LE RETOUR AU VILLAGE
Jeudi le 28 septembre 1^71, Picounoo serra sa dernière gerbe de blé. II arait rudement fatiché depuis un mois, et les épis, après avoir javelé sur lo champ, avaient été liés en gerbes, puis transportés sur les grandes charettes, dans les tasseries. La récolte était bonne ;
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6 PIGOUMOO LE UAUDtT.
le temps s'était tenu an beau, et les grains ; svoine, orge, blé, seigle et sarrasin, tout se sauvait en bon état. Aussi, Picounoc était de joyeuse humeur, et, ce jour-là, il fêtait la grosse gerbe. Il avait bien, pour être gai, nno autre raison non moins valable : il épousait, dans quelques Jours, la femme aimée depuis vingt ano, et Marguerite sa fille allait, en même temps, devenir l'épouse d'un jeune avocat riche de talents et d'espérances.
Il s'en allait midi. Margaerite balayait la place, car sa future position de grande dame ne la rendait ni vaine, ni paresseuse. Le balai de cèdre ramassait net les petits brins de paille, les légers flocons de laine et les mille parcelles de toutes sortes de choses qui émailtent nos planchers, après nn bout de temps de travail au métier, de serrée, ou de filage. Des rayons de boleil entraient par les fenêtres comme des glaives d'or, et la poussière, au moindre souffle, se mettait -à tourbillonner follement dans ces rayons. Tout à coap Marguerite s'arrêta, surprise, à l'aspect d'an étranger qui frappa à la porte. Cet étranger portait denz pistolets à sa ceinture et une carabine. Mais
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FICOHNOO LE HAUSIT.
retoarnoDS do quelques heures en arrière, et racontons bien chaque chose en son temps.
Deux hommes inconnus étaient débarqués durant la nuit à Batiscan. Ils venaient de loin. L'on des deux se rendit à pied à Deschambault, et l'autre traversa au sud, dans la chaloupe qui fait régalièrement, chaque jour, le trajet de Batiscan à St. Pierre Lesbecquets, pour accommoder les voyageurs qui veulent prendre les bateaux de Montréal ou de Québec. Celui qui avait pris le chemin de Deschambault, pouvait compter quarante quatre ans et ne paraissait pas en avoir plus de trente six, tant il avait do gaieté dans les yeux, et tant riait toujours sa figure bronzée. Il était de taille moyenne,- un peu sec, nerveux et vif, 11 portait une longue barbe noire ; du reste, tous deux étaient riches de barbe et de cheveux. L'autre semblait porter sur ses puissantes épaules un fardeau de douleurs. Ce n'est pas à dire qu'il était courbé ; il 86 tenait droit, le front haut, l'œil ferme, et l'on se détournait pour le voir en murmurant; c'est un bel homme! Il avait quarante deux ans. je crois. S'ils n'eussent pas été des hommes de fer, des marcheurs infatigables, ils
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s PIOOONOO LE UADDIT.
