DANS LES PRISONS D'ÉTAT. XIX
tendre de voix humaines. Quelquefois^ il est vrai, la discorde s allumait entre ceux que le malheur aurait dû rendre frères, et d'horribles luttes nécessitaient alors leur séparation, qu'ils eussent vainement demandée à grands cris. Dans ces chamhrées, où l'on réunissait jusqu'à cinq personnes, la conversation était presque permanente : après s'être mutuellement raconté leur histoire et les motils de leur incarcération, ces malheureux s'entretenaient de leurs projets ou de leurs espérances de délivrance ; mais souvent un d'eux, signalé à la défiance de tous comme un espion, retenait dans un prudent silence les sentimens généreux ou les confidences qui auraient pu aggraver ou prolonger leur funeste position. Chacun renfermait en soi son ressentiment contre ses bourreaux et ses ennemis ; car toute parole imprudente avait un écho dans le cabinet du gouverneur de la Bastille ou du lieutenant de police. Les prisonniers dangereux, rebelles ou forcenés, étaient seuls enchaînés isolément dans de petites cellules, sous la calotte de plomb des tours, ou dans d'affreux cachots contigus aux fossés.
Un de ces prisonniers, Constantin de Renneville, nous a révélé, dans son Inquisition française, les souffrances de toute espèce auxquelles un long séjour à la Bastille l'avait initié ; il s'est fait l'historiographe de ses compagnons de captivité, en nous disant ce que fut la
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sienne dans l'espace de onze ans. Il composait des vers avec une grande facilité, et outre les poèmes qu'il traça entre les lignes d'un Nouveau-Testament, au moyen d'une plume faite d'os de poisson et trempée dans un mélange de vin, de sucre et de noir de fumée, il tapissa de ses sonnets, de ses rondeaux et de ses mamadrigaux, les murs de toutes les chambres de la Bastille. Ce fut lui qui inventa la manière de parler du ijâton,i^om communiquer avec les détenus des chambres voisines, mystérieux langage que la tradition de la Bastille conserva fidèlement parmi les prisonniers. Ce langage se transmettait en frappant la muraille ou le plafond avec une bûche, selon le rang que chaque lettre occupait dans l'alphabet ; ainsi, un coup pour un a, deux coups pour un ^, trois pour un c, quatre pour un d, et ainsi du reste jusqu'à c, représenté par vingt-quatre coups. Constantin de Renneville et ses élèves étaient parvenus à exécuter cette manœuvre avec tant de rapidité et d'adresse, qu'ils échangeaient de longues conversations malgré l'épaisseur des murs, la vigilance des sentinelles et la colère des porte-clefs. Mais c'était surtout la lecture et la méditation des livres saints que Constantin de Renneville appelait à son secours dans la solitude de son cachot : « Je lus et relus mon Nouveau-Testament, dit-il, avec tout le respect et l'attention que mérite un livre si saint; et plus
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je le lisais, etplus j'y trouvais cette manne cachée, dont plus on mange, plus on sent redoubler sa faim ; j'y découvrais ces lumières qui sont voilées aux yeux du monde... Pendant le premier mois de ma prison, je lus très-attentivement tout le Nouveau-Testament jusqu'à neuf fois, et la dernière fois que je le lisais, c'était avec plus d'avidité que la précédente. »
Une nous dit pas qu'il ait jamais essayé de se faire une société privée des petits animaux, rats, souris, araignées, qui ont toujours accès dans les plus impénétrables prisons d'état. On le voit seulement attirant des pigeonneaux dans sa chambre et leur attachant des billets sous les ailes, dans l'espoir que ces billets tomberaient dans les mains d'un ami ou d'un étranger compatissant. Le gouverneur de la Bastille, Bernaville, successeur de Saint-Mars, ayant été averti des messages que les pigeons portaient de la sorte aux prisonniers, fit tuer à coups de fusil tous les oiseaux qui avaient leurs nids autour de la Bastille ou qui osaient s'en approcher.
Un prisonnier, nommé Liard, que Constantin de Renneville eut pour compagnon de chambre et de cachot, avait apprivoisé des rats qui mangeaient et couchaient avec lui. Cet homme, coupable d'avoir affiché des libelles contre le roi et la cour, n'ayant personne au monde qui s'intéressât à sa liberté, s'était attaché à sa prison par rafifection qu'il avait su inspirer à