LIVRE III
deux, une terminaison masculine ou neutre, ce qui eût brouillé toutes ses idées à l'égard de son amie, de sa compagne.
Que deviendrait la jeune fille de ses rêves, s'il allait falloir lui appliquer une désignation comme Rumex obtusifolius , ou Satyrium hyoscyamuSy ou Gossypium, Cynoglossum, ou Cucubalus, CenchruSy Buxusl ou même quelque nom français, plus barbare encore, tel que Arrête-bœuf, Attrape-mouche, Herbe à pauvre homme, Bec de grue, Casse-lunette, Dent de chien. Langue de cerf ou Fleur de coucou ! N'y aurait-il pas là de quoi le désenchanter à jamais ? Non ! il ne risquera point une semblable épreuve ! Malgré lui, pourtant, il reprenait tour à tour chaque volume, l'ouvrait, le feuilletait de nouveau, s'extasiant devant les merveilles innombrables de la nature, s'irritant contre l'esprit systématique des hommes , qui, de cette étude jusque alors si attrayante pour lui, avaient fait la science la plus rude, la plus technique, la plus embrouillée de toutes les sciences !
Durant huit jours entiers, il tenta l'analyse de sa plante pour arriver à connaître son nom ; il n'y put réussir. Dans le chaos de tant de mots étranges, rejeté d'un système à l'autre, égaré au milieu de cette lourde et vaste synonymie, véritable filet de Vulcain, qui couvre la botanique d'un réseau comme pour cacher ses charmes, et pèse sur elle au point de l'étouffer, en vain il consulta tous ses auteurs les uns après les autres, descendant de la classe à Tordre, de l'ordre à la famille, de la famille au genre, du genre à
l'espèce, sans cesse il perdait la trace, et finissait toujours par maudire ses guides infidèles, qui souvent n'étaient d'accord entre eux ni sur les caractères généraux, ni même sur l'usage et la dénomination de chacune des parties du végétal ^ l
Au milieu de ces investigations mille fois renouvelées, la petite fleur, la fleur unique, interrogée pétale par pétale, fouillée jusque dans son calice, se détacha tout-à-coup sous la main de l'analyseur, du disséqueur, et tomba, emportant avec elle les projets d'étude sur la graine, l'espoir des semailles, et la maternité de Picciola I
Charney demeura consterné; et après un long silence, apostrophant d'une voix émue et d'un regard courroucé les livres qu'il tenait encore ouverts sur ses genoux :
— Elle se nomme Picciola I s'écria-t-il, rien que Picciola, la plante du prisonnier, sa consolatrice, son amie! Qu'a-t-elle besoin d'un autre nom, et que voulais-je donc savoir? Insensé 1 quoi! contre cette
1 Je ne citerai ici qu'un seul exemple de cette singulière divergence d'opinions entre les botaniste. Pour les Âsclépiades (famille des Apocynées), Linnée regarde les écailles comme les étaniines ; Adanson prend les cornets pour les filamens des étamines , et les écailles pour les anthères ; Jacquin pense que les anthères sont enfermées dans les loges des écailles; Desfontaines regarde les corpuscules noirs comme les vraies anthères, Richard comme des stigmates mobiles ; enfin, Lamarck regarde les écailles comme des étamines, et les deux loges de leur face interne comme des Anthères. (Voyez la Flore française^ t. \U, p. 668.)