se seraient fait conduire en roitare ; mais la voitnre, ils jugeaient que c'était bon ponr des femmes ou des malades, et, depuis nombre d'au* nées ils n'en avaient éprouvé ni les commodités, ni les inconvénients. Ils venaient de loin, ces hommes, et l'un d'eux n'avait pas vu depuis vingt ans les flots d'émerande du plus beau fleuve du monde, ni les campagnes riantes qui l'entourent comme d'un ceinturon d'argent Inutile de vous décliner les noms de ces étrangers, vous les avez jetés an vent : le grandtrappeur et l'ex-élève ! Eh bien ! oui, l'ex-élève et le grand-trappeur qui s'euviennent embrouiller les cartes et gâter lejen de Picounoc, au moment où il va gagner la partie. Le grand-trappeur risque tout pour tout, et il le sait bien. Il n'a pas tué sa femme, c'est vrai; mais il en a tué une autre, et il est meurtrier. S'il se fait connaître il sera arrêté, jeté en prison ; il s'assiéra sur le banc des accusés, et qui sait? il montera peut-être sur i'échafaud. S'il demeure inconnu, il verra sa femme, qui se croit veuve et libre depuis vingt ans, passer
enfin dans les bras d'un autre! Effrayante
alternative ! Mais ne pourrait-il pas se faire connaître de sa femme seulement, loi dire de
PICOUNOO LB HADDIT. 9
Tendre ses biens et l'emmener vivre ailleurs ? C'est à cette dernière décision qu'il s'est arrêté en effet. Il saute de la chalonpe sur le rivage et monte la côte escarpée de l'Eglise de St. Pierre Lesbecquets. Il faisait nuit eneore. H ne Totilnt pas, comme la plupart des autres voyageurs, s'arrêter aux maisons de pension pour dormir et déjeuner ensuite. Une force mystérieuse le poussait vers Lotbinière ; une pensée unique l'absorbait tout entier : revoir sa femme et son enfant. Mais que de craintes ! que d'angoisses serraient son âme ! Noétnie vit-elle encore ? et, si le chagrin ne l'a pas tuée, est-elle demeurée fidèle à son premier amour? Elle était encore vivante et libre il y a cinq ans; l'ex-élève l'a vue alors et lui a
parl^ Mais cinq ans c'est long, quand on
considère tout ce qui peut arriver dans cinq jours ! Et l'enfant, le petit Victor, qu'est-iï devenu ? Bientôt il aura une réponse à toutes ces questions, et c'est ce qui l'effraie. II a peur de la vérité. Il eut pu, dans la traversée, s'informer de bien des personnes et apprendre beaucoup de choses, mais il n'avait osé parler. Les gens l'avaient regardé avec «ne certaine curiçsîté, mais personne ne le fit sortir de son mutisme.
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lO PIOOCNOO t¥ MABDIT.
F&rmî les passagers de la chaloupe se troa- Tait un jeane homme d'une tournure élégante et d'une excellente éducation. Ses manières afiables et son discours intéressant, semé de saillies originales, le firent de suite remarquer de tons. 11 se trouvait assis auprès du graudtrappenr. Plusieurs personnes lui deman- 'dèrent son aris sur certaines matières, les chances qu'elles pouvaient avoir de gagner un procès intenté dans telle circonstance ou pour telle raison. Toujours il répondit avec frauchiee et prudence. Ceux qui ne le connaissaient i>oint comprirent qu'il était avocat. Ea effet, c'était Yictor Letellier qui montait de Québec pour la fête de la grosse-gerbe. Lui non plus ne prit pas le temps de dormir, mais il déjeuna et loua un cocher. La distance entre, la traverse de St. Pierre et la concession St. Eustacbe, à Lotbinière, est de six lieaes. Le chemin est coupé par des ravins profonds et rempli d'ornières, dès que le soleil, moins chaud, refuse d'aider les fossés à pompei l'eau : c'est-à-dire qu'il faut trois heures aa moins, et pins souvent quatre, aux cochers de la campagne poQr aller d'un lieu à l'antre.
Le jeune avocat atteignit le grand-trappeor
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PICODNOO LX HAODIT. 11
nn pen en bas de l'église de St. Jean-dee- ChailloQs, dans l'anse da Calraire, Il le reconnnt pour on de ses compagnoas de chaloupe : C'est un marchear à ce qu'il paraît ! penss-t-il : après tout il peut se faire qu'il ne
dédaigne pas la Toiture Arrête, charretier,
fit-il, quand il arriva près du voyageur.
La cocher arrêta.
— Montez-donc dans ma Toiture, Monsieur ; puisque nous allons du mitme c6té noua poa- TCDB aller dans la même voiture.
—Je TOUS avoue que j'aime bien à marcher. .1 répondit le grand- trappeur.
