‹ Piceunec le mauditChapitre 16 sur 40 · LE LIÈVRE QUI COURT · texte numérisé non relu

LE LIÈVRE QUI COURT

Les Conteaux-jannes, s'éloignant.de la ri- TÏère Athabaska, s'enfoncèrent dans la forêt. Le Hibou blanc ne* regrettait ni la fuite de Baptiste son premier prisonnier, ni la mort de plusieurs guerriers de sa tribu, tant il était ■ fier d'avoir capturé le grand-trappeur ; et, enivrée par le succès, joyeuse et insouciante, sa troupe marchait en chantant vers le lac Ifoir, à l'est du grand lac Athabaska. Le grand-trappeur suivait ses bourreaux avec la résignation d'une victime que tout espoir a abandonnée. Il avait, pendant de longues années, été la terreur de plus d'une tribu indienne, car il s'était fait le vengeur des persécutés ; et les Couteaux -jaunes, surtout, savaient la valeur d8 son bras et la finesse de son esprit. Souvent Naskarina, la traîtresse qui s'était réfugiée chez les ennemis de sa tribu, s'approchait de lui pour lui reprocher durement son interrentiou dans tes affaires des deux tribus.

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— Si tu avais permis au Hibou blauc de s'enfuir avec ma rivale, disait-elle, ta serais libre et parmi les tiens aujourd'hui. Tu seras mis à mort sur le. bord du lac Noir, et, tôt ou tard, Iréma tombera entre nos mains.

Le grand-trappeur demeurait muet comme s'il n'eut pas entendu, et, sa figure bronzée ne laissait rien paraître des émotions de son âme. Il priait dans son cœur, et ofTrait à Dieu le sacrifice de sa vie en expiation de ses nombreuses offenses. L'homme qui a des sentiments de foi ne se trouve jamais faible en face de la mort. Le Hibou-blanc aurait bien voulu savoir qui était et d'où venait ce compatriote si fort et si redoutable ; mais, quand il osait le questionner, le grand-trappeur l'écrasait d'un regard de mépris.

Les indiens avaient marché pendant deux jours, chassant pour manger, entassant les branches de sapin pour dormir, et quatre jours encore les séparaient du Ift Noir. Ils s'étaient arrêtés sur une hauteur d'où le regard embrassait une étendne immense, et, des guerriers faisaient sentinelles, car les Oouteaux-jaunes avaient beaucoup d'ennemis et craignaient toujours quelque surprise. Pen-

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dant que la tribu, assise sur des feuilles autour d'un grand feu, rappelle, dans un langage imagé, les chasses et les guerres du passé, ou , forme, des projets pour l'avenir, une sentinelle amène vers le chef un guerrier flauc-dechien. Un cri sourd s'élève, les sauvages saisissent leurs carabines : Je suis le " Lièvre qui court" dit le Lithchanré, et Naskarina est la fille de ma sceur. Le " Lièvre qui coart " est irrité de l'insulte que les Litchanrës ont faite à Naskarina, et il se venge.

Le Hibou-blanc sourit à ces paroles, car il comprit que la vengeance de cet homme pouvait lui rendre Iréma.

— D'où viens-tu, et ou sont les guerriers de ta tribu 'i demanda-t-il î

— Les hommes de ma tribu ont laissé le fort "William après l'enlèvement d'iréma, ou plutôt après sou retour. Ils ont soivi la route des lacs, jusqu'à la rivière Saskatchewan, qu'ils ont côtoyée longtemps, puis enfin ee sont dirigés vers les sources de la rivière Claire, et, de là, ils se dirigent vers le fort Pierre à Caliuaet 1

— Sont-ils plus nombreux que noas?

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— Non; puis ils ont laissé à la tête du lac Winipeg deux de nos meilleurs guerriers, Ours grognard et Castor d'argent.

— Pourquoi ?

— Pour guider les canots de la robe noire jusc[u'au grand lac des Esclaves.

