ENTRE AMIS
Ficonnoo sortît de chez Madame Letelller avec l'espérance dans l'âme : J'ai souffert vingt ans, pensait-il, mais qu'importe ? les vingt ans sont passés et la volupté que j'ai si longtemps déBirêe semble m'ètre promise. Qu'est-ce que c'est que vingt années de martyre pour une heurede pareilles jouieBances ? Et cette femme, ce n'est pas pendant une heure seulement que je la posséderai, mais pendant des années, car je ne suis pas vienz encore ! je suis solide et • plein de vigueur ! Oh ! la persévérance ! la persévérance ! quelle force et quelle vertu ! Ja
n'ai que celle-là, mais! Si je me faisais
illnsion ! lUnsîon ! Est-ce que je me suis fait illusion quand elle m'a repoussé fièrement, dnrement, impitoyablement ? Est-ce que je me mis &it illusion quand elle m'a accueilli avec froideur, avec indifférence ? Illnsion ? Allons
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donc ! on n'est plus à l'âge des illusions. Elle s'incline vers môï", elle penche, elle penche^ comme..... n'importe? je nesuiapas un poète, moi, pour faire des comparaisons. Si Victor son garçon peut monter de Québec maintenant, il la fera bien se décider, lui ! 11 m'aime, ce Victor ; il me considère comme un père !..,
Oh! je sens que je l'aimerai, cet enfant ;
je le protégerai, je le poasserai dans ie monde. II faut bien, après tout, qu'on répare un peu '
le dommage fait au père On est chrétien
ou on ne l'est pas. Pauvre Djos! lui qui aimait les bons tours,je ne sais pas comment il prendrait celui-là, s'il savait le fond de l'aftaire. Qu'il dorme en paix dans les cendres ,de sa grange, j'aurai bien soin de sa veuve.
C'est en se parlant ainsi à Ini-même que Ficounoc arriva chez son ami le bossu.
— Les affaires avancent-elles ? dit celui-ci.
— Pas rite. Le plus sûr moyen de vaincre sa résistance, je croîs, serait de faire vendre la terre. Quand Noémie se verra dans le chemin elle se montrera plus accommodante.
— Je suis prêt, dit le bossu,
— Je l'achèterai, moi, reprit Ficounoc ; tu ne me nuiras pas ?
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— Non, pourva que mes intérêts soient protégés.
— J'ai rarement vu une veuve aussi tenace. P.
Monsieur le marchand, empêchez donc ces gamins de me persécuteT, pour l'amour de n'importe qui et de n'importe quoi '
— Tiens ! Geneviève ! dit le bossu, — car c'était elle, la pauvre folle, qui entrait — que le font-ils donc, ces mauvais garnements ?
— Ils m'appellent " la folle."
— Ne les écoute point, dit Pieounoc, tu sais bien que tu es plus fine qu'eux.
— Oui, et plus fine que vous aussi, soit dit sans vous offenser.
— C'est bon pour toi, Pieounoc, dit le bossu.
— Non, ce n'est pas bon, répliqua la folle ; j'aurais du dire : meâ culpâ, msâ culptî, meà maximâ culpâ.
En te frappant la poitrine? dit le bossu.
—En me perçant le cœur avec un poignard.
— Penses-tti encore è Eacette ? demanda Pieounoc.
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— Quand j'étais jeune et belle, il y a bien cent ans de cela, je l'ainiais bien, comme cela, ponr lui dire nn mot sans faire semblant de rien et continuer ma route,
—Je croyais que Yons vous étiez connus intimement, reprit le bossu. — J'ai tant tu de monde depuis que je suis des* cendne des limbes que je ne puis me remettre chacun. MaÎB vous autres, je tous reconnais bien toujours. Vous allumiez tes étoiles tons les deux pour éclairer le paradis de la bonne femme Labourique, dans la rue Ghatnplain, et vouB allumez maintenant la colère de Dieu.
