‹ Piceunec le mauditChapitre 17 sur 40 · LE JEU DES COUTEAUX · texte numérisé non relu

LE JEU DES COUTEAUX

— My ! mjj l tchat is il ? s'écria John.

— Qvid esl tibi, quod fvghti ? ajonta l'ex-

élève, — Des cadaTree ! exclama Baptiste.

— Un massacre 1 répéta Félix.

John se pcucha sur un des guerriers morts.

—Les Litchanrës se faire battre, dit-il.

—Je n'appelle pas ça se faire battre moi, dit i'ex-élêve, ils se sont faits tuer raide,

—Les Couteanz-jauDes sont venus les surprendre ici, observa Baptiste, cela m'explique, pourquoi ils ont dévié de leur route.

— C'est vrai, ajouta Félix, mais comment ont-ils pu deviner que leurs ennemis se trouvaient ici ?

— Nàâkarina savait peut-être le chemin que prendrait sa tribu.

Tout en causant ils examinaient les cadavres.

—Le jeune chef ! dit l'ex élève

C3.l:.-:ij,CiOOtjl>J

266 PIOOUNOO LE MAUDIT.

— Le Lierre q*i conrl: I reprit Félix.

— C'étaient deux amis, ils ont da tomber en semble, ajouta Baptiste.

— For sure ! dit John,

— Donnons leur une sépulture comiBui^e, que les mêmes branches de sapinslee recou- Trent éternellement.

— Toici un amas de ranieauz et de feuilles qui n'attendent que le momeat d'être utiles, étendons-les comme un suaire sur nos amis défunts ; mais,aupara7ant, réunissons les morts.

Et les quatre chasseurs couchèrent, côte à côte, tes indiens qui avaient succombé dans le combat. Lorsqu'ils rangèrent le corps de Kisastari, la plaie que le couteau du Hiboublanc lui avait faite dans le dos s'ouvrit, le sang cottla et le mort poussa une plainte sourde. Un frisson courut dans les veines des quatre blancs, et pourtant ils n'étaient pas peureux. Us se remirent aussitôt.

— Il n'est pas mort, dit l'ei-élève, vite ! de l'eau et de la gomme de sapin;

Un moment après l'eau pure rafraîchissait les lèvres altérées du blessé et le baume dn

PICOUNOC LE UXtJDlT. 267

Canada commençait: à cicatriser ses plaies. Les antres étaient bien morts. Ils furent ensevelis soQs les rameanx. Les chasseurs, en enlevant l'amas de feuilles et de branches qu'ils venaient d'apercevoir, mirent à nu les cadavres

des Couteaax-jauues

— Oh ! oh ! dirent-ils, il y a eu bataille en règle, et dea morts de chaque côté. Nos amis se sont bien défendus, tant mieux! les branches -leur seront plus légères.

— Que les corps des Oouteaux-j aunes aient le sort réservé aux cadavres des Litchanrés ! dit l'ex-élève, en enlevant la dernière branche.

— Ok yes, ajouta John.

— Qu'ils soient la pâture des loups et des corbeaux !

—Oh ! yes !

—Et disons un pater et un ave pour les âmes de nos amis, dit Baptiste, en se mettant à genoux auprès des Litchanrés,

~0k ! yes ! mais c'est moi pas dire, parceqoe c'est moi pas croire nécessaire, mais vous antres faire bien de prier.

—C'est ton affaire, John.

■,Gootjl>j

268 KoocNoa lx uattdit.

Et les trois chasseurs catholiques, à genoux près des cadavres des indiens, récitèrent avec dévotion un pater et nn ave.

Ktsastari avait repris connaissance, Ses amis résolarent de rester auprès de lui josqu'à ce qu'il fut en état de marcher, et, quand ils le virent capable de tuer du gibier pour se nourrir, ils lui donnèrent une bonne provision de poudre et s'éloignèrent.

Les Couteaux-jaanes s'avançaient lentement et joyeusement vers le lac Noir. Le Hibou bknc poursuivait de ses assiduités la belle Iréma qui demeurait insensible et inconsalable.

— Jamais Iréma ne pourra aimer, disaitelle, celui qui a tué son fiancé.

— Si tu ne m'aimes pas de bon gré, tu m'aimeras de force.

— Iréma n'a pas peur des tourments, ni de la mort. Elle sera heureuse de soufiFrir et do mourir pour Kisastari son époux,

— Ne prononce jamais ce nom devant moi !

— Kisastari ! c'est le nom qne j'aime.