—Vous aimez peut-être à jaser aussi ; nous Ganserons ponr tuer le temps
Le grand-trappeur sentit son cœnr battre fort dans en poitrine, et il eut comme un éblouiasement : Après tout, se dit-il, il faut que je finisse par interroger quelqu'un, et par tout savoir.
Il prît place dans la Toiture, à côté du Jeane avocat.
—Vous allez dire que je sais bien cnrieui, reprit le jeune homme; mais, allez-vous loin de ce pas?
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12 PœooNoo Lc HADorr.
— Je me rends à Lotbinière.
— A Lotbinière ? c'est là que je vais aussi. VoBB n'êtes pas de la paroisse ?
—Non, Monsienr.
— Non, car je vous, connaîtrais. Veoez-Tows de loin ?
— Da grand lac des Ësclavea
— Âh ! TOUS êtes chasseur ?
— Depuis vingt ans
— Je vois à votre accoutrement
— Mon fusil et mes pistolets ne m'ont jamais quitté, et il m'en coule de m'en séparer.
— Je comprends cela; mais, si voua demeurez queiqno temps ici, tous finirez par vous accoutumer à ne vous en pas servir
La conversation tomba. Après quelques minutes le jeune avocat reprit :
— Vous avez peut-être rencontré, là>bas, nn chasseur canadien du nom de FanI Hamel.
—Paul Hamel! l'ex-îlève? ah! c'est mon meilleur ami
— C'est iiussî l'ami de ma famille un
brave et joyeui garçon le camarade tffift-
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SIOODHOO LB HAintIT. 13
{«noede mon pare je l'ai m, il y a cinq
ans, et je tous assnre que ses récits de voyage m'ont fort ainnsÊ
-^11 est Tereni) an pays avec moi, balbatîa le grand-trappear qtie l'émotioti agitait eomme la fièvre.
— Yraiment ! alors itona le- venoBs?
— ^11 doit traverser dans qaelqne» jours
— Ma mère aura da plaisir à le revoir
— VoOT demeurez à Lotbiniôre ?
— J'y B'^ÏB "^t iQ^is J6 demeure à Qnêbec, et je sais avocat
— Tous êtes avocat! fit le grand-trappeur avec surprise.
-^Oui, monsieur ; cela vous étonne ! vous me trouvez jeune, et vous doutez de ma science sans doute.
— Non, car je vous ai entendu parler fort
sagement, cette nuit, dans la chaloupe
Ah ! vous êtes avocat !
Et le grand-trappeuT demeura plongé dans ulie réflexion profonde.
— Si je puis vous être utile, Monsieur, reprit Victor, ce sera de tout mon coeur.
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14 PIOODNOO Ll HAVDIT,
Apiès un silence assez long ie grand-trappenr reprit :
— Il y a une affaire dont j'aimerais avons
parler je serws cnrieui de conn«tre votre
opinion sar certaînes choses !
— Qu'est-ce que c'est, monaienr ? je suib henreox de pouvoir vons obti^r.
— Oh ! cela ne me r^^arde pas directement, c'est pour un ami
—N'importe! parlez toujours, parlez pour votre ami.
. — Il a tué ! balbutia l'étranger.
— Ah! certes! c'est grave, dit l'avocat
— Oui, monsieur, c'est grave, mais il croyait avoir droit de tuer
— Etait-ce à la guerre ? demanda en riant le jeune homme.
— Ah ! monsieur, je sais qu'à la guerre on peut tuer, on doit tuer même
— C'est une plaisanterie que j'ai faite, monsienr, continuez je vous prie, ,
— Ilatué sa femme pardon! il croywt
tuer sa femme et il a tué la femme d'un autre-
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PIOOPNOO I,E ICACDII. i»
— C'est assez singulier ; voyons ! commeat cela ?
•^On loi disait que sa femme était infidèle... — Et il l'a tuée sur un soupçon? le malhèureuz !
—Il ne l'a pas tuée, c'en est une autre qu'il a tuée.
