ROBERT ET CHARLOT
Picounoc entra de nouveau chez la veuve Letellier en revenant de Ste. Emmélie. II avait l'air découragé, et Koémie. en le voyant, comprit qu'elle n'avait plus rien à espérer.
Impitoyable, cet homme! dit-il avec amertume.
—Il ne veut plus attendre? demanda anxieusement Noémie,
— 11 refuse toute espèce d'arrangement.
J'ai voulu me porter caution et lui donner une
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PIOOOSOO LE MAUDIT. 207
hypothèque eiir mes terres : rien ! pas d'affaire ! O l'osnrier ! si je l'eusse mieux connu !
— Et quand va-t-il faire vendre la terre ?
— Sans délai. Elle est anuoucée depuis trois mois dans la G-azette officielle.
— Victor est arrivé de Qaébec II est reçu avocat. Il pourra peut-être prévenir le malheurquî me menace ; il doit avoir de l'influence.
— Victor est ici ! ce cher enfant 1 11 est reçu ! que j'en suis aise ! Mais où est-il donc ? H me tarde de lui serrer la main
—Il vient de sortir pour aller chez vous
— Il est jeune encore, et son influence ne peut pas être grande, mais il a du talent et de l'honnêteté ; tôt on tard il arrivera. En attendant, Noémie, ne vous désolez pas trop. Vous me trouverez toujours quand vous aurez besoin de moi. Vous ne voulez pas m'aimer, de bon gré — sjouta-il en souriant — vous m'aimerez de force : je vous rendrai tant de services que je gagnerai votre afieclion, et vous finirez par vous jeter dans mes bras, quand tout le monde vous abandonnera. N'importe, je ne vous garderai point rancune. Savez-
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208 PIOODNOC LK V AUDIT.
vouB qoeje suis presqne henreax fles malheurs qni fondent anr vous ? Ils me fournissent l'occasion de vous faire du bien
— Que voos êtes bon !
— Soyez donc reconnaissante ! et
— ïlt quoi? reprit la veuve avec timidité. .
Et prouvez-moi votre reconnaissance en accédant à mes vœux.
— J'ai peur de finir par laisser paraître trop ma faiblesse ou ma gratitude.
— Noémie ! que je serais heureux !
— Si Dieu le veut, vous le serez !
Picounoc sortit plus rayonnant que jamais. Décidément la fortune tournait en sa faveur, et son regard perçant pouvait entrevoir les premières lueurs de la félicité, à travers les brumes de Fhorizon. Il avait manœuvré habilement, et se trouvait en vue du port, après avoir franchi mille écueils, et vogué des années sur one mer sans bornes. Vingt ans il avait ourdi et déroulé des trames pour surprendre cette femme trop fidèle à son premier amour. Il n'avait trouvé qu'un chemin pour arriver à son cœur: le chemin de la reconnaissance.
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ÏIOODNOO LE MAUDIT. 209
il l'avait ponrsoÎTie de ses bons conseils et de ses soins charitables, comme d'antres ponisnivent de leora injares et de lenrs vengeances, - Comment tester insensible devant une pareille verta ? devant nn si beau, si long dévouement ? Mais la grande habileté de Ficoanoc avait surtout consisté à faire faire par d'autres la plupart des bonnes œuvres qu'on loi attribuait. Et il fallait le voir rire sournoisement quand il repassait dans sa mémoire, en fumant sa pipe, au coin du foyer, la suite de ces belles actions qui ne lui avaient rien coûté et dont il demandait le prix avec instance.
La veuve Letellier n'avait jamais manqué de serviteurs, pour les travaux de sa terre, et c'était grâce à lui. Mais toujours on presque toujours, ces ouvriers étaient devenu^ infidèles, et c'était encore grâce à lui. Victor, l'enfant de Noémie avait reçu une instruction classique et embrassé une profession, tout comme un fils de bourgeois ; c'était grâce à lui. Mais le prêteur qui avait fourni l'argent nécessaire allait maintenant jeter la veuve dans le chemin, en la dépouillant de sa propriété, et c'était encore grâce à lui. Et mille choses étaient arrivées, grâce à lui, qui, bonnes d'abord, s'étaient bientôt changées en adversités.
21 0 PICODNOO LB UAXJDIT.
Picounoc Be rendît à sa maison. li tronva Marguerite et Victor assis dans la fenêtre ouverte, et causant fleurs et soleil. Il serra la main à son protégé et le félicita de ses succès. Victor laissa parler son cœur et tut éloquent. Il croyait devoir beaucoup à cet homme, et il était à l'âge où nulle passion ne fait taire la vois de la reconnaissance, Picounoc recueillait avec avidité les bonnes paroles du jeune homme et devinait qu'il avait un auxiliaire nouveau.