— Le Hibou blanc se vengera

r:„i- :i-,G00tjl>J

PICOONOC LE UADDIT. 269

— ^Le Hibou blanc n'est pas an réritabie indien, et ila peur des tortures

Comme le grand-trappeur, Iréma avait les mains enchaînées — car on la savait capable de s'enfuir seule à travers la forêt. Souvent elle regardait le visage pâle qui l'avait sauvée, et elle eut doimé sa vie pour lui rendre la liberté. Quand les deux prisonniers se rencontraient, ils échangeaient de tristes et éloquents regards.

La troupe atteignit le lac i^loir, et elle fit retentir de ses cris de joie les ondes solitaires et les bois mystérieux. Les danses et les chants durèrent tout un jour. Les jeunes guerriers, vers le soir, s'approchèrent du vieux chef en lui dirent:

^ —Tu nous as promis que les réjouissances se termineraient par la mort de notre vieil ennemi, le grand- trappeur, eh bien ! nos jambes sont fatiguées de danser, nos voix sont lasses de chanter, et nous voulons nous reposer bientôt.

— Vos bras sont-ils aussi fatigués ? demanda le Hibou blanc.

-Non:

C3.l:.-:ij,CiOOtjl>J

270 PIOOCNOO LB HADDIT.

— Vos coateaux soat-Us bien aiguisés ?

—Oui !

— Et bien ! attachez à un tronc d'arbre le grand chef, et lancez-lai vos couteaux d^uis le

cœur, à yîugt pas de distance On verra

lequel de vous est le plus habile.

Une clameur joyeuse suivit les paroles du chef, et le grand-trappeur fat attaché au tronc d'an sapin. Une tremblait pas. Les jeunes gens se placèrent en rang à vingt pas. Les femmes regardaient avec curiosité. L'une d'elles pleurait : c'était Iréma, Le sort ayait désigné l'ordre dans lequet on devait tirer. Le premier qui s'arma du couteau fut le Loup cervier. Il regarda sa lame tranchante et dit en souriant :

— Vous autres, voua ne frapperez qu'un cadavre.

Alors il visa, d'un œil perçant au cœur du grand-itrappeur, leva le bras lentement et, toujours l'œil fixé sur le prisonnier, il lança l'arme

— Nul ! c'est nul ! à recommencer, s'écriat-il furieux, on m'a touché le bras.

Le couteau n'avait déchiré que le gilet du prisonnier.

PICOtraOO LX UAUDIT. 271

—Arrête! s'était écrié Naskaritia, j'ai ane parole à conKer au chef. Et, disant cela, elle avait saisi le bras de l'indien.

- Poarqnoi troubles-tu la fête, N askarina ? dit le Hibou blanc arec une légère aigréar.

— tréma pleure, voiç-tn? elle est affligée de la mort du grand-trappeur, eh bien ! chef, c'est à toi de profiter des dispositions où elle se trouTe. N'aimeS-tu pas mieux avoir l'amour de cette femme que la mort de cet homme ...

—Je ne te comprends pas bien, Naskarina,

—Ecoute — elle parlait bas— disà Iréma que tu donneras la liberté au grand-trappeur si elle veux t'aimer.

— Naskarina, tu as de l'esprit.

—Et puis, ai tu veux tuer cet homme, fais lu suivre ott surprendre,

— Naskarina, merci !

11 commanf a aux guerriers de suspendre leur terrible jeu de couteaux, et il se dirigea vers Iréma. Le grand-trappeur ne savait que penser, mais il était loin d'espérer la délivrance. Iréma, remplie de reconnaissance envers le grand-trappeur, consentit à se sacrifier pour le aauver.

, r:„i- :i-,G00tjk'

272 PIOOWMOO LE MADDIT,

— Je serai votre femme, dit-eUe, mais pas avant que la robe noire nous unisse

— La robe uoire est bien loin,

— Nous irons ensemble, et nous maroherouB tout un mois s'il le Si\nt.

— C'est bien long, lïêjna.

— Je puis bien sacrifier ma vie pour sauver nn homme qui m'a fait du bien, mais il ne m'est pas permis de sacrifier mon âme ; et, si tu ne veux pas attendre, chef, ordojiiQe à tes guerriers de continuer leur jeu meurtrier tu ue m'auras jamais pour femme

— Et si je le sauve !

— Si tu le sauves, Iréma sera ta femme, elle le jure, et elle est capable de tenir sa parole.

— Je crois à ta parole et tu es libre.

En disant ces mots il fit tomber lefl liens qui enchaînaient les mains de la belle indienne. Ses guerriers, surpris, se regardaient entre eux et commençaient à murmurera

— Le Hibou blanc nous trahit, risqua l'un d'eu:

—C'est un étranger; les Oouteaux-jauues ont eu tort de se fier à lui, dit un autre.

,,Gootjl>j

PICODiNOO LB MAUDIT. 273

— C'est une honte pour noue !

