LA SŒUR ST. JOSEPH
Après plusieurs joars d'une marche rapide, les Couteaux-jaunes atteignirent le fort Pro- Tidence. an nord du grand lac des Esclares. Ils dressèrent leurs tentes de peaux une petite distance de l'enceinte, et se livrèrent à toutes sortes d'amusements et de jeux, pour fêter leur heureux retour. Ils se trouvaient en effet, sur les confins du territoire qu'avaient occupé leurs aïeux, et, quelques journées seulement les séparaient encore des lieux où devait s'arrêter la tribu en attendant la chasse de l'hiver. Le Hibou-blanc se montrait d'une gaieté étrange, lui qui ne déridait jamais sont front bas et morose. C'est que le moment de son union avec Iréma était venu. Naskariua voyait avec un plaisir malin les larmes de son ancienne rivale, qui se désolait de plus en plus à mesure qu'approchait l'heure du sacrifice. Quelle pensée aâreose pour une jeune flUe que celle de se donner à jamais à
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nn vieillard infôme qu'elle déteste ! Iréma fat souvent tentée de fuir pour échapper aux caresses du monstres; mais elle avait juré de rester, et su parole avait sauvé son ami. Si elle trahissait le serment donné, le trappeur, abandonné du Grand-Esprit, ne retomberait-il pas entre les mains des traîtres? Plaintive et résignée, elle demeurait sons sa tente. Le Hibou-blanc vint la voir.
— L'heure est arrivée où tu dois tenir ta promesse, Iréma, dit-il, en entrant.
— Je le sais, et je ne me suis pas sauvée sous les bois ; tu vois que je suis résignée ; tnais attends à demain, car je souffre aujourd'hui,
—Tu veux m'échapper en gagnant do temps? Iréma.
— Il faut que je voie la robe noire, que je me confesse et que je prépare mon cœur comme le veut le Grand-Esprit,
— Folie que tout ça ! je t'aime, cela sutlit.
— Tu ne m'aimeras pas toujours, peu(-être, et alors si je n'ai pas la crainte du Grand- Esprit, que feraije? je te quitterai peutêtre pour aller vers un autre.
Le Hibou-blanc frémit à cette pensée.
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— Je te taeraia ! dit il avec emportement
— Eh bien ! reprit la jeaiie tille, laisse-moi demander au Grand-Esprit le coarage et la force, l'amour et la foi
— Tu demanderais ces choses-là après notre mariage, ce sera tout aussi bon.
— J'irai demain, repartit Iréma avec fermeté.
— Je pourrais t'éponser sans toutes ces cérémonies et ces formalités ridicules
— Iréma n'a pas penr de mourir, et, plutôt que de faire une chose désagréable au Grand- Esprit, elle se jetterait dans les ondes des lacs profonds.
Le vieux chef regardait la belle vierge indienne avec une sorte de stupeur.
— Puisqu'il le faut j'attendrai jusqu'à de* main, reprit-il d'une voix altérée par l'émotion.
Le lendemain il entra dans le fort, suivi d'iréma et d'une partie de la tribu. " Les forts de traite du Nord ne ressemblent pas à la citadelle de Québec, ni même à aucune antre citadelle, mais tous se ressemblent entre eui. Us ne rappellent guère au voyageur civilisé les riants villages qu'il a laissés sous
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dw cieia plos clémentg. Denx oa trois 0&banea de bois rond* recoorertes en éeoroes d'arbres, et ceinturées d'ans palissade de. quinze à vingt pieds de hanteni, voilà toiiL Ges pienx hauts et serrés protégeât le traijbNU. on pbst-master contre les iadiens-"
Le Hibon blanc et ses gens arrivèrent à " ane baraqne en troncs d'arbre percée de quelques troos en forme de trapèzes plus ou moins irréguliers, sur lesquels étaient tendus des par* chemins fort peu transparents. C'était le palais épiscopaL Une autre maison du même style, mais plus basse et adossée à la précédente, servait de chapelle. Toat cela était bien pauvre et surtout bien mal fait." Il demanda la robe-noire. Le vieux chef renégat ne cachait ni son plaisir, ni son orgueil ; Iréma ne déguisait point sa peine. On ht réponse que la robenoire était partie la veille pour la mission de St. Joseph, au sud du grand lac, près du fort Résolution, et qu'il faudrait attendre quelques jours, car ta distance était d'an moins soixante à soixante cinq lieues. Le Hibou blsno entra dans une grande fnreiur, et voulut amener de force sa fiancée dans sa cabane. Naskarina hu dit: Nevoi^ta pas qu'Ole ^moq^ de^i?
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EU© t'avait promis de t'épouBor dès notre arrivée ici, et voilà maintenant qu'elle emploie la rase pour t'êchapper. Elle est venne hier, seule, parler à la robe-noire, et la robe-noire, de complicité avec elle, s'est éloignée pour ne pas fiùre le mariage.
— Naskarina, ta es mon amie, toi, et je te jure
une éternelle reconnùssance Iréma périra
de ma main ai elle ae m'épouse point. Elet-ce que je reculerais maintenant? J'en ai bien fait d'autres !