— Je ne comprends pas bien ; expliqaez l'aflaire plus au long.
— Voici; monsieur. On lui dit: Va à telle heore, en tel endroit, et tu tronverasta femme dans les bras de quelqu'un. Et le malheurenz obéit à celte parole ini^œe, va où on lui dit d'aller, et tue, comme je tous l'ai dit, une femme qui n'est pas la sienne.
— Mais comment se iait-il qu'il ne se soit pas aperçu de sa méprise avant de frapper ?
demanda le jeune ayocat
— Ah! monsieur, tout était arrangé pour le
tromper c'est quelque chose d'inoni
d'infernal Et les poings du grand-trappeur
se crispèrent, et un frisson parcourut son corps. Le jeune avocat soupçonna que l'ami dont parlait cet étranger n'existait pas, mais qu'il était bien Inî-même le héros de ce drame.
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16 PIOOUNOO LE MAUDIT.
— Voilà la plas étrange affaire, reprit Tictor, qaej'aie jamais vue ! c'était donc une conspiration contre votre ami V un piège in:&me, mais habilement tendu ?
— Oui, monsieur, c'était tout cela
— C'est une cause magnifique, et que j'aurais du plaisir à défendre mais où trouver
des preuves de ce que voua avancez, ou plutôt de la ruse dont on s'est servie pour tromper votre ami?
— Des preuves? je n'en connais point
rien que l'honnêteté du meurtrier.
— Ce n'est pas assez.
— Et si le meurtrier était convaincu d'avoir tué cette femme, sans qu'il pat prouver que c'est par suite d'une erreur et d'une embûche criminelle tendue à sa bonne foi ?
— Il serait condamné
—A mort ?
— A mort !
Le front rembruni du grand-trappeur s'inclina, une légère pâleur couvrit sa figure.
— Mais, dites donc, est-ce qu'il n'a pas été arrêté, votre ami ? demanda le jeune homme.
— Non, monsieur, il s'est sauvé
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PIOOUNOO LE MAtJDlT. 17
— li a bien fait, et je ne lui conseille pas de revenir
Un long Bilence suivit. Les voyageurs passèrent la petite rivière du Chêne qui sépare, au flanve, Ste. Emmélie de St. Jean, puis ils arrivèrent à là grande rivière. La grande ïiviôxe dn Chêne est parsemée, à son embouchure, de petites îles ombragées de chênes et d'érables. Un pont magnifique relie la côte est à l'nne de ces îles, et un autre pont plus petit va de l'île à l'autre rivage. Il ne coule sous ce dernier pont, qu'un mince bras de la rivière qu'on appelle le canal. Une centaine de maisons sont assises coquettement sur la rive occidentale, an pied du coteau que domine une jolie église gothique. C'est un immense bocage où serpentent les ondes d'une rivière, où s'agite un essaim de travailleurs, d'où s'élèvent les fumées bleues de cent foyers. Les voyageurs passèrent devant la maison du bossa. Une vieille femme à l'air anxieux et triste sortait de cette maison.
— Voulez-vous m'eminener à St. Eustache ?
demanda- t-elle au cocher, je suis invitée à la
■ fête de la grosse gerbe, et, sije me rends à pied,
je ne pourrai pas danser, je serai trop lasse.
18 FICOnNOO LK UADDIT.
Le grand-trappeur regarda le jeune avocat d'un air interrogateur.
— Cest une pauvre folle, dit le jeune hommei répondant au désir de son compagnon.
— Une folle ! comment la nommez-vous ?
— Geneviève I
— Geneviève! exclama le gtand-trappeur, et se& yens se fixèrent comme deux tisons sur la malheureuse femme.
Le cocher passait sans faire attention aux paroles de Geneviève.
— Arrêtez-donc, dit Victor, nous alloos la prendre arec noas : je paierai-; soy^ tranquille.