— La robe noire 1 grommela le renégat, puis- 8e-t>elle périr dans les rapides nombreux ! Vient-elle seule? ajouta-t-il.

— Des femmes de la prière l'accompagnent.

> — Des Sœurs de Charité !.,. c'est moi qui !... mais, comment te trouvee-tn ici, toi î

— Le Lièvre qui court a l'oreille fine ; il a entendu de loin les chants des Couteaux-jaunes, • et il est venu, laissant les siens qui marchaient vite et se sauvaient.

Le grand-trappeur était attaché antToncd'an arbre. Les premières paroles du Litchauré lui causèrent de l'émoi, car il crut que le Hibou blanc allait être attaqué, et qui sait ? battu peut-être. Alors, ce serait la liberté ; mais il pencha la tête snr sa poitrine quand il apprit qne ses amis se sauvaient,

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— Doivent-ils s'arrêter an fort Pierre à Oalamet ? demanda le chef.

— Pas longtemps. Ils traverseront là la rivière et s'avanceront, en se tenant à nue petite distance des bords, rers le fort Providence.

— Sont-ils loin ?

— ^Non, mais ils vont marcher tonte la naït.

— En avant! hnrla le Hibon-^lanc. Nons les atteindrons an point dn jour. Ils n'arri* verons pas ions au fort Providence !

Les chasseurs canadiens s'avançaient aussi vers le nord. Ile n'étaient plus joyeux depuis la perte de leur ami le grand-trappenr, et, cependant, aucun d'eux n^connaissait bien cet homme mystérieux qui courait les bois, faisant la chasse par caprice ou plaisir, plutôt que pour gagner de l'argent. Mais, si l'on aime quelque part le mystère on l'étrange, c'est dans ces régions lointaines et solitaires, au milieu de ces forêts vieilles comme le monde, où les hommes passent de temps en temps, sans s'arrêter, comme les oiseaux de migration. Et, ceux qui réussissent à se faire craindre on aimer par les peuplades fanfaronnes ou défi-

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antes, sont les véritables rois de oes solitudes. Le grand-trappear était l'an de ces rois ; msis il Tenait de tomber. Il paraissait bien faible maintenant et servait de jouet à ses ennemis. II passait, enchaîné, sous les grands arbres qui avaient entendu ses chants de liberté, qai avaient vu ses courses nombreuses vers la mer de glace, oa les lacs dn midi.

La nnit achevait son cours et le jour allait paraître quand le Hibou blanc ordonna, pour la cinquième fois, à ses guerriers de se coucher ' sur le sol pour éconter les bruits lointains, et tÂoher de découvrir la piste des Flancs de diiens. Le premier, le Lièvre qui court se releva joyeux.

— Je les entends !*je les entends !

— Oni, dirent les antres, ils se sauvent !

—Marchons! cria le chef.

Et tous partirent, pleins d'ardeur et de rengeance. Le grand-trappeur, les mains derrière le dos, mais les pieds libres, courait entouré de gardiens jaloux. Une heure s'était à peine écoulée, qu'une clameur formidable s'éleva, c'était le cri des Litchanrés à la vue de leurs ennemis. A cette clameur une autre plus

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palssaate encore répondit ; les Couteanijsnnes, la carabine au bras, s'élancèrent les premiers. Les Litchanrés soutinrent Tattaqne avec conrage. Des deux côtés les femmes s'étaient mises à l'écart pour laisser le champ libre anx combattants. Ces le commencement de la lutte, Kisastari aperçut dans les rangs ennemis le traître " Lièvre qui court," Il comprit l'acte iniâme de son ancien ami : Depuis quand, lui cri«-t-il, les Litchanrés sontils assez trottes poar combatre la tribu de leurs pères %

—Depuis que Kisastari est assez insensé pour mépriser les consoila de aa tribu et rechercher l'amonr d'une fille qui n'est pas digne do lui ! répliqua le " Lierre qui court."