. Le soleil rayonnait dans les champs ; les oiseaux gazouillaient de toutes parts ; les fleurs avaient des arômes, et les arbres, de doux ombrages. Les deux jeunes gens regardaient les prairies, aspiraient les tièdes haleines et paraissaient n'avoir qu'une pensée : aller se mêler aux plantes qui fleurissent, aux oiseaux qui gazouille it. Ils se comprirent, et, souriant, se dirigèrent vers le jardin. Les prunes commençaient à mûrir et les gadelliers s'émaUlaient de grappes brillantes. Le long des allées, sur les plates-bandes, des marguerites de toutes couleurs oflraient aux curieux leurs feuilles devineresses, l'immortelle élevait son front que nul souffle ne saurait flétrir, la
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FICOUHOO LB MAUDIT. 211
zinnie entr'ouvrait ses étoiles pins petites, mais pins durables qne le dahlia. Sur des ronds, des losanges, des carrés, cent autres fleurs : la violette humble, la pensée qui ouvre ses feuilles comme des ailes, le royal-george aux touffes de roses, l'héUothrope aromatique, la verveine éclatante, le myosotis couleur du ciel, les géraniums et les œillets qui renaissent toujours si beaux et si parfumés, formaient des chiffres, des lettres, des fignres gracieuses et charmantes à voir. La jeune fille cueillit une marguerite et se mit à l'effeuiller on disant: Il m'aime — pas du tout — un peu — beaucoup — passionnément; il m'uime
— Il t'aime ! dit Victor en souriant. Tu ne devais pas en douter.
— ^Pourquoi n'en douterais-je pas ? il ne me l'a jamais dit !
— Jamais ! Et toi, l'aimes-tu ?
Marguerite regarda le jeune homme d'une étrange façon. Il sentit comme un conrant de feu passer dans ses veines.
— Il fant que j'interroge aussi la marguerite. El il prit une flenr qu'il effeuilla à son tour, on prononçant . les paroles sacramentelles :
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212 PIOOCNOO ut MAUDIT,
EEe m'aime — pas dn tout — un peu — beaucoup — passioimémeiit; elle m'aime — pas dn tout...
— Elle ne m'aime pas! Vilaine fleur!
BÏ j'arais su cela ! je f aurais bien laissée Bur ta tige. J'aurais an moins le doute encore et, qoelquefois, c'est un grand bonheur que ds pouToir douter
— Biles ne disent pas tonjonrs la vérité ces fleurs, répliqua Marguerite, et il faut ne s'y fier qu'un pen.
—Je n'ose pas en consulter d'antres, j'ai peut de voir se confirmer le témoignage de celle-ci-
— Pourquoi aussi demander cela aux fleurs ?
— Mais c'est à la Marguerite que je le demande. Et il regarda la jeune fille avec tant de douceur, il eut tant de caresses dans la voix que Marguerite, émue, laissa tomber de ses lèvres, involontairement pent-être, le pins
suave des aveux Je ne sais ce qui se
passa alors, mais les fleurs parurent se vêtir de plus riches couleurs, et verser de plus odorants parfums, les oiseaux chantèrent plas haut, la brise murmura plus doucement, les rayons du soleil jouèrent pins gaiement sur le sable, et les peupliers sauvages eurent une
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riGOITKOC LE MAUDIT. 213
ombre pins fraîche. Et, sons l'ombrage agréable, dans cette atmosphère de Inmière et de joie, loin dn brait de la foule, Victor et Mai^uerife qui n'avaient plus de eecrets l'un pour raatre,.gazonilkient amoareitsement, les regards suspendus aux regards, de l'ivresse plein le cœar, de l'amour et du sourire sur les lèvres.
Cependant Chèvrefils le bossu n'était pas, lui non plus, mécontent. II avait servi les intérêts de Picounoc, c'est vrai, mais en cela il avait trouvé son compte. Le raolif déterminant de sa conduite était le même que pour Picounoc : L'amour. 11 faut avoner que c'est on motif puissant, toujours nouveau, bien qu'aussi vieux que le monde. Le bossu aimait Marguerite. Et souvent, pour avoir la fille,
il faut commencer par conquérir le père
ou la mère. Surtout quand la fille est jeune et que l'on est à la période dn refroidissement ; surtout encore lorsque l'on porte sur le dos une protabérance ridicule.
Picounoc ne tenait pas à marier sa fille avec le bossu, mais il ne tenait pas non plus à laisser connaître au bossu te fond de sa pensé, et il
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214 PIOODNOO LG HAUVIT.
Tonlait le ménager, entretenir ses espérances jusqu'au jour de son mariage avec Noémie. Il avait pour cela, quelques petites raisons. Il avait parlé devant son ami ; et les amis, vous savez comme c'est dangereux ! Le bossu venait de doubler la quarantaine, et voguait à pleines voiles de l'autre côté, vers cette mer sans lin ou nous allons tous fatalement nous perdre. Une bosse à cheval sur quarante ans, ce n'est ni gai, ni consolant pour nue jeune fille,- Il est vrai que monsieur'le marchand était riche et pouvait donner à sa femme des robes de soie ! Mais, Dieu merci ! bien peu de nos jeunes filles échangeraient l'humble robe d'indienne contre le gros-de-NapIes, s'il fallait en même temps échanger leur jeune et joli cavalier contre une vieille parodie do la gente masculine.