— Ah! ce n'est pas le paiement que je regarde, répliqua le cocher, ni la charge : mon cheval est bon ; mais une folle arec vous, Monsieur?..!...
Le jeune avocat se prit à rire.
— Bah ! dit-il, la comp^nie de cette folle est moins dangereuse g ne la compagnie de bien
Geneviève s'assit à oôté du cocher. Le bo68a entr'ouvrit sa porte, et le jeune avocat le salua d'un air un peu railleur.
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PICOUNOC LB HADDir» £9
— Mon tour de rire viendra pent-êtTc, grinça îe bo3sn.
— Qael est'cet: homme ? demanda iâ grandtrappeur.
— C'est un nommé OhèvrefUs t bossa;, marchand et riche
Le bossn avait entendu la (jnestiott dn gran '-trappeur,
— 3e ne vons demande pas votre mua, ai vous, iilez donc votre route ! vociféra-t-il'.,— ^
Le grand-trappeur sourit disant r
— II est de mauvaise humeur, je crois T
— Oui, et pour cause j'épouse bientôt un«'
jeune fille qu'il voulait acheter arec sa fortune.^
— C'est un lâche !. payer pour se faire
aimer! ah!
— Et c'est que Marguerite est jolie
— Marguerite, que vous la nommez ?
— Marguerite Saint Pierre, Monsieur,
— Saint Pierre? Saint Pierre? murmura l'étranger
— Son père est connu dans la paroisse aoa& le surnom de Picoanoc,
20 PICOUNOO LE MACDIT.
— Ficounoc! s'écria le grand-trappeur!
— Est-ce que tous le connaîsEez? monsieur..
— Non, non mais c'est un curieux nom,
tout de même Et c'est an habitant, ce
Ficounoc ?
— Oui monsieur, et fort à son aise.
— Vraiment ! vraiment ! c'est bon, cela ne nuit pas. Et a-t-il plusieurs enfants ? dit tout ému le grand-trappeur.
— Non, monsieur, il n'a que la fille que je vais épouser
—Que cette fille-là ?
— Oui, monsieur, il est veuf; sa femme <est morte depuis bien longtemps.
— Bien longtemps ?
— Oui monsieur
— Comment? do quelle mort ?
— Je ue le sais pas.
— Vous ne le savez pas ?
Victor, au souvenir de cette mort, se sentait mal à l'aise, et aurait voulu changer le sujet de la conversation. Il crut un instant que l'étranger connaissait le drame de la mort
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PICODKOO LB MADDIT, 21
de cette femme, et voulait jouer avec la donlenr ou la honte du fils du meurtrier, il leva sur Bon compagnon des yeux charges de chagrins et de reproches
— Non, monsieur, je ne le sais pas, dit-il,
— Je le Bais, moi ! dit la folle, d'un air content
— Geneviève ! cria le jeune homme.
— Je le Bais moi! cria toujours l'infortunée et je vais le dire,
—Geneviève ! sîvonsn'êtes pas raisonnable, vous allez descendre de la voiture
— Je le sais, moi ! répéta-t-elle une troisième fols, mais je ne le dirai pas, hein, Victor ? non, je ne dirai pas que c'est ton père qui l'a tuée, caP
— Geneviève, tu ea folle et tu ne sais pas ce que tu dis, répliqua Je jeune avocat. Et, dans son trouble, il ne vit pas l'étontiemeut qui bouleversa tout-à-coup la figure de son compagnon, Geneviève éclata de rire :
— C'est un tour de Picounoc, ça, dit-elle
c'est un tour de Picounoc, un tour infernal qui a perdu ton brave homme de père
Le grand-trappeur regardait avec admira-
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22 ProOUNOO LE U^DOIT,
tioti ce jeaoe homme intelligent et beaa qu'il n'osait encore appeler son lils, daus la crainte 4e le voir sourire avec ironie. 11 sentaitie besoin àe serrer sur son cœur l'enfant de son amonj, tH il comprenait qu'il n'était qu'un étranger »az yeux de cet enfaïA. Il se reconnaissait dans cette figure ouverte, dans ce geste noble, daos ce mainti^ digne. Il avait ce front Élevé, ce regard doux et parfois flamboyant, il avait cet âge et cette beauté quand le malheur, après deux ans de répit, s'acharna de noucean à lui pour ne pins lui laisser jamais «me heure de félicité.