Au même instant les deux indiens, jetant leurs fusils, tirent des pistolets de leur ceinture et s'élancent l'un sur l'autre. Les balles sifflent et s'enfoncent dans l'écorce résineuse des sapine, les deux gnerriera s'approchent toujours et le feu roule bien nourri.

Le jeune chef est blessé, car le sang coule le long de son bras et jusque sur sa main; mais il ne &iblit point et semble ne pas s'en apercevoir.

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— Voyez-donc le sang d'an chien penretiz i crie le Lièvre qui court, en se moquant du jeune chef,

Lea autres guertiers se battaient toujours, et déjà plusieurs jonchaient le sol.

Au cri insultant du Lièvre qui court, Kisastari dégaine son couteau et, d'an bond, se précipite sur son adversaire. Mais son pied s'embarrasse dans une branche et il tombe. Alors, le traître lève le bras pour le frapper.

— Arrête ! s'écrie une femme, je l'aime !

C'était JSaskarina.

— Il no t'aime pas, lui, hurle le Lièvre court, qu'il meurt !

Disant cela, le Lièvre qui court presse la détente de son pistolet, mais Kisastari s'était levé : il fait un bond et déjoua la balle.

— Meurs donc toi-même, traître! dit-ii. Et la lame luisante de son couteau, passant comme nn éclair, vint se planter, vibrante, dans le tronc d'un arbre. Le Lièvre qui court, vif et habile, avait à son tour trompé la mort. Alors Kisastari empoigne son ennemi par les flancs et une lutte ardente commence. Malheur à

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celui qui tombera ! Les deux adversaires Tes- Eemblaient à deux dogues qui se tienneut par leurs crocs aigus. Le Lièvre qui court, s'efforce d'échapper à l'étreinte et de saisir le manche de son poignard, mais le jeune chef le serre comme un étau, et le pousse peu à peu vers le sapin ou tremble encore sa Une lame. Le traître se sent faiblir, ses jambes tremblent sous lui, la Bueur l'iuonde, il voit un nuage passer devant ses yeux.

—Au secours ! à moi 1 crie-t-il.

Au même instant il touchait le tronc du sapin. Il se sentit tout à coup libre. Kisastari l'arait laissé pour reprendre son couteau fixé dans l'arbre.

—Partie égale ! dit Kisastari, défends-toi t je t'ouvre le ventre ! Et, disant cela, il lève son terrible couteau. Mais tout à coup il pousse une clameur: Lâches! dit-il! vous êtes tous

des lâches! Et il tombe la &ce contre terre.

Il renaît d'être frappé par derrière.

—II ne mourra pas seul, s'écrie une Toix de femme.

Et le traître Lièvre qui court s'affaisse à son tour eu poussant une plainte amère.

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— C'est moi ! hurle une jeune fille en brandissant une lame sanglante. C'est moi qui te venge, ô mon Kisastari

A cette voix connue le jeune chef sourit.

— Iréma ! Iréma ! e'écrie le Hibou-blanc qui vient de frapper Kisastari, tu es ma prisonnière.

— Viens donc ! Et elle brandissait son arme,

— Désarmez-la, vous autres, commande le vieux chef.

Iréma veut fuir, mais plusieurs guerriers se précipitent sur elle et lui arrachent le couteau qui a puni le traître. Les Litchanrés, voyant leur jeuae chef tomber, s'enfuirent. Les Couteaux-jaunes ne les poursuivirent point Ils étaient satisfaits de leur besogne.

Le grand-trappeur avait tout va, et ses yeux s'étaient remplis de larmes. Ses gardiens devaient le tuer dans le cas d'une défaite, car le vieux Hibou-blanc avait juré qu'il ne le retrouverait plus dans son chemin.