— Ëfit-elle égarée un peu ? remarqua le t>os8u en éclatant de rire-
— C'est presque de l'idiotisme, répondit Picounoc.
— Veui-ta me prêter cela pour jouer un peu ? dit-olle au marchand. Elle montrait des rouleaux de fil.
— Tiens ! amuse-toi, mais ne les salit point.
— Oh ! non, j'ai les mains nettes ; je me les suis lavées il n'y a pas plus de quinze jours.
Et elle se mit à faire des tourelles et des
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colonnes avec des fnseanx. Et pendant qu'elle s'amusait ainsi, les deux vauriens causaient.
— Tu l'as donc toujours aimée cette femme ? demandait le bossa.
— Toujours, depuis que je la connais.
— Et tu en as épousé une autre cependant?
— Avec raison, puisque je suis veuf.
— Farceur, tu fais du mystère.
— C'est mon fort.
— Et tu es devenu veuf si tôt !
— Elle so'fait prier depuis vingt ans. Si je ne commençais le siège que d'aujourd'hui, où cela me môneraiNil ? j'aurais les cheveux blancs quand j'entrerais dans la place
— Drôle ! va, dit le bo&su, lui tapant sur i'épaule, tues eifortqup cela?
Picoanoc se gourme : Silenee, dit-il ; à la finesse du renard il faut unir la prui^euce du serpent.
—Mais deux d'un coup ! allons donc ! son
mari et ta femme?
— Jamais je ne pourrai refaire la tour de Babel avec ces rouleaux, dit la folle, c'est décourageant ; comment monter au ciel ?
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— Oonrage, dit le bossu, tu y arriverae.
— Eh bien ! c'est entendn, tn fais vendre ia terre de snite, reprit Picoonoc, il me tarde d'en avoir fini, s'il faat la prendre par la famine, réduiBons-la !
— J'ai bien conduit la besogne, n'est-ce pas ? j'ai corrompu tous ses serviteurs.
— Tu les as tous jetés dans l'ivrognerie.
— C'est le pins sûr moyeu de perdre un homme et de l'empêcher de travailler.
— Aussi, la terre est-elle dans un état pitoyable. Elle ne se vendra pas cher.
— Tant mieux pour toi ; quant à moi, je ne perdrai rien. Mais tu sais ?... l'autre affaire
— Marguerite ?
— Oui, il faut que les deux mariages soient célébrés à la même messe. Je deviens ton gendre respectueui et dévoué ; tu te fais mon auguste beau-père.
— Mais si Marguerite refuse ?
— Il n'y a pas de si
— Je m'en vais, dit la folle, excusez.
— Tu reviendras, Geneviève.
—Merci bien de la politesse, vous dites des
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choses qa'on ne peut pas comprendre ; j'aime bien à tout comprendre, moi. Et elle sortit.
— C'est heureux qu'elle ne comprenne riep i dirent à la fois les deux amis.
— Mère, je suis avocat! je viens d'être reçu avec distinction, s'écria un beau jeune homme, en se précipitant, toat joyeux, dans
les bras de la veuve Noémie
— Victor! exclama l'heureuse mère, en embrassant le nouveau disciple de Thémis.
0 mon Dieu ! je croyais ne pouvoir plus jamais éprouver les douceurs d'une joie véritable! Tu viens te reposer! tu vas passer
quelque temps avec moi, reprit-elle après «n moment.
— Oui ! mère, je suis un peu fatigué, j'ai. besoin de respirer l'air des champs et de courir libre dans nos bois et sur le bord di!s
ruisseaux. Mais avant fout, j'ai besoin de
manger un croûton, Noémie jeta un regard inquiet sur sa nièce. — Tiens ! ma cousine Henriette ! dit le jeune avocat. Comme te voilà belle ! comme te
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voilà graflde! 'Dti baiaer, voyons! encore an, cela tait oublier la faim.
