‹ Picciola (volume 4)Chapitre 69 sur 129 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

— Eh bien! il faut nous mettre en route sur-lechamp.

— Je ne me mettrai en route, lui répondit tranquillement celui-ci, qu'à l'aube du jour, et ce sera pour retourner à Fénestrelle. —Bon voyage, signora.

Tout ce qu'elle put dire pour lui faire changer de résolution fat inutile. Il resta enferré dans sa ténacité piémontaise, déharnacha ses chevaux, les conduisit à l'écurie , et se coucha près d'eux.

Un pied dans la voie du dévouement, Teresa ne regardait plus en arrière. Décidée à continuer seule sa route , elle pria l'hôtesse de l'auberge où elle était descendue, dans la rue Dora-Grossa, de lui procurer des moyens de transport pour Alexandrie , les plus tôt près, et les plus rapides qu'elle pourrait trouver. L'hôtesse envoya ses garçons par la ville ; mais ils eurent beau la parcourir dans tous les sens, de la porte de Suze à celle du Pô, de la porte Neuve à celle du Palais , voitures publiques , charrois , bêtes de charge, de selle et de bât, étaient partis, ou retenus dès long-temps à l'avance, à cause des solennités d'Alexandrie.

Teresa se désolait du fatal contre-temps. Absorbée dans sa rêverie, le front baissé, elle se tenait sur le pas de l'auberge, défiant, grâce à la nuit, les regards qui pourraient la reconnaître dans sa ville natale , quand un bruit de roues, égayé par un bruit de sonnettes, se fit entendre. Bientôt, s'arrêtèrent devant elle deux fortes mules , traînant une de ces longues voitures forçiines , dont le coffre profond , fermé et

cadenassé comme une armoire, contient les objets de vente , n'offrant du reste pour tout siège , sur le devant, qu'une petite banquette de cuir, à peine abritée par un auvent de toile goudronnée.

Le mari et la femme , possesseurs de la voiture et des marchandises, descendus de la banquette, poussèrent de gros soupirs de satisfaction, frappèrent du pied , se détendirent les bras, pour se dégourdir ou se réveiller, et saluant l'hôtesse d'un air de connaissance , ils se réfugièrent aussitôt aux deux coins de la cheminée , offrant leurs mains et leurs visages au feu de sarmens qui y pétillait; puis, après avoir recommandé qu'on mît leurs mules à l'écurie, se félicitant mutuellement d'être arrivés , ils se firent donner à souper, se promettant de gagner leur lit le plus tôt possible.

L'hôtesse , de son côté , se préparait à en faire autant ; les garçons, à moitié endormis, s'occupaient en bâillant de la clôture de l'auberge, et Teresa, toujours pensive, douloureusement affectée au milieu de tous ces préparatifs, songeait au temps qui s'écoulait, à l'eçpoir qui se perdait, à la fleur qui se mourait I

— Une nuiti une nuit! se disait- elle; le malheureux comptera les minutes tandis que je dormirai 1 Demain, peut-être, il me sera de même impossible de trouver une occasion de départ !

Et elle regardait tour à tour et attentivement les deux marchands attablés, comme si son unique ressource était en eux. Cependant elle ignorait quelle route ils devaient tenir, s'ils voudraient , s'ils pour-

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