Le bossu songeait au bonheur qui l'attendait dans les bras de Marguerite, et, tout en songeant, il mangeait prosaïquement sa soupe au bœuf, ou peut-être que c'est en mangeant qu'il songeait ainsi. 11 fut tiré de sa rêverie par l'arrivée de deux étrangers; l'un, grand, sec et maigre, l'autre, gros et trapu. Deux barbes
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PICODKOO LE MAODIT. 216
blanches, deux chevelures grises, deux faces ridées et curieuses,
— Que Toulez-vods, Messieurs? demanda le bossu, entre doux bouchées,
— Nous sommes, reprit le grand, deux Toyageurs des pays hauts, et, comme vous le voyez, nous ne sommes plus d-isjeunesses.
— Non, Soigneur ! dit le gros en branlant la tète.
— Nous avons bien Iravaillé, reprit le grand.
— Oui, Seigneur ! dit le gros, toujours branlant la tête.
— Nous avons essuyé bien des éprenves, et nous voici rendus à la vieillesse sans avoir, continua le grand, la moindre peccadille à nous reprocher.
— Non, Seigneur! soupira le gros.
Et nous ne voudrions pas, pourtous les jours qui nous restent à vivre, faire le moindre tort à qui que de soit
— Non, Seigneur I
— Nous avionsamassé quelques piastres
assez pour mettre nos vieux jours à l'abri de la misère, et nous revenions content dans no-'
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216 FIOOUHOO LE UADDIT.
familles, qtiand le malhenr iions fit entrer, à Montréal, dans nne maison d'où, héias ! nom ne sommes sortis qae la rie saave
— Oai, Seignenr !
— Mais, pourquoi entrez-vons dans ces maisons ? demanda le bossti un peu intrigué.
—Bans ces maisons ? dites^vons, cher monsieur. Mais c'était nne honnête maison : nons n'allons jamais ailleurs
— Non, Seigneur ! fit le gros écho.
— C'était une honnête maison, à preuve qu'il y avait une enseigne écrite en grosses lettres audessus de la porte: Eusèbe Asseliii's restaurant.
— Eusèbe Asseliu ! fit le bossu avec étonnement.
— Oui. Seigneur! répéta, le gros vieillard.
— Le connaissez- vous V demanda le grand.
— Un peu, un peu.,.. Je l'ai connu jadis....
— A Québec peut-être ?
— A Québec et ici ; mais cela ne fait rien : continuez votre histoire.. ..et assoyez-vous donc.
Les deux étrangers s'assirent.
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— Et que fait-il à Moniréal cet Asselin ?,
— il tient un restaurant près du Canal,
— Eaconte donc son histoire; moi, je n'ai pas de mémoire, et je raconte mal, dit le grand à son compagnon.
— Elle n'est paa longue, et si Monsieur vent la savoir, je la raconterai bien, reprit le gros.
— Vous me ferez plaisir, dit le bossu. Mais
vons allez manger la soape avec moi
Paméla !
— Monsieur !
— Apportez deux assiettes.
— Paméla s'en vint de la cuisine, souriante et lissée. Les deux étrangers la regardèrent attentivement, puis se firent un signe de l'œil. Paméla qui les surprit se dit en elle-même.
— Friponne que je sais ! je fais encore frissonner les barbes blanches
ou BAPTISTE REPREND SON RÉCIT
Les trappeurs entendirent longtemps les sauvages joyeux chanter en s'éloignant, et ces
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chants de triomphe les remplissaient de donlour. Tantôt ils rejçrettaient de ne s'être pas fait tuer fous en défendant leur brave compagnon, et, tantôt ils se consolaient par fa pensée que, peut-être, ils pourraient le délivrer.
Quand les voix aigres et insolentes des guerriers se i'urent éteintes dans le lointain, les trois blancs sortirent de leur cachette et remontèrent un peu le cours de la rivière, marchant sur le rivage désert. Ils espéraient être vus de Baptiste, leur camarade, s'il ne s'était pas trop enfoncé dans la forêt. Et il avait dû être curieux de connaître le résultat de la bataille. Cependant, pei;soune n'apparaissait de l'antre côté de la rivière, et un silence profond régnait aux alentours. Alors l'un des blancs, faisant de sa main un portevoix, cria par trois fois, avec une force étonnante que multipliaient les échos de la rive et
des bois : Baptiste ! Baptiste ! Baptiste !
Et loin, bien loin, de divers côtés, on entendit répéter dans la vaste solitude: Baptiste! Baptiste! Baptiste! et puis, tout lit silence. Mais, bientôt, à cet appel répondit une voix connue, et l'on vit descendre un homme sur le rivage.
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PICOTTNOO LE MAUDIT,
C'était Baptiste. Nagear habile, il eut vite fkit de s'ouvrir un ctiemin dans les vagues limpides de la rivière. Ruisselant d'eau, it se précipite dans les bras de ses amis. Raconter la scène qui venait d'avoir lieu fut l'aflaire de quelques minutes. Quand Baptiste apprit que ■ le, grand-trappeur était tombé au pouvoir des Couteaux-jaunes, il leva les bras au ciel avec désespoir : Mon Dieu ! dit-il, est-oe possible? Il faut le sauver ou mourir avec lui I
-AUnghi! dit John.
