DANS LES PRISONS D ETAT. XVII
piant la haine ou la terreur qu'il inspirait au roi, avait vécu encore vingt-trois ans, à Pignerol, à Exile, aux îles Sainte-Marguerite et à la Bastille, toujours sous la garde de Saint-Mars, mais le visage couvert d'un masque et entouré de précautions extraordinaires pour empêcher qu'on ne le reconnût. Fouquet, devenu V homme au masque de fer, écrivait encore avec la pointe d'un couteau sur une assiette d'argent, et avec une encre composée, sur son linge, qu'on brûla lorsqu'il fut réellement mort, en 1703 ; mais sa principale récréation consistait, dit-on^ à épiler sa barbe avec des 'pincettes d'acier très-tuisantes.
Lauzun, le célèbre amant de Mademoiselle, duchesse de Montpensier, fut prisonnier d'état à Pignerol en même temps que Fouquet; mais il n'avait garde de se faire les mêmes distractions : léger, frivole, ignorant, capricieux, il ne lisait et n'écrivait rien; il travaillait sans cesse à gagner par des promesses magnifiques les soldats qui faisaient sentinelle sous ses fenêtres et les valets qui l'approchaient dans sa chambre; il fut cause de la fin tragique de plusieurs, accusés d'avoir préparé son évasion , et pendus par ordre arbitraire du gouverneur. Quand la fâcheuse issue de ces tentatives l'eut réellement convaincu de leur inutilité, il chercha d'autres manières de tuer le temps. A l'aide d'une lunette d'approche qu'on lui avait
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fait parvenir secrètement, il passait des j ournées entières à observer toutle pays qu'on découvrait de ses fenêtres. Lorsque le gouverneur lui eut enlevé cette lunette, il se vengea en rimmiliant par toutes sortes d'insolences ; ensuite il s'occupa si passionnément de sa toilette, qu'il restait en contemplation devant un miroir; il avait obtenu qu'on lui envoyât de Paris des perruques et des habits à la mode, des dentelles et des bijoux : il ne lui manquait que de pouvoir se montrer. Plus tard, Louis XIV, cédant aux prières de xAIademoiselle, qui ne se consolait pas d'avoir perdu son beau Lauzun, adoucit la captivité du prisonnier, et lui permit d'avoir quatre chevaux, qu'il montait dans les cours de la citadelle. L'ancien gouverneur de Pignerol, Saint-Mars, avait pendant trente ans appris comment on garde des prisonniers d'état, lorsqu'il passa du commandement des îles Sainte-31arguerite à celui de la Bastille; mais comme il trouva dans cette forteresse, dont la population était toujours fort nombreuse, un régime beaucoup moins rigoureux que celui qu'il avait établi d'après les instructions secrètes du roi pour Lauzun et Fouquet, il ne jugea pas nécessaire de réformer l'organisation intérieure de la Bastille. Les prisonniers étaient la plupart livrés aux caprices des gardiens subalternes ; ils habitaient plusieurs ensemble dans chaque chambre; et ils avaient ainsi la consolation de voir des visages humains et d'en-