Ils arrivèrent au village et la voiture s'arrêta à la porte d'une maison de chétive apparence.
— Cest la demeure de ma mère, dit lejeune wvocat : je regrette de ne pouvoir toïis conduire plus loin.
Le grand-trappeur était comme un homme Svre. Il ne se rendait plus compte de ses idées ; Il éprouvait à la fois toutes les sensations de la joie et de la douleur, de la crainte et de l'espërance. Sa tête bourdonnait et le sang, re- Boontau't du cœur à sa figure, lui brûlait le front. Il porta à ses yeux la manche de sa vawtmae de toile pour dis&imular ses larmes.
PIOOUNOO LE IIAVMT. 2î
— Vouiez-TOTia entrer, monsieur? demanda Victor, TOUS n'avez pas déjeuné ; voua prendrez une tasse de thé avant de continuer votre- , route.
— Tous offrez de si bon cœur que je nesaurais refuser, répondit le grand- trappeur.
El il descendit de la voiture, avec son fusil ■. à la main et ses pistolets à la ceintare.
— Entrez-vous, Geneviève ? demanda Victor,T à la folle.
— Non, j'ai peur de ces armee-là— elle montrait ta carabine et les pistolets du chasseur
je m'en vais chez Picoonoc.
— Bonjour, mère, dit Victor en entrant. Et :1 embrassa Noémie qui venait au devant de Ini, le lire sur les lèvres. L'étranger, debout près de la porte, regardait avec attendrisseinent la délicieuse petite scène d'intérieur qui se passait devant lui. La veuve — romme nous continuerons encore à appeler Moémie — parut étonnée de la visite du chasseur. Slle pensa à l'es-élève qu'elle avait vu dans un pareil costume, il j avait cinq ans.
— Est-ce notre amiPaal ? murmura-t-elle.
» PIDOUHOO .IK H40DIT.
— Non mère, mais c'est on chasBenr comme loi et son ami iutime. Nous Terrons Paul ■^Lona quelques jours; U est à Becchambanlt.
— Tenez-donc tous asseoir, dit Noéioie au -grand-irappeur. Et elle lui présenta une chaise. Le grand-trappeur arait enrie de se -faire connaître de saite, tant le faisait soufiKr «e silence qu'il gardait depuis pins de TÎagt ans ; mais la pensée d'être arrêté, si l'on venait air «pprendre son retour dans le Tillage, et ia peur de causer à sa femme une sorprise trop grande, le retinrent. Il s'assit après aToir -déposé sa carabine dans un coin, et, silencieux, se prit à regard«r, arec amour et curiosité, chaque objet, dans le vaste appartement. Tout ttvait pris uu air d'antiquité ; les annéesaraient Toilê d'une teinte pâle et presque de deuil les images et le crucifix pendus au mur ; les vitres paxaîssaient moins btiUantesqaejaâis; c'étaient sus ^oute les barreaux noirs des fenêtres qui les assombrissaient; les meubles disloqués semblaient se cacher dans les coins ; le bane -des seaux n'avait plus de peinture, et la tasse à boire, pendœ an clou, était encore— sauf b fond— la tasse d'il y a vingt ans.
Ij0 déjeuner fut servi. Le ohaswnr man
PIOOUNOO JM XAUDIT. 26
f;ea peu. Il était neof henres cependuit, dt il n'avait rien pris dapnis la veille.
— Vous Tenez veiller ce soir, mare ? demanda le jeane avocat.