Les Litchanrés comptaient deax morts, et les Couteaux- jaunes, trois. Il y avait un bon nombre de blessés. Iréma prisonnière, c'était le comble des vœux du vieux chef. Il n'avait

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jamais ambtlioané un plus beau triomphe. Les corps des guerriers Couteaux-jaunes fnrent enselevis soqs des amas de branches et de feuilles, mais ceux des ennemis furent laissés en pâture aux bêtes fauves. Les Coateaus-jannes reprirent leur marche rers le lac Noir.

LA MÈHE LABOURIQUE

Robert et Chariot— car c'étaient bien nos bandits d'autrefois — disparurent comme ils étaient venus, à l'insa de tout le monde. Cela n'empêcha pas que plusieurs affirmèrent les aroir vus passer ; mais ie signalement des uns ne répondait point au signalement des autres, et ne servait qu'à dépister les recherches. Le bossu, qui avait pris le goût des richesses, et même était devenu passablement avare, en courtisant la fortune, avait perdu le sommeil depuis la visite malencontreuse des deux compères. Pourtant, il ne s'était vu dépouiller

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que d'une somme assez mince, et les volenrs firent comprendre, par le désordre qu'ils laissèrent derrière eni, que lenr avidité n'avait pas été aussi henreuse que grande. Le bossa ne gardait chez lui que peu d'argent ; il prêtait, comme je l'ai dit, à courte échéance et à gros intérêts. Quelque fois aussi il prêtait à long terme, mais il n'y perdait rien, et c'était quand un motif étranger s'ajoutait à l'avarice, son motif habituel. Ainsi, à la demande dePicounoc, dont il aimait la iillc Marguerite, il avait avancé à la veuve Letellier tout l'argent nécessaire pour payer l'instruction de son enfant.

Ficonnoc ne ressentit pas de chagrin du petit malheur arrivé à son ami ; d'abord parcequ'il se réjonissait ordinairement des adversités des autres, et, ensuite, parceque le bossu trouverait là un prétexte de plus pour faire vendre la terre de Noémie.

Kobert et Chariot étaient descendus à Québec, car on se cache plus facilement à la ville qu'à la campagne ; la foule est discrète comme la solitude. Ils longent le côté nord de la rue Champlain et se dirigent vers une maison à deux étages, sale et moussue, où mes lec-

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teurs sont entrés, il y a plus de viugt ans, à la suite de l)jos, du charlatan, des gens de cage et des voleurs. C'est encore la même maison, mais avec vingt ans de plus sur te pignon ; elle est plus sombre encore qu'autrefois et s'identifie, en quelque sorte, avec le rocher noir qui la domine et l'écrase de sestroisciMit cinquante pieds de hauteur. Les habitués d'autrefois Boat disparue, sauf deux ou trois, mais ceux d'aujourd'hui ne valent pas mieux. La mère Labourique n'est plus derrière le comptoir; elle se tient assise dans son fauteuil, auprès de ia fenêtre, et s'amuse à regarder les passunts. La Louise, plus jaune, si c'est possible, que dans sa jeunesse, a succédé à sa mère. Elle a trouvé un mari, l'a perdu— tem^iorairement — et elle fait un glorieux veuvage,

Robert et Chariot entrent en riant.

—Qu'y a-t-il de si drôle ? demanda la Louise.

— Batiscan! dit Chariot, on ne fait pas de rencontre comme celk-!à tous les jours.

—Non, Seigneur ! dit Robert.

—Quelle rencontre ? demande la Louise.

—On te contera cela; rien déplus singulier. •j'est un des plus beaux tours du hasard.

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—Oui, Seigneur! affirme Robert.

— Qu'est-ce qae c'est donc, la Louise ? fait la vieille d'une voix saccadée.

— Un peu plas tard, mère Labourique, on vous dira tout. Pour le moment on a antre chose à faire.

— Plus tard ! pins tard ! Je ne sais pas jeune, moi, pour attendre ainsi : j'ai quatrevingta sonnés, oui !