Iréma, toute heureuse de ces moments de répit, était revenue parmi les femmes de la tribu. Elle avait confié an missionnaire les douloureux secrets de son âme, mais elle n'avait pas cherché à éviter son triste sort. Cependant le prêtre voyant qu'il était anssi bien de ne pas hâter cette union malheureuse, en remit à plus tard,' de loi même, l'accomplissement. Il dit qu'il allait à la rencontre d'an confrère ot de quelques sœurs de charité qui faisaient à Dieu le sacrifice de leur vie pour le salut des pauvres indiens. '
Il y avait déjà au fort Providence quel-
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ques boanea sœurs de Charité, dont tout le temps était consacré à instrnire des vérités chrétiennes les jennes personnes des diverses tribas qui passaient par ce fort. C'était l'une de ceB religieuses, la sœur St. Joseph, une belle femme d'un peu plus de tente ans, qui avait converti la jeune Irëiaa, et avait inculqué dans son âme de si beaux sentiments de foi. Elle vint dans le camp des Couteaux-jaunes, parlant avec amour et douceur, aux femmes et aux jennes tilles, de la bonté de Jésus, de la grandeur de Marie, et de tontes les merveilles de la religion. Une femme de la tribu s'approchant de la jeune catéchiste lui dit :
— Il y a, dans cette tente que tu vois ici, une vierge Litchanrée qui a beaucoup de chagrin-
— Conduis-moi vers elle, répondit la religieuse.
Iréma assise sur sa natte, le visage caché dans ses mains, pleurait. La religieuse ne la reconnut pas d'abord : Tu as du chagrin, ma sœur? lui dit-elle. A cette voix suave i'indienne tressaillit et découvrit sa figure mouillée de larmes.
— Iréma ! s'écria la religieuse.
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— Ma mère chrétienne ! dit en' même temps Irêma.
Et les deux jeunes femmes s'embrassèrent comme deux sœurs. Iréma, à la prière de la bonne religieuse, raconta le sujet de ses angoisses. Elle dît comment le grand-trappenr l'avait dêlirrée des mains du traître Hiboublanc, et comment, plus tard, elle le rit luimême prisonnier de ce renégat cruel, et voué, bien sûr, à une mort affreuse.
— Ce grand-trappeur, murmura laTeligieaseï,' c'est un homme de cœur, un bon chrétien, et un guerrier terrible
— Oh ! oui ! et les indiens gui no l'aiment pas, le craignent. Mais les Conteanz-jaunes seuls ne l'aiment point, et c'est le vieux chef — an blanc comme le grand-trappeur — qui les a indisposés contre lui.
—Que dis-tu, Iréma ? le Hibou-blanc n'est pas un indien ?
— Oh I non ! mais il vit au miiiea de noua depuis bien des lunes
— Quelle singulière idée ! s'écria la religieuse.
—Et lui qui devrait être plus instruit que
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QonB aatres des choqes de la religion, et qm devrait être meillenr aussi, il se moqae de notre docilité à suivre les conseils de )a robe noire, et se plaît à faire le mal.
— C'est un blanc ! un compatriote! un chrétien ! s'écria la religieuse, à mm Dieu ! qnel aveuglement et quelle perversité !
Iréma raconta ensuite qu'elle avait promis d'épouser cet homme méprisable, s'il rendait la liberté à son priaonuier,
— Et la lui a-t-il donnée? demanda la sœur.
—Oui, répondit Iréma.
— Et où est-il maintenant, le grand-trappeur?
— Je n'en sais rien.
—Il l'a peut-être fait assassiner ?
Iréma sentit un frisson lui courir dans tous les membres. Elle resta silencieuse pendant Que minute, puis elle dit tout émue : S'il l'avait tué, est-ce que je serais libre ?
— Oui, certainement, répondit la sœur.
Iréma vit comme un éclair de joie traverser son esprit. L'idée de la liberté, la pensée d'échapper au vieux chef, lui fît oublier un instant ce qu'elle devait au grand-trappeur.
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L'égoïsme eut un instant de triomphe, mais bientôt elle retomba dans une mélancolie profonde : Il n'y a pas d'alternative, pensa-t-elle tout haut, s'il est mort, je le pleurerai toujours,
et s'il vit Elle acheva sa pensée par une
douloureuse secousse de tête.
Les Litchanrês arrirèrent. Ils dressèrent leurs tentes à l'ouest de la petite baie où s'élève le fort. Les forts ou Jes missions sont des terrains neutres, et l'on enterre la hache ou la carabine en y arrivant. Souvent aussi les plus heureuses réconciliations ont lien alors, grâce au zèle et à la charité des saints missionnaires.
Le Hibou-blanc comprit qu'il ne pouvait s'entourer de trop de précautions, ni employer trop de moyens pour parvenir à son but, la possession d'Iréma. Il fit des démarches auprès de la tribu ennemie, et lui proposa la paix. Xi fut accueilli avec bienveillance, car les Litchanrês, bien que braves, n'aimaient guère à verser le sang. Encouragé, le Hiboublanc convoqua une grande réunion des deux tribus, et fit un long discours pour leur démontrer qu'elles devaient a'ouir, se fondre ea
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nne seule, et n'avoir plus qae les mêmes wigwamB, et le même chef. Plnsiears mnrmurèrent, disant qu'ainsi les Litchanrês, qui n'avaient pins de chef, seraient soumis aux Couteauz-jannes.
— Je suis vieux, dit le Hibou-blanc, mes jours ne seront pas nombretix, et, alors, vous choisirez un chef parmi les Litchanrês. Ainsi chaque tribu sera traitée avec justice. En attendant je vais épouser une fille de la tribu des Litchanrês, et cimenter, par là, l'union des deux tribus.
— C'est bien! dirent les Litchanrês, mais si par la volonté dn Grand-Esprit notre chef bien-aimè revenait, tu lui céderais la plaœ.
— Kisastariï demanda le Hibou-blanc en éclatant de rire.
— Oui, Kisastari ! répondirent les Litchanrês.
-~0h ! oui ! je le promets
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