— Oui, j'ai promia à Ficoonoc qnej'iraîa.
Le grand-trappeur tressaillit à ce nom.
— Et ta es tonjonrs décidée ? reprit Victor en soariant.
— Je ne pnis pas recaler, maintenant  mon âge, on réfléchit avant de s'engager.
Le grand-trappeur éprouva comme une angoisse, et il eut peur d'en entendre davantage. Il se leva,
— Ce Piconnoc dont voos parlez, demeuret-il loin d'ici ? demanda-t-il.
—Non, monsienr. se hâta de répondre 'Victor; c'est la quatrième maison au nord du chemin. Une assez jolie maison avec galerie sur le devant.
Il prit sa carabine et sortit après avoir donné une chaude poignée de main à Victor et à la veuve.
— ^Allons ! se dit-il à Ini-méme quand il fat seul dehors, an vieux trappeur comme moi doit avoir plus de Ibrce qu'une jeune fille, et
26 PIOOUNOC Ll UADUIT.
être capable de cacher qd pea ses émotions, Coaragfe ! la conpe des amertames est vidée. J'arrive assez tôt, puisque Noémie est encore seote an foyer où je l'ai laissée il y a si longtemps Ah! je me sens capable de disa>
mnler majoie ou mes larmes maintenant, car je ne crains pins qne le bonheur m'échappe [ Et Noémie est belle encore, malgré la trace de pâleur que les regrets et les ennuis ont laissée sur son front !
Il se rendit chez Picounoc et c'est loi qui arriva pendant que Marguerite balayait. Picoanoc était de bonne humeur, on le sait, parce qu'il allait posséder Noémie et parce que la récolte était bonne.' 11 invita le grandtrappeur à passer l'après-midi et la soirée avec lui pour voir la fête de la grosse gerbe. —Vous nous parlerez des sauvages; vous nous raconterez vos courses lointaines, vos aventures de toutessortes.et cela noua intéressera beaucoup, lui dit-il.
Picounoo qui avait souffert pendant vingt ans tout ce qu'un amour malheureux peut causer de tourments et d'angoisses, s'était abandonné anz transports de l'espérance et anz ivresses des pins doax rêves. Il ne songea
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riDOUNOO LK UADDIT. 27
gnère à prier, mais il repassa mille fois dans son esprit, tout le travail qu'il avait fait, toutes les ruses qu'il avait employées, tous les moyens qn'il avait appelés à son aide pour atteindre ce but si ardemment convoité. Il se trouvait payé de ses veilles et de ses peines, de sa persévérance et de sou dévouement. 0 que l'amoar d'une personne atmée est d'un grand pâï ! Et combien dépensent tonte leur vie et toute leur énergie à rechercher cet amour qu'ils ont entrevu dans leur rêves de jeunesse! Et combien anssi, dès que leurs vœux sont remplis, dès qu'ils ont porté à leurs lèvres ardentes la coupe de la volupté, s'écrient avec le plus heureux et le plus sage des hommes : Vanité des vanités !
—Restez, monsieur, dit Marguerite, à son lonr, d'une voix qa'elle rendait bien aimable.
Le grand-trappeur enveloppa la jeune fille d'au regard profond et triste. Elle rougit et ce regard lui fit mal. Elle eut comme le pressentiment d'un grand malheur. Elle ne savait pourquoi, mais soudain elle voulait voir cet homme s'éloigner. Et lui, il la regardait toujours, et il y avait une immense pitié dans ses yeux : Je reste, dit-il, cela me fait plaisir.
; PIOOUNOO us MAUDIT.
Pois, après an moment : Vous fêtez donc encore la grosse gerbe par ici 'r demanda-t'il.
— Oui, répondit Picoonoc, quand l'année est bonne. Mais c'est nne contome qui s'en va comme le reste.