— Eh bien ! la mère, on arrive de Lotbinière, Kobert et moi, dit Chariot, manière de se graisser la patte chez Ins campagnards.

— Ah ! ah ! tous venez de Lotbinière ! ceta-

me rappelle ce pauvre Saint-Pierre Mon

Dieu! je l'ai bien regretté, le brave homme !... Il me semble qup' sa mort a porté malheur à notre maison. Depuis, les affaires n'on pas bien marché non, non !

— Vous souveni-z-rons d'un grand jeune homme â la voix nasillarde qu'on appelait Picounoc ?

— Ma foi ! non, je ne me soiiviens pas dé lui Est-ce qu'il vemiit ici 1

— Et oui, mère, reprit vivement la Louise:

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PIOOUNOC L8 MADDIT. 255

je me le remets bien, moi ! L3 gaillard, ii buvait sec

— Eh bien ! reprit Chariot, ce fripou-là est âujourd'hai i'ua des habitants les plus à l'aise de Lotbinière.

— Vous ae le direz pi as ! exclama la Louise.

—Et vous l'avez dégraissé ? repartit e;i riant la vieille aubergiste.

— Vous ne l'avez pas tué, j'espère, demanda la Louise un peu anxieuse.

—Tué ? allons donc, on est plus humain qae ça. Du reste, il ne s'agit pas de Picounoc, mais d'un farceur que vous avez bien connu.

—J'en ai tant connu de farceurs, observa, la vieille.

— Vous vous souvenez de Paméla 1

— raméla Kacette ? demanda la Louise.

— Justement la sœur de notre es -associé que le diable a emporté, je crois, vingt ans trop tôi.

-Eh bien?

— Eh bien ! elle est au service d'an riche marchand de Lotbinière.

— Pas possible 1

— Pas possible si vous voulez, mais elle y

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est, qnanâ même, balayant W place, faisant la

Bonpe, et brassant la paillasse comme, une

femme de qualité, toas les jours qae le bon Dieu amène.

— Cette panvre Paméla ! que j'aimerais à la voir ! dit la Loaise en poussant an gros soupir. Lui arez-Tous parlé de moi ?

— Ma foi ! nous n'y avons pas songé.

— Nous avions beaucoup à faire et peu de temps à notre disposition, ajouta Robert.

La vieille éclata de rire tout à coup, et, se penchant dans la fenêtre, parut s'intéresser vivement à une scène de la rue.

— Qu'y a-t-il donc de si drôle, mère ?

— C'est un bossu ahl que c'est drôle!...

Un Monsieur encore ! habillé sur le fin ! Il

s'est penché pour ramasser une pierre et faire peur aux gamins, je suppose, mais je fat fiche ! un des gamins s'est mis à cheval sur la bosse, an grand amusement de la foule.

En entendant parler d'un bossu, les deux escrocs s'approchèrent de la fenêtre : C'est lui! s'écrièrent-ils à la fois.

Ils se regardèrent un moment pour s'interroger.

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— Ne nous montrons pas, dit Robert, il «Bt pins fort que nous, et il a pour lui le droit.

— Bak! s'il nous menace, nons le dénoiicerous.

— C'est vrai, mais cachons-noos, c'est plus prudent.

— Et, si Paméla nous avait trompés?

—Si quelqu'un s'informe de nous, dit Cbarlot aux deux femmes, dites que vous ne nous connaissez point.

— Vous vous sauvez? demanda la vieille.

— Le bossu nous dérange un peu, la mère, n'importe, nous vous conterons notre voyage on autre jour. Et ils sortirent.

Le bossu entra. Il avait l'air d'un homme bieu élevé ; mais la colère animait encore son visage, et sa parole était brève et saccadée.

— Est*ce qu'il n'y a pas de police ici, que les gens sont attaqués en plein midi par la valetaille des rues?

