-même qu'il faut que ma demande soit remise, ce soir, demain matin au plus tard. Pouvez-vous me répondre d'un messager fidèle et dévoué ?
— Oui, comme de moi-même ! dit le vieillard, après avoir réfléchi quelque temps.
— Encore une question, ajouta Charney; ne craignez-vous point d'être compromis par les services signalés que vous allez me rendre?
— Le plaisir d'obliger efface toute crainte, cher monsieur. Si je puis quelque peu contribuer à soulager votre infortune, advienne que pourra. Je sais me soumettre aux décrets du ciel.
Charney se sentit remué jusqu'au fond du cœur par ces paroles si simples ; il contempla le vieillard avec des yeux attendris ..
— Que je voudrais presser votre main I lui dit-il; et il leva fortement son bras vers la petite fenêtre. Ghirardi passa le sien à travers la grille ; mais ce fut vainement ; il ne put atteindre la main qui se tendait vers lui. Alors, inspiré par un de ces sentimens d'exaltation tendre, si vifs dans l'âme d'un reclus, il dénoua subitement sa cravate, en retint un bout, jeta l'autre à Charney, qui s'en saisit avec transport, et une double étreinte, une double émotion, donnèrent à plusieurs reprises une vibration affectueuse à ce linge insensible.
ll8 PICCIOLA.
En repassant près de Picciola : Je te sauverai I murmura Charney.
11 se retira dans sa caméra, prit le plus blanc et le plus fin de ses mouchoirs, tailla soigneusement son cure-dent, renouvela son encre, se mit aussitôt à l'ouvrage, et lorsque son placet fut terminé, ce qui n'arriva pas sans causer de dures angoisse, à son orgueil révolté, une petite corde descendit de la fenêtre grillée le long du mur de la cour; le pétitionnaire y attacha sa supplique, et la corde remonta.
Une heure après, la personne chargée de remettre le placet à l'empereur prenait, accompagnée d'un guide, sa route à travers les vallées de Suse, de Bussolino et de Saint-Georges, en côtoyant la rive droite de la Doria riparia : tous deux étaient à cheval ; mais ils eurent beau se hâter, des obstacles inattendus les retardèrent dans leur course. Des pluies récentes avaient défoncé le terrain, la rivière était débordée en plusieurs endroits ; des torrens semblaient unir entre eux la Doria et les lacs d'Avigliano. Déjà les forges de Giaveno, rougissant de plus en plus au loin derrière eux, annonçaient que le jour allait leur manquer bientôt. Trop heureux alors de suivre la voie commune, ils gagnèrent la magnifique avenue de Rivoli, non sans peine ; et ce ne fut que bien avant dans la soirée qu'ils arrivèrent à Turin. Là ils apprirent que i'empereur-roi venait de partir pour Alexandrie.