— C'est malhenreax ! reprit le trappeur, car la fête de la grosse gerbe est une de nos plus amosantes réunions champêtres. Et pois, les gars et les fillettes se voient, se connaissent à ces fêtes, et souvent, à la grosse gerbe suivante, il y a un heureux ménage de plus dans le village.
— Et c'est bien ce qui aura lieu cette fois-ci, répliqua Picounoc en riant.
— Un mariage? fit le trappeur, feignant la surprise. Mademoiselle, peut-être ? Il montrait Margnerite.
— Justement, répondit Picounoc, et avec mt avocat, s'il vous plaît.
— Petit père, reprit lajeuie fille vivement mais en riant, tu veux être indiscret, eh bien !
je le serai aussi moi, et Elle acheva sa
phrase avec le bout de son doigt qui menaça de représaillfls le joyeux Picounoc.
FiaOUNOO LE HADDIT. 29
—Dites, Mademoiselle, dites tont, no l'épargnez pas, reprit le chasseur.
Picounoc riait : Bah ! je ne rougis pas comme nne jeune fille, moi, et j'aime à entendre les antres parler de mon mariage, dit-il.
— Ah! vons TOUS mariez, vous aussi, demanda le trappeai avec étonnement.
— Et mon Dien, oui ! vingt ans de veuvage, c'est bien ^Raisonnable,
— Assurément, vous étiez on bien inconsolable ou bien difficile.
— J'étais entêté.
— Aviez-voas fait une gageure ï '
— Non, mais je vonlais avoir nne femme que j'aimais depuis ma jennesse, et il m'a fallu vii^t ans de siège autour de son cœur pour le prendre,
— Quelle forteresse ! et que ces femmes-là sont rares I balbutia le trappeur qui sentait l'émotion le gagner.
— Mais quand Picounoc a dit nne chose !....
TOUS comprenez? veuille Dieu, veuille
diable ! la chose arrive.
— Voujb avez de la volonté ? fit le trappeur.
FIOOnNOO LB UAUDIT.
Et ii arait envie d'étrangler ce traître qui se gaussait ainsi devant sa victime. II continaa:
Mais cette femme où donc avez-roos pn
la trouver V
—Ici, à qnelqnes arpents, c'est un de mes amis qui a en l'obligeance de me la laisser en se réduisant en cendres.
Le grand-trappeur tressaillit snr sa chaise d'écorce : Vous avez de complaisants amis, mnrmura-t-il •
— C'est le seul qui ait été aussi bon poni moi. Bien d'étonnant ! c'était le Pàlerîn de Sainte Anne
— Le pèlerin de Sainte Anne ! oh ! l'exélève m'a parlé de cet homme '.
— Je le crois bien, en effet, c'était son ami. — Et T.ous époQsez la veuve du Pèlerin ?....
interrogea le grand-trappeur
— Landi en quinze, le 16 d'octobre.
— C'est aujourd'hui jeudi ; dans quinze jours il peut se passer bien des ohoses, observa l'étranger ; prenez garde que la conpe ne se brise avant de toucher vos lèvres!
— Etes-vous un prophète de malheur ? demanda Ficounoc.
r:„i- :i-,GbOtjl>J
FIOOUNOO LK UAUDIT, Si
— Non, fit en s'efforçant de rire le grandtrappeur, mais si je me présentais, moi, poar
épouser la venve? je ne snis pas d'nne
tournure ordinaire comme vons voyez— je ne Tenx pas dire que tous n'êtes pas bien — mais
moi, j'ai le mérite de la noareanté je
Tiens de loin, j'ai vu beaucoup, je pnis amuser une femme pendant le reste de ses jonrs avec m.es récits fantastiques. Prenez garde ! j'ai accepté Totre invitation, et, si la veuve me plaît, je vous la prends
Piconnoc fixa ses yeux de lynx snr son hâte, et parut chercher, dans sa figure, ce qa'il y avait de plaisanterie et ce qu'il y avait de sérieux dans les pardles qu'il venait de prononcer.