— La police, Monsieur, répondit la vieille, elle se cache ou se sauve quand on l'appelle,

comme le chien de M. Nivelle ah! ce

n'était pas comme cela de notre temps !

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— Y0U8 ne TÎeilIissez pas, mère Laboiirique, vous êtes fraîche comme à cinquante ans.

— Ah ! pardon, Monsieur, je ne vaux pas' grand'chose maintenant, je m'aperçois bien que je m'cnvaiî".... mes jambes sont paralysées et je passe ma vie dans ce fauteui), c'est bien ennuyeux, allez! et j'ai hâte d'aller dans un monde meillenr

— Vous l'avez bien mérité la mère.

— J'ai fait mon possible

Le bossu avait envie de rire. Il demanda à la femme qui était au comptoir, si elle était bien Louise, et but un verre de gin pour se donner du ton. Louise répondit qu'elle était bien elle-même, mais que les chagrins de toutes sortes la rendaient méconnaissable.

— Je ne me rappelle pas de vous. Monsieur, ajouta-t-elle, ost-ce que vous êtes venu ici, déjà ?

— Quelquefois, mais vous pouvez bien m'avoir oublié, il y a bien longtemps. J'étais tout Jeune alors. C'est au bon temps de Robert, de Chariot, du docteur au sirop de la vie éternelle.

— Et du vieux chef? ajouta Louise, je me

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souviens de ce temps-là et de ces gens'ausBi, C'est étonnant: que je vous aie oublié.

—Cela ne m'étonne pas du tout mol. Plusieurs de ces pauvres diables ont mal fini. Eacette et le docteur au sirop ont goûté du pénitencier.

— Pas longtemps. Ils se sont évadés en ■ tnant leur gardien.

— Vraiment ! Et les c-t-on pinces ?

— Nous n'avons plus entendu parler d'eux. C'étaient ^eux fins matois, allez !

—Et Chariot? et Robert?

La Louise hésitait. La vieille répondit : Ah ! Seigneur ! il y a longtemps qu'ils ont déguerpi et gagné les lignes.

— Toujours prudente, la mère, dit le bossu ! Ils seront contents de vous, quand je leur dirai cela. Ils sont ici, du moins ils devaient y être, puisqu'ils m'y ont donné rendez-vous.

— Ils vous ont donné rendez-vous ici?

— Ici même, chez la mère Labonrique.

— Et pourquoi ?

— Ah! secret d'état Us arrivent de Lot-

binière, vous le savez peut-être, peut-être

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260 pIOOONOC LE MAUDIT.

l'ignorez-voue. Nous nous sommes rencontrés là ; leur bonne fortune l'a voulu ainsi. Je les ai reconnus les rieiix de la vieille, et, je lear ai mis en main la plus jolie affaire dn monde, lis m'ont juré leurs ^ands dieux qu'ils seraient reconnaissants, et

— Je comprends, dit la vieille Je comprends ! s'ils vous ont promis quelque chose, vous l'aurez, soyez-en-sûr

— Mais pourquoi ne sont-ils pas ici ?

— Je n'en sais rien, monsieur.

— Ils ne sont pas encore passé les lignes ? demanda-t-il d'un air moqueur.

— La mère a perdu la carte, reprit la Louise, qui voulait racheter le faux pas de la vieille, ii'allez pas vous fier à ce qu'elle dit. Bobert et Ckarlot ne sont pas venus ici depuis dix ans.

— La mère Labourique d'aujourd'hui jase aussi bien que la mère Labourique d'il y a vingt ans. Elle s'est déliée de moi d'abord, et elle a agi avec prudence, ensuite, elle s'est montrée franche et a eu raison, car je sais que Kobert et Chariot sont ici à Québec et qu'ils ont l'habitude de venir dans cette maison.

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Tons vous trompez, Monsieur, et voos ne les Terrez jamais dans notre maison, ■ — Est-co un défi ?

—C'est un défi facile à jeter, puisqu'ils nous sont tons deux devenus presque étrangers.