—Bene ! cria Paul Hamel, l'ex-élève.
—Oui! oui! ajouta Félix.
— Ta bouche siiigne, Baptiste, dit Paul.
—Et tes mains aussi, ajouta, Félix
—It is too bad l continua John.
—Oui, répondit Baptiste, ils m'ont brûlé les lèvres, en me forçant à manger du poisson tin peu chaud, et moi je me suis brûlé les mains pour défaire mes liens
John jeta dans le feu qui se mourait une brassée de fagots secs qui ne tardèrent pas à s'eaSammer en pétillant.
~My goodness ! disait-il, ce pauvre grandtrappeur 66 battre comme une brick. Nous
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220 PIOODSOC LE MAUDIT.
autres manger quelques jîsAes et le chercher après.
— J'ai peur qu'on ne le revoie plus, dit Paul.
— Il en a toujours bien fait dégringoler quelques-uns en bas du rocher, ajouta Baptiste, et c'est leur mort qui m'a Bauvé.
■r-Où sont-ils? demaivda John.
—Le diable les a emportés, dît Baptiate.
— Les Toioi sous ces branches, reprit l'exélève : ils attendent la résurrection générfUe.
— And the corbeaux, dit John.
— Baptiste, reprit l'ex-élève, tu avais commencé à me raconter nue petite histoire du grand-trappeur, continue donc ton récit, en attendant notre souper.
— Où en étais-je rendu ?
— An festin. Le chef des Couteaux-jaunes invite Irêma à s'asseoir à ses côtés.
— Bien ! bien ! Iréma aimait Kisastarî le fîls du chef 4» sa tribu, et Kisastari avait déjà chassé, pour elle, le renard argenté et le vison : il Ini avait apporté les peaux les plus soyeuses et les plus riches. On disait dans la tribu: Kisastari et Iréma élèveront bientôt leur wigwam, malgré les vœux des anciens,
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PIOODHOO IX MAUDIT. 221
«t les fiançailles de Naskariiia. Naskarina sourit en voyant le vieux chef des Couteauxjaanes entraîner sa rivale, à !a table du festin. Elle sourit et s'approcha de Kisastari : Iréma que ton cœur aime trop, dit-elle, suit les pas du vieux chef étranger, moi, ja ne voudrais jamais te laisser, parce que, vois-tu, je t'aime plus fortement.
Kisastari s'assit auprès d'elle sans parler, et longtemps ainsi il demeura silencieus. Le festin fut joyeux cependant, car l'eau de vie coula avec abondance. Les deux tribus se donnèrent mille marques d'amitié, et les paroles de paix ne cessèrent de tomber. Nous autres, 1m blancs, nomme amis des indiens, nous avions la permission d'assister à la fête. Au reste, cela nous amusait, et nous savions bien <»iament elle finirait, cette f^te.
Le calumet fut allumé et passa de bouche ■en bouche. Chacun tira quelques bouffées qu'il souffla en l'air avec une gravité ridicule. Puis, la danse commença. C'était le dernier amusement, ce fut aussi le plus gai et le pins dévergondé. Au son des tambours et aux cris mesurés des joueurs, tous les sauvages se
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222 PicoosOG LE HAODrr.
mirent à santer et gsmbader en rond, gesticulant comme des damnés, riant parfois et parfois prenant des airs terribles, comme des guerriers en face des ennemis. Tantôt, le sensible chasseur ouvrait, en dansant, ses bras amoureux à sa compagne sanrage qui se scniait touchée, tantôt, le guerrier sans peur poussait le cri de guerre, et, l'œil plein de feu, menaçait de son bras vengeur, un ennemi invisible. Le vieux chef des Couteaux-jaunes voulut attirer sur son cœur la beiie Iréma ; elle s'en alla se jeter dans les bras de Kisastari. Naskarina, emportée par la jalousie s'écria :
— Quelle injure, Iréma, ton imprudence fait an grfend chef des Couteaux-jaunes ! Ta porteras la peine de ta fante !
Le vieux chef des Couteaux-jaunes, ne dansait plus, mais, retiré à l'écart, il fixait snr la cmelle un regard plein de vengeance. Naskarina s'approcha de lui et lui dit :
— Chef valeureux, la vengeance est doace au cœur bien fait. Yeux-tu enlever Iréma, et l'emmener au loin ? je vais t'aider.
— Je le veux bien ; mais comment faire ? ses amis sont nombreux et bien armés.
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PIOOtJNOC LE TtAVmT. 225
— Je vais aller cacher leurs armes ;
Le vieux chef, feignant la joie, se remit à danser avec une nouvelle ardeur, et l'on crut qu'il avait oublié l'affront qae venait de lai faire Iréma. En passant auprès des siens il leur disait à l'oreille: Armez-vons. Uela suffisait. Accontnmés à la surprise ou à la trahison, les indiens trouvaient moyen de sortir tour à tour pour mettre, à leur portée, leurs carabines et leurs pistolet. Cependant les chasseurs Canadiens avaient laissé la fête, et le jeune chef en était un peu froissé, car il pensait que c'était par indiSérence ou ennui. Naakarina, disparue depuis assez longtemps, rentra toutà-coup le sourire sur les lèvres, et, regardant le vieux cheÇ elle lui fit nu si^e qui échappa aux autres. Alors le Hibou blanc saisit Iréma' dans ses bras et prit la fuite.