Le vioux chef s'avança au milieu d'eux : Depuis que je suis avec vous, dit-il, vous n'avez pas été bafoués par vos ennemis, et vous les avez souvent vaincus. Quand j'étais jongleur, je vous prédisais votre bonne fortune et -fros triomphes, depuis que je suis devenu le premier de la tribu que j'avais adoptée, aî-je jamais trahi mes compagnon ou feillî à ma tâche ? Vous devez donc avoir confiance en moi, et croire que fout ce que. j'ordonne est pour la gloire et le bien de la tribu, Je veux une femme ; et celle que je veux, c'est Iréma, la fiancée de Kisastari que vous avez tué. Elle ne sera ma femme qu'à une condition. C'est que je rende la liberté au grand-trappeur Le voulez-vous?

Un frémissement s'empara des indiens attentife : Bendre la liberté au giand-trappeur ! s'écrièrent-ils stupéfaits.

— Si vous ne le voulez pas, je me soumettrai, car le vieux chef aime mieux sa tribu qu'il ne s'aime lui-même

—Le Hibou blanc est avec nous depuis autant de lunes qu'il y a de branches à cet arbre,

,,Gootjl>j

274 PtCOUNOC LE U AUDIT.

et il nouB a toujours été dévoué, qu'il fasse donc selon ses désirs ! s'écria l'un des indiens.

— Eh. bien ! mes eufants, reprit le chef, d'ane façon câline, et pariant bas ponr n'être pas entendu des autres, consolez -vous, tont ne sera pas perdu, le grand chef ne nous échappera pas, 11 sera mis en liberté, mais vous allez l'attendre sous les bois. Qae dix d'entre vous s'élancent dans la forêt, du côté du soleil, je vais le renvoyer par là.

Aussitôt diz des plus agiles disparurent sans brnit.

Le grand-trappeur avait bien vu qu'il se tramait quelque nouveau complot ; mais il n'avait rien rien entendu, et toujours il supposait que l'on s'évertuait à trouver un genre do mort digne du mal qu'il avait causé. Quelques heures s'écoulèrent avant que le Hibou blanc s'approchât de lui ; heures d'angoisses et d'agonie que celui qui va mourir peut spul comprendre.

— Frère, dit le Hibou blanc.

— Moi, tQQ frère ! vil renégat, jamais !

Xjo vieux chef eut un mouvement de colère, mais la pensée d'Iréma lui rendit le calme.

,,Gootjl>j

PICOUNOO LE MAUDIT. 276

— Compatriote, dit-il en français, tn me crois plus méchant que je suis, je t'offre la liberté. — La liberté ! dis-to, mais à quel prix ? — Pars ! tn es libre. Et il coupa, d'un coup de conteati, les liens qui l'attachaient à l'arbre. Le grand-trappeur ent envie de se jeter sur lui et de l'étrangler. Pluaienrs indiens aitirèreut artnés de fusils.

— Pars, dît le vieux chef, va-t-en de ce côté — ilittontrait le bois— étoigne-toi vite, car noua ne voulons plus te revoir. Si tu suis les bords da lao, ta seras tné, car mes guerriers sont là qni t'attendent.

— Et d'e ce côté, demanda legrand-frappenr il n'y a personne qui me gtiette pour me tuer ? dit-il arec ironie.

—Personne ! rét)i>Bditle traître Hibou blanc. — M'onriï pour mourir, pensa le prisonnier, il vaut mtettx être ttié par une baJle que servir de joa«t et de cible aux conteanx de ces chiens. — Donné'iiioi' nù fa«il, de la poudrt et du plomb ! dethandà-t-il.

On lui dotina ce qu'il voulait, -An revoir, dit-ilj ef il s'élança, libre comme l'oiseau*, dan» la foref qu'il' aimait tant.

[3,1. :i,,G00tjl>J

276 PiCOLNOC LE HADDIIF.

Le Hibou-blanc soarit en le voyant paitir, et s'approcha d'Iréraa,

— J'ai tena parole, ta voie comme je t'aime.

— Iréma ne t'aimi point, mais elle tiendra sa parole aussi bien que toi.

Le grand-trappeur s'arrêta bientôt et se mit à geno:ix. Pundant longtemps il pria. l)e quelque côté qu'il put aller il s'attendait à être assassiné, car il counaissait la perfidie des Couteaux jaunes et de leur chef biaijc, le renégat. Il marcha avec toutes les précautions possibles, et souvent il mit son oreille contre le sol pont percevoir les sons et découvrir le passage de quelque voyageur. 11 se serait bien caché, mais il fallait ne pas mourir de faim, et, alors faire la chasse et probablement se trahir.