—Vous vouiez les cacher ?

—Pourquoi ?

— Parce qu'ils sont des voleurs !

—Et nous faisons métier de cacher les voleurs, je suppose ?

— Depuis trente ans,

— Yous êtes un lâche et un menteur!

Accuser ainsi deux femmes honnèèes comme ma mère et moi ! oh! c'est infâme !

— Tout doux, la Louise ta vertu n'est pas

Bi farouche que ça!

— Votre impertinence serait moins grande

si vous vous adressiez à un homme misé-

rablç bossu que vous êtes !

— J'en jure Dieu, s'écria le bossu piqué an vif, je démolirai votre sale boutique et je trouverai bien les rats qni s'y cachent !

Il sortit. Pour se consoler, en revenant, il pensait à Mài^uerite ; mais Marguerite pen-

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sait au jeune Victor, et elle pleurait en pensant à lui. Voici pourquoi : Piconnoc était revenu de l'ouvrage soucieux et mprose. Une eoupa que légèrement. Marguerite loi demanda la cause de cette tristesse et de ce manque d'appétit :

— Pauvre enfant, dit-i!, c'est, vois-tu, que je voudrais te rendre heureuse, et tu ne le veux pas

— Comment ! petit père, il me semble que...

—Tu ne veux pas épouser M.. Chèvrefils.

—Il est vieux, bossu, avare, jaloux! et

vous croyez qu'il me rendrait heureuse?

—Il t'aiiSe et il est riche, cela suffit

— Je ne l'aime pas, moi.

— Caprice d'enfant

—Pourquoi insistez-vous tant aujourd'hui?

TOUS me disiez, dernièrement.que Victor m'aimait et que vous en étiez aise,

— J'ai compris que tu ne pouvais pas' devenir la femme d'un avocat, et puis je ne veux pas me séparer de toi.

—Mais si j'épousais M. Chèvrefils ?

rais souvent, souvent

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—Voua viendrez me voir à (Jhébec, et l'été, je passerai la vacance ici,

— Tr sais, Marguerite, qu'nne fille qui se marie malgré son père est rarement heurease.

— Je ne me marierai pas malgré vous.

—Tu épouseras donc M. Ohèvrefits.

— Jamais ! je resterai fille plutôt. Tous roiilez m'avoir auprès de vous, vous m'aurez ainsi tant que voa9 voudrez.

—Marguerite, tu ne aaia pas comme.;....

— Mon père.je ne vous comprends pas!

— Ne me demande pas la raison de mon insistance, je t'en prie, mais, obéis, et Dieu te bénira

— Je hais cet homme

— Il est puissant et peut nous faire du mal.

— Mon père, nous avons le cœur droit. Dieu eet avec nous, qu'avons-nous à craindre ?

— Marguerite!

— Mou père !

— Je t'en supplie !

—Ma conscience s'y oppose.

— C'est un prétexte; il n'y a pas de mal en

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cela,. . c'est ua n|^tezte pour rester insensible aux prières d'an père qui te chérit

— Vous savez que je vous aime, mon père, eh bien ! je resterai avec vous.

— Non ! il faut que tu le maries !

—Avec le bossu?

— Avec M. Chèvrefils!

Marguerite se voila la face de ses deiu mains. Picounoc tomba à genoni devant elle. — Marguerite, dit-il, ^ie pitié de moi !

Marguerite jota ses bras autour du cou de Bon père et l'embrassa avec efi'usion, puis, fondant en larmes, elle alla s'enfermer dans sa chambre.

— Le bossu me l'avait dit, quejeverrais mon

père à mes genoux Mon Dieu ! quel est ce

mystère ! il me glace d'épouvante.

Picounoc s'était laissé intimider par les menaces du bossu, et redoutait son indiscrétion. Père dénaturé, il aimait mieux sacrifier sa fille que renoncer à la possession de Noémie.

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