— G-uerriera ! dit Kisastari. Nos frères les Couteaux-jaunes sont des lâches et des traîtres. Bâclions les punir !
Aces paroles, les guerriers Flancs-de-chiens- 8'élancent vers leurs tentes pour prendre leurs fusils et leurs poignards. La colère donne de l'agilité à leurs pieds et de la force à lenrs
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224 PIOOUNOO LB MAUDIT,
bras. Bientôt, une clameur donloureuse s'élève : ils ne trouvent plus leurs armes : la trahison est partout. Cependant les Oouteauijaunes se sauvent avec leur victime ; mais à leur tour ils sont frappés d'étonnement, et poussent une sourde clameur : dis hommes armés semblent sortir soudain de terre et s'élancent sur leurs pas. Le grand-trappeur est à leur tête. Quelques uns des indiens veulent s'arrêter ; mais le vieux chef qui est plus traître que brave, se sauve toujours. Cependant le grand-trappeur le rejoint : Kends-moi cette jeune fille, lui dit-il, traître que tu es, ou je t'égorgo comme un chien.
Les sauvages levèrent leurs fusils pour tirer. Nous fîmes da même, et nous n'avions pas peur. Je dis : mous, car noiis y étions, n'estce pas, John 1
— Oh ! yes ! my ! mp ! répondit John !
—J'aurais voulu y être ! fit l'ex-élève. Et comment avez- vous pu exécuter ce joli tour? — C'était simple. Je te l'ai dit, nous avions la liberté de regarder la fête, sans y toucher. Le grand-trappeur s'aperçut qu'il se tramait quelque chose ; cela se voit quand on observe ;
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et ta le sais, les sauvages aiment ce genre de passe temps. H suivit Naskariaa et la vit cacher des armes derrière un rocher. II comprit tout, nous fit un signe, nous dit un mot, et ça y était !
— Bien ! magnifique ! j'aurais voulu en être !
— La boucherie allait commencer, continue Baptiste, quand tout-à-coup des cris de fureur ou des cris de joie; je ne sais trop lesquels retentissent, et l'on voit apparaître les Litchanrés, brandissant leurs armes retronrées. Effî^yés d'avoir à lutter contre des ennemis nombreux et irrités, les ravisseurs s'enfuient on hurlant comme des loups. Cependant le grand-trappeur saisit le vieui chef à la gorge et l'écrase à ses pieds.
—Tu vas payer pour les autres, dit-il.
—Grâce ! supplie, le vieux brigand, grâce !, je suis un des vôtres ! un de vos compatriotes !
Il s'exprimait en bon français. Le grandtrappeur, étonné, lâche prise : Toi, reprit-il, uu des nôtres! toi, un compatriote? Infâme ! renégat ! tu es cent fois plus coupable que les antres
— Je le sais ! dit-il humblement, en se relevant, mais à tout péché miséricorde
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226 PICOTJNOO LE MAUDIT,
—A tout péché miaértcorde ! à tout péché
miséricorde! mnrmure le grand-trappeur
en haïssant la tête, et des larmee coulent le long.de ses joues bronzées
— Tu me pardonnes ? demande le chef.
— Ton nom ? répond le grand-trappeur.
— Mon nom, je ne le dis pas ! , Et, s'élan-
çant avec la rapidité d'an chien, il rejoint ses amis qui fuient toujours. On veutlui envoyer quelques balles. Le grand-trappeur dit: Ne le tuez pas maiatenaut^le confesseur est trop Join.
Iréma n'avait pas de paroles assez ardentes pour exprimer sa reconnaissance. Les Litohanrés arrivèrent à la course, au moment où le vieux chef renégat rejoignait ses complices. Ils s'arrêtèrent tout surpris devant la troupe des chasseui-s. Iréma tenait enlacée do ses bras nus le grand-trappeur qui l'avait sauvée. A la vue de Kiaastari, elle s'éloigna de son sauveur et, les larmes aux yeux, elle dit :
— Kisastari, le graud-trappeiir blanc est un ami fidèle, c'est lui qui nous rend l'un à l'autre,
— Oui, Kisastari, répondit le grand- trappeur, aidé de mes compagnons qui sont braves, je l'ai sauvée pour te la rendre.
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Les sauvages poassèrent des oris de joie et revinteiit dans leur campement. Naskarina, qui se louait du succès de sa rose, et se flattait de ne plus voir jamais sa rivale, ne pal s'empêcher de laisser paraître son dépit : Les Couteaux-Jaunes sont lâches, grinça-t-elle, ils ne savent pas se défendre, ni garder leur proie.
— Naskarina serait-elle traîtresse? demande le jeune chef surpris de ce langage.
