‹ Picciola (volume 4)Chapitre 76 sur 129 · LiVRE II · texte numérisé non relu

LiVRE II

sans songer à fuir, tant le bruit et le spectacle dont ils sont entourés les a frappés de mutisme et de stupeur. Maintenant , des régimens de cavalerie , au bruit des clairons, s'avancent et stationnent sur cette même place où tout à l'heure s'agitait le peuple , et les oiseaux n'abandonnent point leur retraite. Seulement, aiguisant leur bec, sautant de branche en branche, se tournant d'un côté et d'autre, ils s'inquiètent de la fin de tout ceci; et c'est ce mouvement, multiplié à travers le feuillage , qui vient d'exciter l'attention de la Turinaise.

Cependant ces soldats, lui fermant toute communication avec la route , attirent bientôt exclusivement les regards de l'innocente jeune fille, de toutes parts cernée ainsi par les troupes.

— Ce n'est là qu'une guerre inoffensive, se dit-elle, et si je fus imprudente , Dieu connaît le but de mes efforts , il me protégera.

Dirigeant alors son attention du côté opposé , s'avançant jusqu'à l'extrémité du massif, elle entrevoit, à trois cents pas devant elle, l'estrade où Joséphine et Napoléon viennent de s'asseoir.

De là à l'endroit où elle se tient, l'intervalle se trouve parfois rempli par des soldats sous les armes , exécutant leurs manœuvres ; mais parfois aussi , le terrain débarrassé laisse ouvert un passage possible

Teresa s'enhardit ; le moment est venu. Elle écarte la haie pour la franchir ; mais aussitôt elle songe, avec un mouvement de honte et de confusion , au désordre de sa toilette. Ses cheveux sont épars et dénattés,

in PICCIOLA.

collés à ses joues ou flottant sur ses épaules; ses mains, sa figure, sont couvertes de sueur et de poussière. — Se présenter ainsi devant les souverains de France et d'Italie , c'est vouloir se faire repousser, et compromettre peut-être la réussite de sa mission 1

Elle rentre donc dans le massif, se rapproche de la source , dénoue son large chapeau de paille , secoue sa noire chevelure, y passe les doigts, en reforme les tresses, lisse le bandeau de son front, rajuste sa collerette; puis, s'agenouillant près de la source, elle s'y mire, y plonge ses mains, les purifie de toute souillure, ainsi que son visage, et, sans serelever, adresse au ciel une prière fervente pour son père et pourCharney.

Ah 1 n'était-ce pas là une gracieuse esquisse de l'Albane, apparaissant tout-à-coup au hasard sur une grande toile de bataille de Salvator-Rosa , que cette chaste toilette de jeune fille faite au milieu d'une armée ?

Tandis que Teresa guettait de nouveau l'instant favorable à sa traversée, soudain, de vingt côtés à la fois , de bruyantes détonations d'artillerie se firent entendre . Le sol parut s'ébranler, et les oiseaux perchés sur les arbres, prenant tous leur vol dans un même essor, poussant des cris , se heurtant , tour-» noyant, gagnèrent les bois de Valpedo et les ombrages de Yoghera.

La bataille venait de s'engager.

Teresa, assourdie par le bruit du canon, intimidée par tout ce fracas , restait dans une sorte de torpeur, les yeux toujours fixés sur ce trône, qui tour à tour se

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