LIVRE III
de connaître le nom véritable de cette compagne avec laquelle il a passé de si doux instans.
— Quoi! ne pourrai-je donc jamais donner à Picciola, la pauvre enfant trouvée, ce nom dont la science ou l'usage l'ont dotée d'avance, et qu'elle porte en communauté avec ses sœurs des plaines ou des montagnes î
Le commandant Tétant venu visiter, Charney lui parla du désir qu'il avait de posséder un ouvrage de botanique. Sans se refuser à sa demande, l'autre, voulant mettre sa responsabilité à couvert, songea d'abord à obtenir l'autorisation du gouverneur du Piémont ; et Menou non seulement s'empressa de la lui donner complète, mais encore il lui envoya, de la bibliothèque de Turin, une masse énorme de volumes, pour aider le prisonnier dans ses recherches. — Espérant, écrivait-il, que S. M. l'impératrice et reine, très-versée elle-même dans ce genre de connaissances, comme dans bien d'autres, ne serait pas fâchée de savoir le nom de cette fleur, à laquelle elle s'était si vivement intéressée.
A la vue de cet amas de science que lui apporta Ludovic, ployant sous le faix, Charney sourit.
— Est-il donc besoin de si grosse artillerie, dit-il, pour contraindre la fleur à me dire son nom ?
Néanmoins, c'est avec un sentiment de plaisir qu'il pose encore une fois sa main sur des livres. Il les feuilleté avec ce frémissement d'amour qu'il avait ressenti naguère, quand le savoir était pour lui chose mystérieuse et désirable î Depuis si long-temps, il n'a
pu pi omener ses yeux sur des caractères d'imprimerie! Déjà dans sa tête fermentait un projet d'études saintes et douces I
— Si jamais je sors de ces lieux, se dit-il, je serai botaniste 1 Là, plus de ces controverses scolastiques et pédantesques qui vous égarent au lieu de vous éclairer. La nature doit se montrer la même à tous ses disciples, toujours vraie quoique changeante, toujours belle quoique nue !
Et il interroge ces livres nouveau-venus, leur demandant aussi à eux leurs titres et leurs noms. C'étaient le Species plantarum de Linnée, les Institutiones rei herbariœ de Tournefort, le Theatrum botanicum de Bauhin, puis la Phytographia^ la Dendrologia, V Agrostcgraphia , de Plukenet , d'Aldrovande et de Scheuchzer; puis d'autres livres, écrits en français ou en italien.
Quoique un peu effrayé de cet appareil tout scientifique, Charney ne se découragea pas, et, pour se préparer à des recherches plus sérieuses, il ouvrit tout d'abord le plus mince volume, afin d'y chercher au hasard, dans la table, les plus charmantes dénominations que puisse porter un végétal.
Qu'il eût voulu se trouver le maître de choisir dans ce calendrier floral, entre Alcea, Alisma, Andryala, Bromelia , Celosia , Coronilla , Euphrasia , Helvella , Passiflora, Primula , Santolina , ou tout autre nom doux à la lèvre, harmonieux à l'oreille !
La crainte lui vient tout-à-coup dans l'esprit que sa plante ne porte, avec un nom bizarre et disgra-