— Oui, répond la jeune fille ivre de jalousie, oui Naskarina a conseillé an chef des Oonteanx-Jaunes d'enlever Iréma, et c'est elle qui a caché les armes! parce qu'elle t'aime
t)n cri d'horreur s'éleva dans la tribu.
— Naskarina, dit le jeune chef, sors d'ici ! Ta-t-en rejoindre tes amis les Couteanxjaunes !
La jeune fille sortit et, en partant, elle s'écria :
— Kisastari, prends garde à toi, c^r je t'aime !
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228 PICODHOO LB KADDIT.
DES NOUVELLES INTÉRISSANTES.
Pendant que les trappenre,, réunis 4 l'endroit que viennent de laisser les Ooateauïjaunes, écoutent le récit de Baptiste et mangent, à belles dents, la truite rôtie, la veuve Noémie songe aux paroles de Picotinoc et à tont ce qui s'est passé depuis vingt ans; ■ Victor et Marguerite jurent de s'aimer toujours, et les deux hôtes du bossa continuent à parler d'Aseelin en jetant un coup d'œil à Paméfa. Noémie n'a plus d'effroi à la pensée d'épouser Ficounoc, et elle comprend que, tout en aimant et regrettant toujours Joseph le pèlerin, comme on l'appelait jadis, elle pourrait entourer de soins et de respect son nouveau protecteur. L'indigence oiî elle est tombée n'est pas étrangère à ces dispositions. Elle flotte dans l'incertitude, retenue, d'un côté, par le souvenir et l'amour, attirée, de l'autre, par la souffrance de la pauvreté et la reconnaissance. Ficounoc se voyait à la veillfe de recueillir le fruit de son œuvre. Et, pour
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PIOOTINOC Lt MAUDIT. 229
miens sceller son bonheur, il favorisait les amours de sa fille et du £ls de Noémie : Kos eniants s'aiment, disait-il à ta veuve, et j'en remercie Dieu. Leur amour sera le gage de notre bonheur. Cependant l'nn des vieux étrangers assis à ia table du bossu, disait:
— Cet Asselin n'a pas toujours demeuré à Montréal ; il cultivait une ferme vers Joliette, et passait pour être à l'aise. Ce n'est pas lui qui nous a dit cela, c'est un habitué du restanrant. Pas vrai,' rienx? — il s'adressait à son compère.
— C'est vrai comme il y a un plat de soupe devant moi !
— I! n'y a rien d'incroyable en cela, reprit le bossu; continuez.
— Avant de demeurer à Joliette, il avait possédé une propriété quelque part par ici. Mais, cela importe peu.
— An contraire, dit le bossu, cela m'intéresse ; continuez.
— Il avait une femme, reprit le gros, et des ' enfants aussi. Les enfants, il les possède encore, mais la femme, nenni ! elle s'est éclipsée UD jour et n'a plus repara; elle a filé
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230 PlOOUfOO LX UAnDIT.
comme une comète en compagnie d'un satellite
sous la forme d'un gaillard, l'as vrai, vieux?
— C'est vrai comme un et un font deux !
— 11 paraît qu'elle ne valait pas grand' chose, cette femme là, continu a-t-il, et qu'elle avait fait parler d'elle ailleurs. Mais pour revenir à nous, et à ce que nous avons vu. et à ce qui nous est arrivé, voici : Mon camarade et moi, iious n'étions pas millionnaires, mais nous , avions dans nos goussets pins d'un rouleau de dix piastres quand nous entrâmes an restaurant d'Asselin. Pas vrai, vieux ?
— Vrai comme Mademoiselle est là !
Faméla qui écoutait, les poings sur les hanches, rougit comme une jeune fille et se retira dans la cuisine. L'étranger continua ;
— Nous déposâmes notre argent entre les mains d'Asselin puis, légers et sans Soucis, nous descendîmes prendre l'air snr le bord du canal, où noua fîmes rencontre de quelques amis. Nous leurs serrons la mains, et les invitons à souper. Ils acceptent. Tout-à-conp, pendant le souper, voilà la porte qui s'ouvre.
—Monsieur ChèvreHls, dit la vieille serra,!- :i-.,CiOOtjl>J
PICODNOC LB HAITDIT. ' 231
Tante au bossa, il y a quelqu'un qui vous demande au magasin.
—Allons! on ne peut Jamais manger tranquille, murmura le bossu. Ëxcusez-moi un instant, MesEJeurs, dit-il aux vieillards, je leviens de suite. Et il sortit.
— C'est toujours comme cela, maugréa la servante, tout refroidit ! on ne peut rien manger de chaud, avec ces habitants qui s'en viennent TOUS déranger. Ah ! c'est moi qui les enverrais paître, par exemple !
— Qu'est-ce cela fait d'être dérangé, quand ça rapporte des sous ? observa le grand vieillard. Kt votre maître est riche, n'est-ce pas ?
— Pour cela, il l'est gros, répondit Paméla.