— Va donc emprunter un pain, Henriette, demanda la venve avec des larmes dans la Toix.
— Vous n'avez pas de pain ? dit Victor.
— Ta ne l'aimer^ts pas, mon enfant.
Et vous le mangez, vous ? petite mère ?
— Faut bien !
— Voyons cela ! Et il ouvre le buffet, prend la nappe, la déroule et voit tomber un morceau de 00 misérable pain d'avoine amer que trop de pauvres gens sont condamnés à manger.
— Ce pain noir \ c'est tout ce que vous avez ?
— On y est accoutumé ; mais toi!
— Mais, moi î j'en mangerai aussi.
— Va chercher du pain de blé, Henriette.
— Où vais-je aller? les gens, vous le
savez bien, n'aiment guère à prêter
— Victor comprit tout: Je n'ai plus faim,
dit-il Bientôt, je l'espère, je pourrai vous
apporter de meilleur pain, ma bonne mère.
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Je ponrrai relever cette maison qui tombe, améliorer cette terre qai ne produit plus qae da mauvais grain, car je vais travailler ; je veux me faire une place an soleil !
La veuve pleurait : Cher enfant, soupira-telle, il sera trop tard.
— Que voulez-vous dire ? vous m'effrayez... Vous êtes malade ? les chagrina, lo travail et les privations vous ont brisée?
— Notre terre va être vendue tu le sais,
elle a été décrétée
— Vendue ! c'est vrai ! et par celui qui vous a prêté de l'argent pour me faire instruire ! C'est pour moi que vous voue êtes ainsi jetée dans la misère ! Oh ! que Dieu me donne la force et les moyens de vous prouver ma reconnaissance ! Mais, comment se fait-il que celui qui nous a rendu ser'iice pendant tant d'années, retire tout à coup ce bras qui nous soutenait ?
— Quand ou doit, mon fils, il faut payer : souvent le créancier n'a pas tort.
— Le crêancieri c'est toujours
— Monsieur Chèvrelils.
— Je vais aller le voir : il faut qu'il patiente
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encore un peu. 11 comprendra que je saifi en état de gagner quelque chose maintenant.
— Il dit qn'il a besoin d'argent pour son commerce. Au reste, notre bon ami St. Pierre est allé lui parler à ce sujet; et s'il est possible d'obtenir du délai, il en obtiendra.
— Quel brave homme que ce Saint-Pierre !
— Son dévouement ne s'est jamais démenti.
— .Vient-il ici souvent ?
La jolie veUYe rongit. Elle voulut cacher son émotion et se détourna pour- tousser.
— Assez souvent, répondit-elle.
— Sais-ta une chose, mère ?
— Non qu'est-ce que c'est?
' — Il m'a laissé comprendre, on jour, qu'il t'aimait et serait heureux de t'épouser
— Il t'a fait de pareilles confidences ?
— Indirectement mais, j'ai compris
II lie vous en ajamais parlé 1
— Comme. te voilà curieux, fit la veuve en riant.
— Ah ! je devine. C'est bien, petite m,ère, épouse-le, c'est un bon parti et moi
— Ettoi?
— Et moi fépouserai Marguerite
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FIOOUHOO LE UAODIT.
UN TROUBLE-rETE
Animés par le désir de sauver leur compatriote et par le besoin d'échanger quelques coups de fea avec de Tieliles connaissances, Jes trappeurs canadiens s'élancèrent sur les traces des Côuteam-Jannee. Ils marchaient depuis trois heures environ, quand ils entendirent des cris de joie.
— Je ne les croyais pas si proches, dit le grand-trappeur, et, s'ils n'avaient pas eu le bon esprit de crier, nous aurions eu l'impradenoe d'arriver au milieu d'eux le fusil au repos ou îe pistolet dans la ceinture. Marchons avec précaution, et voyons s'ils gagnent la rivière,
— Oh yes ! Je les entends. Do you hear ?
