‹ Picciola (volume 4)Chapitre 74 sur 129 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

des bateleurs, au milieu de ce peuple de curieux, qui parle, chante, hurle, bondit de joie et d'ivresse en se débattant dans des flots de chaleur et de poussière, seule étrangère aux fêtes du jour, la figure inquiète , l'œil fixe et préoccupé , essuyant de la main la sueur qui lui coule du front, elle passe, opposant la gravité de ses traits comme contraste à toutes ces figures épanouies.

Son énergie alors s'est concentrée entière dans l'action de sa marche, dans sa volonté d'avancer. A peine, durant tout ce temps, si le but qu'elle veut atteindre, si l'idée qui la fait agir se présente à son esprit. Mais un mouvement de halte, imprimé à la foule par les premiers rangs , la forçant de ralentir son pas, la pensée alors lui revient. Elle songe à son père, que tourmentera bientôt la prolongation de son absence ; car le guide qui l'a abandonnée à Turin ne peut arriver jusqu'à lui pour l'instruire des causes de ce retard. Elle songe à Charney, maudissant le choix du messager peut-être, et l'accusant d'insouciance et d'oubli. Puis, avec une émotion subite, sa main se porte à son corsage, comme si la pétition eût pu s'en échapper. Puis son père, son père se présente de nouveau à ses yeux ! Le vieillard se désole d'avoir cédé à ses instances; il croit sa fille perdue pour lui!

Au souvenir de ce père adoré , une larme vint humecter la paupière de Teresa, et , dans ce moment, elle ne sortit de sa méditation qu'en entendant de bruyans cris de joie éclater près d'elle. Un vide immense s'était formé derrière ses pas , et autour de ce

vide la foule paraissait tourbillonner. Teresa se retourne. Aussitôt deux mains saisissent les siennes des deux côtés à la fois , et , malgré sa résistance, sa fatigue , et le peu de dispositions qu'en cet instant surtout elle devait apporter à une telle distraction, elle se voit forcément partie active d'une grande farandole qui tournoie sur la route, recrutant çà et là les jolies filles et les jeunes garçons de bonne volonté.

Ce ne fut pas le moins pénible accident de son voyage. Mais le courage ne l'abandonna pas encore , car elle croyait toucher au but.

Après s'être dégagée de cette singulière association, faisant un dernier effort pour s'ouvrir une voie à travers la multitude qui la devance , elle arrive enfin en vue de la plaine, et ses regards, surpris et satisfaits, se promenant quelque temps sur cette belle armée déployée dans les champs de Marengo , s'arrêtent soudain avec saisissement sur le monticule qui sert de base au trône impérial .

Toute sa force , toute sa constance , toute son ardeur lui revient alors ! Mais comment arriver jusquelà, à travers ces milliers d'hommes et de chevaux? Y pouvait-elle songer?

Cependant ce qui lui avait été obstacle d'abord allait lui venir en aide.

Les premiers rangs de la foule sortie à flots d'Alexandrie, pour conserver une position favorable, se divisaient de droite et de gauche , gagnant les bords du Tanaro et de la Bormida. Il y eut un moment oii, poussés tout-à-coup par les rangs suivans, ils débor-

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