— Fait-il le commerce depuis longtemps î
— Mon Dieu ! oui; quand je l'ai connu, moi, ii s' oceapait d'affairés déjà, et, il y a longtemps. Il est vrai, qu'alors son commerce se réduisait
à bien peu do choses mais il étail habile
comme un lutin. On voyait dès lors ce qu'il ferait un jour,
— A-t-il toujours demeuré ici ?
— Seigneur ! non ; il a porté la casselle longtemps.
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— Ça devait être assez drôle, de voir une cassette j uchée sur sa bQsse, dit le gros.
— Et vous Mademoiselle, reprit l'autre, vous n'avez pas toujours habité cette paroisse ; il me semble que je vous ai vue ailleurs.
— C'est possible, Monsieur, mais je ne vous remets plus.
Le bossu entra et reprit sa place à la table.
— C'est un huissier, dit-il ; ces monstres-là, ne se font pas pin» scinpule de déranger un homme qui dîne, que de saisir un débitenr qui ne paie pas. A propos, continua-t-il, vous qui parliez d'acheter une propriété, j'en fais vendre une belle, la semaine prochaine, à deux lieues et demie d'ici.
— Par le shérif? demanda le gros,
— Oui, et je suis certain qu'elle va se donner, car l'argent est rare. Pour moi, je vais la partir à 1,200 piastres pour couvrir mes frais, et, si quelqu'un met un trente sous de plus, il l'aura. C'est une terre qui vaut bien 2,000 à 2,-500 piastres. C'est la ferme d'une veuve, la veuve Djos Letellier. Vous ne connaissez pas ça, vous autres : Djos ! Djos ! le pèlerin ! le muet ! fit le bossu avec une grimace amère,
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nu chenapan qni a bien fait de se tuer loimême, car le gredin !
— Le muet ? firent les deux vieillarde.
— Oui, l'avez-vous connu ?
—Diable ! Et il vous avait fait du mal ?
— Ça, c'est mon affaire II est mort, tant mieux pour lui ! sa veuve ^vit encore, tant pis pour elle! Elle ira en pèlerinage à la bonne Sainte-Anne à eon tour, si elle le veut, mais Ste. Anne ne lui rendra jamais sa terre.
Les deux vieillards gardaient le silence. Le bossu reprit. C'est une belle occasion, si vous voulez en profiter.
—Je vais continuer mon histoire, dit le gros vieillard, et voue jugerez après si nous sommes en^tat d'acheter des terres.
—C'est bien, continuez.
— Donc, 8Jouta-t-il, la porte du restaurant s'onvre lout-à-eoup et une femme se précipite dans la maison :
— ïïusèbe ! Eusèbe ! s'écrie-t-elle, pardon ! je auis Caroline, ta femme, Caroline, ton amie d'autrefois ! Je reconnais ma faute, je la regrette et reviens me jeter à tes genoux. Et, en disant
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cela, elle plearait ; mais elle restait debout. Nos amis que nous avions à souper avec nous, avaient des larmes plein les yeux : Que c'est consolant, dit l'un d'eux de voir un pareil retour à la vertu ! Mon camarade et moi, nous nous mordions la langue pour nous faire pleurer, et nous avions envie de rire
— C'est cela ; la vérité m'oblige à dire que tu racontes avec une verve et une fidélité étonnantes, observa le grand.
— Port bien dit le bossa.
— Âsselin, reprit le conteur, regarda sa femme longtemps. Elle avait l'air bien peinée. On voyait qu'il était partagé entre l'envie de la renvoyer et le plaisir de la reprendre. A. la fin, il s'écria avec une certaine émotion et en ouvrant les bras: Viens sur mon cœur! Je ne te reconnais point ; mais je n'ai rien à y perdre ! *
— O'est vrai comme vous êtes on honnête homme ! glissa le grand.
— Nos amis mouillaient leurs mouchoirs, non ! la manche de leur vareuse, car ils n'avaient pas de mouchoirs, et, noua nouj mordions toujours la langue pour ne pas rire La
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soirée fat agréable, la nuit ent ses enchantements, mais le réveil fut terrible. Asselin ne trouva pins sa femme à ses côtés ; nos amis étaient disparus, et nos rouleaux do billets roalaient grand train avec les voleurs
— C'est vrai, comme vous êtes un honnête homme ! reglissa le grand. Le bossu ht une grimace.
. — Vraiment? fit-il tout étonné ; ce n'était donc pas la femme d' Asselin ?
— Et oni ! et c'est parce que c'était sa femme que toat cela est arrivé, et aussi parce qne nona avions trop parlé sur le bord dn canal. Il n'est jamais bon de dire à ses amis les trésors
qne l'on possède
— Et ils n'ont pas été arrêtés ces misérables?
— Impossible de les trouver. Vous comprenez, maintenant, qu'il ne nous est pas aisé d'acheter nne propriété, nons fut elle offerte ponr la moitié de sa valeur. Ce qne nous Tonlons, c'est l'aumône d'an gîte pour cette nuit, nons sommes fatigués et il se fait tard.
Le bossu secona la tète et ne répondit rien.
^Nons serions iîkchës de tous causer le hioindre embarras, reprit le grand.