Les dix indiens s'étaient arrêtés à nne courte distance, et formaient un cordon comme les tirailleurs qui se dispersent sur le champ de bataille. Ils guettaient, attentifs, épiant tous les bruits de la forêt. Tout à coup l'un d'eux entendit le bruit des rameaux qui craquaient sous des pieds pesants. Il tressaillit et s'assura que son fusil était bien chargé, filais le bruit s'éteignit peu à peu, puis il se lit

C3.l:.-:ij,CiOOtjl>J

PIOODNOO Ll «AUDIT. 277

entendre dans une aatre direction : — C'est le diable que cet homme, pensait-il, il coart

avec )a rapidité d'un cerf mais il ne

nous trompera pas. Plusieurs des indiens entendaient le bruit et tenaient en eux-mêmes le même langage. Le premier qui avait été mis en éveil, oubliait petit à petit, en songeant à sa belle sans doute, la glorieuse mission qu'il avait à remplir, quand il fut tiré de sa rêverie par un murmure, et un violent froissement de feuilles sèches: 11 est passé! le misérable, cria-t-il. Et, se levant, il fit par accident tomber la gâchette de son fasil. Le coup partit et la forêt résonna au loin. Alors un homme robuste et grand se cacha derrière une souche noire et, là, il attendit quelques instants pour voir d'où venait le danger. C'était le grand- trappeur. L'indien maladroit rechargea sa carabine et se tint debout. Le fugitif ne pouvait pas le voir. Les autres indiens crurent le grand- trappeur mort, et ils accoururent. Se vojrant cerné — car des pas précipités résonnaient de toutes parts autour de lui — le grand- trappeur se leva pour fuir. L'indien qui venait de [recharger sa carabine l'aperçut. Il eut un éclat dejoie dans les yenï, u'

C3.l:.-:ij,CiOOtjl>J

■278 ncooNoo ljb maeBit,

épaula son arme et tomba mort. Le grand

thst fuyait, il ne le vit point tomber. Trois 'autres arrivèrent essoufflés, haletants, mais la

figure souriante

-^Est-il -mort ? se demaiidèrent-iîs ?

— ôh! yeil et toi, mourir aussi, dit nne " toix étrange.

Et, au même instant, l'indien tomba trappe

iPar une balle

— Accipe batlam mtam ! cria une ' antr« -voix. Ëtan troisième indien tomba.

— ;A' moi l'autre ! à moi l'autre !■ dit Baptiste ; -mais le quatrième se 'Sauvait; une balle lui 'Écoreba-lebras fen pa-ssant. Lesaatres indiens iqui accoleraient aussi s'iirrélèi'«nt au bruit de la fuEiUade. La pfrur les saisit, vaillants loin ■du danger, toujours prêts à assassiner leur ennemi coiiSaiit, ils ne s'exposaient guère «ans nécessité et isolémiîMl. lis revinrent au . leo Noir

Le blessé les suivit de prèc. Le vieux chef ■ était dans tiue inquiétude extraordiniûre. L'éûho avait apiiorté le bruit des détonations desarnaes à feu, et i! était facile de conclure «[d'an eiigtigemeiit avait ou lieu entrt? les

C3.l:.-:ij,CiOOtjl>J

PICOCNOO LB UAUDIT. 279

indieus et qa&tquea ennemis. Feni-être anwï que lé grand chef, blessé d'abord, s'éjtait, défendu longtemps avant, de tomber ; peut-être étaient-ce ces quelques chassears canadieuslaissés à l'embouchure de la rivière Glaire, il y avait quelques jours. Cette réflexion était la plus Juste. Et le blessé dissipa tout doute à ce sujet, car il avait entendu l'anglais de John, et le lalin de l'ex-élère, et de plus, la balle de Baptiste l'avHÎti richement effleuré. Ile Hibou blanc Tenait de passer de la joie à la colère et de la confiance à la peur.

— Et le grand-trappeur e«t-il .encore vivant; ? <leraandaTt-il au blessé.

—Le grand-trappeur doit être mort. Il n'était pas avec les autres chasseurs, 11 s'est aauvé dans la direction de la rivière Atbabaska et plusieurs balles l'ont suivi

— L'ontelles atteint ?

— Oh! Oui je lecrois,jerai vu tomber...

c'est alors qu'avertis par mon coup de feu, les blancs sont accourus et m'ont attaqué. C'eut été folie de lutter contre plusieurs, jesuis revenu.

La vérité était légèrement altérée, mais ce

C3.l:.-:ij,CiOOtjl>J

280 ■ PICODNOO LE UAUDIT.

récit, fort vraisemblable, valut à l'indien perfide de chaudes marques de sympathie.

— Levons le camp, ordonna le chef, et marchons vers le grand lac des Esclaves.

Page 1