LIVRE II
contenant et contenu , tout est pris; et ce sont des cris, des quolibets et des rires prolongés, qui gagnent depuis la première marche jusqu'à la dernière ; et le voleur de la ligne ascendante, content de son lot, fait volte-face et veut descendre , et le volé de la ligne descendante, contraint de retourner à la pitance, veut remonter ; et toute la bande , ébranlée par ce flux et ce reflux à contre-temps , tournoyant de force sur elle-même, au milieu des éclats de gaieté, des jurons, des coups distribués au hasard , est rejetée partie dans la rue , partie dans les salles , où les buveurs chantent déjà à tue-tête.
A travers les tables chargées de mets , les bancs chargés de convives, d'une chambre à l'autre, on voit se multiplier les dames et les Giannine du logis, les unes avec leurs tabliers de couleur, leurs cheveux poudrés et le petit poignard coquet, aujourd'hui encore le principal ornement de leur parure ; les autres en jupon court , en longues tresses nattées , le col et les oreilles chargés de joyaux dorés, et les pieds nus.
A ces tableaux si vifs , si animés de la route et du village , de la chambre et de la rue , à ces bourdonnemens, à ces chansons, à ces cris, à ces rires, à ces bruits de paroles , de verres et d'assiettes , d'autres tableaux, d'autres bruits vont bientôt succéder.
Dans une heure, le canon tonnera contre ce village, canon presque inoffensif , il est vrai, et qui n'en brisera que les vitres ; cette rue ne retentira plus que du cri des soldats exaltés par une fureur guerrière de commande; et chacune de ces maisons disparaîtra
sous la fumée des mousquetades... à poudre. Alors, gare au pillage, si les provisions ne sont pas mises à l'abri d'un coup de main ! gare même à la Giannina aux pieds nus 1 car la petite guerre singe parfois la grande dans ses excès.
Elle l'imite surtout dans l'éclat de ses spectacles, et rien n'est plus imposant et plus majestueux que celui qui se prépare en ce moment dans les champs de Marengo.
Déjà un trône magnifique, entouré d'étendards tricolores, s'élève sur l'une des rares collines qui bombent le terrain ; déjà des troupes de toutes les armes, de tous les uniformes, se déploient rapidement pour prendre place. La trompette fait l'appel aux cavaliers, le tambour étend ses roulemens sur toute la surface du sol, que l'artillerie et les fourgons semblent ébranler. Les aides de camp , couverts de leurs brillans costumes, passent, repassent, se croisent dans mille directions. Les drapeaux se déroulent auvent, qui fait onduler en même temps cette mer mouvante de panaches , d'aigrettes et de plumets diaprés aux trois couleurs ; et le soleil , ce grand convié des fêtes de Napoléon, ce lustre radieux des pompes de l'empire, se montre, et fait resplendir de feu l'or des broderies, le bronze des canons, les casques, les cuirasses, et les soixante mille baïonnettes dont la plaine se hérisse. Bientôt, devant les troupes, qui débouchent au pas accéléré sur le champ de leurs opérations , la foule des curieux, refluant en arrière, décrit un cercle immense de retraite, comme les flots de l'Océan sur les-