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— C'eet bien assez que Monsieur nous ait donné le souper, continua le 'gros, n'abusons point de sa bonté.
-—Ce n'est pas cela, reprit le bossu, plus gaiement, mais, il faut que je sorte ce soir, et il ne serait pas convenable de laisser avec ma tille denxjeunesses comme vous.
Les étrangers ne parurent pas offensés de cette plaisanterie ; ils partirent, après avo^r payé leur souper par do nombreux remerciements, et le bossu, ayant attelé son cheval, se rendit à la concession St. Eastache, chez sou ami Piconnoc.
Lorsque Marguerite le vit arriver elle sortit, car elle ne voulait pas le rencontrer. Il prit à peine.le temps d'attacher son cheval à ta porte, et, au lieu d'entrer dans la maison, il donna après elle. Elle arrivait chez la veuve Letellie'r et marchait vite, espérant de ponvoir entrer avant d'être rejointe.
— Vous allfz bien vite, Marguerite, on dirait que la peur vous donne des ailes, dit le bossu essoufflé, dès qu'il fat assez près de la jeune iille pour lui parler.
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Marguerite, nn peu confuse, se retourna vi- .vement: Je n'ai pas peur, cependant dit-elle.
— Alors, c'est le désir de voir M. Viclor?
— C'e«t que je sais pressée.
— Me permettez-TOus de vous attendre?
—Vous attandrez peut-être un peu longtemp.
— Tous-êies toujours impitoyable, Marguerite ; je vous aime pourtant beaucoup.
— Vous avez tort
— Vous voulez dire que vous me haïssez ?
— Je ne dis pas cela. Vous savez Jïien que l'on n'aime pas qui l'on veut, ni quand on veut.
—Rêverie de poètes.
— N'importe !
— Vote-© père désire que vous m'épousiez, Marguerite, et si vous aimez votre père, soumettez-vous à sa volonté,
— Il ne m'a jamais dicté d'ordre à ce sujet.
— Il vous en donnera.
— Je ne crois pas.
— J^n suis certain.
—Alors, tant pis pour lui et pour vous !
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— Margaerile, votre père ! Je ne tous ea
dis pas davantage. Mais voos le verrez à voa genoux, s'il le faut, pour vons sappiier de me donner votre main. Et, si vooa refasez, \oas l'avez dit : tant pis ponr loi et poor vous!
— Que voolez-vons dire, Monsiear 1
— Qne vous viendrez à moi quand vous m'aurez défendu d'aller à vous.
—Moi!
— Voulez-vous revenir chez- vous ?
— Non, Monsiear, pas à présent.
— C'est bien ! au revoir.
Le bossu tourna les talons ; il était furieux. Margueriie se rendit chez Noémie. EUe était comme abasourdie par la menace mystérieuse du bossu, mais peu à peu, dans la douce intimité de Victor, elle oublia le fôcheui prétendant. Ce fut le rayon du soleil après le grondement du tonnerre.
Picounoc et le bossu causèrent longtemps. Picoiinoc dit : U faut que je fasse accroire à Victor qu'il aura Marguerite, sinon, il se fâche et me fait perdre le fruit de vingt ans de travail. Tu comprends? sa mère eu raâble et passe par toutes ses fantaisies. Depuis qu'il
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lui a laissé entendre qu'elle ferait bien de con- Toler avec moi, mes affairesde cœur ont avancé de moitié. Ça va comme sur des roalettes.
— J'y consens, mais, fais attention. Si fa me trompes je te dénonce: Je révèle â Victor et à sa mère tout ce que tu as dit et fait contre eax, pour les ruiner dans leurs biens, et les plonger dans la misère.
Les deux amis se donnèrent une poignée de main. ■
Quand le bossa entra dans sa demeure de la rivière du Chêne, il la trouva dans au désordre complet. Il était évident qu'elle avait été mise à sac. Les tiroirs des bureaux et des commodes ouverts, les meubles renversés, le comptoii' forcé, les libs éventrés, tout attestait le passage d'un voleur bien décidé à accomplir son œapte en conscience. Le bossu poussa un juron énorme:
— Robert ! Chariot ! canailles ! j'aurais
dû m'en douter ! Gomment se fait-il que je ne vous aie pas devinés plus tôt ?
Puis, il appela Paméla, maia Pamék ne répondit point. Il la trouva liée solidement
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BUT un lit, nii bailloa' entre les dents. La délivrer ne lut pas long*
— Os Bont eux, dit il, les misérables ? — Oui, dit Faméla en poussant un protond soupir, ce sont eux !
—Robert et Chariot ?
— Chariot et Robert ! — Ils t'ont respectée au moins ?
— Ils aaraient dû, dans tous les cas...
— Tu chancelles ! qu'est ce que cela vent dire ?
— Les monstres ! ils m'ont &it boire le vin comme l'iniquité
— Comment? ils et toi, tu n'as?
— Oui! ils et moi je n'ai ! que voulezvous? une femme contre deux gros hommes ?
— Est-ce qu'ils t'ont fait parler ?
— Voua voyez bien qu'ils m'en ont empêché, plutôt
— Je les rejoindrai !
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