— Entendamus omjies répondit l'ex-élève,
Le grand-trappeur éprouvait toujours une émotion soudaine quand l'ei-élève improvisait son latin. Il souriait d'ane façon mélancolique. Les antres riaient de bon cœar.
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— Doublons le pas, dit-il, si c'est possible, et devançons-les en gagnant directement l'embonchare de la rivière Claire.
Quelques heures plus tard, les quatre trappeurs arrivaient an bord de la rivière Athabaska, un peu en bas de l'endroit où elle reçoit, dans son onde vaseuse, les flots limpides de la rivière Claire. Ils remontèrent jusqu'à une anse qui s'enfonce de plusieurs arpents dans la forêt, et paraît enlacée par deux bras énormes, deux pointes de rochers recouverts de sapins rabougris. Au fond de l'anse, une grève de sable fin borde la rivière. C'est une retraite superbe que tous les chasseurs ne connaissent point. Les Couteaux januea et les Flancs de chiens, la connaissaient bien, car ils s'y étaient surpris tour à tour. Le grand-trappeur n'ignorait pas non plus, son existence. Il divisa en denx sa troupe de quatre gnerrîers. L' ex-élève et Félix eurent ordre d'attendre, blottis derrière un rocher, sur l'nn des bras qni ceignaient la petite baie, et l'anglais et le chef passèrent de l'antre côté où le danger devait être pins grand, si les indiens arrivaient — comme cela ' était probable — en côtoyant la rivière. Le
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gpittnd-trappenr choisissait tonjoaiB le poste le pins périlleux. Les Couteaux-jaunes approchaient traînant leur Tictinie. Déjà les blancs entendaient au loin te bruit de letu marche.
•^Q-nerriers, arrêtez, ordonna le chef.
La troupe lit cercle autour du renégat.
— Votre chef est brave, et tous le savez. Il ne craint pas la mort, ni les supplices qui la précèdent; mais il est prudent, et ne veut pas inutilement exposer sesguârriers. Les bois sont remplis d'ennemis, et les blancs que j'ai fuis parce qu'ils sont lâchOT et menteurs, courent en tous sens soos ces forêts immenses, lis ae cachent partout pour vous surprendre et verser votre sang; il faat donc se montrer plus habiles qu'eux-mêmes. Noua allons faire le festin EUT la grève de sable, au pied du rocher, au bord des eaux claires de la rivière. Mais nous no descendrons pas tous ensemble. Dix d'entre vous resteront sur la côte et feront sentinelles ; ils anront leur part du banquet, et assisteront an supplice du prisonnier.
Les guerriers firent un murmure approbateur. Les dix choisis pour monter la garde sur le hord de la baie restèrent en arrière, et
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les autres descendirent sur le rivage. Le grand-trappeur voyait bien, de sa cachette, la grève et les sauvages. Il les compta.
— Quinze guerriers, à part les femmes, murmura-t-il, la troupe s'est donc divisée ! Qui sait leur dessein? Ils nous ont entendu peut-être, et peut-être nous devinent-Us. Nous avons voulu les surprendre, et nous sommes peut-être tombés dans leur piège.
Les sauvages se mirent à courir de ça et de là ; les uns ramassèrent du bois et allumèrent an grand feu, juste au pied da rocher où se trouvait caché le grand-trappeur, les autres firent la pêche.
Baptiste le prisonnier les suivait d'un œil indifféreut. On ne pouvait pas lire le désespoir SUT sa franche et brune figure. De temps en temps il regardait ie rocher comme s'il eut pressenti on deviné qu'un ami se tenait là pour le protéger. 11 avait toujours les mains liées derrière le dos, et deux guerriers se tenaient auprès de lui pour le surveiller.
On fit rôtir le poisson frais en le fixant au boni de broches de bois, puis le festin commença, largement arrosé d'eau de feu.
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