LA GROSSE GERBE
Les amis de mademoiselle Marguerite avaient été priés de se rendre de bonne heure dans l'après-midij afin d'aider à faire et à lier la grosse getbe Un seul manquait à llnvi*
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tation; c'était Gaspard Tintaine, an jaloax da grand St. Ch&rles, qui boudait Margaerite parce qu'elle ne l'avait pas assez regardé l'antre soir. Od ne s'apercevait guère de son absence. Les poètes font bien la nomenclature de leurs guerriers imbéciles qui vont s'entr'égorger au profit de l'orgueil et de l'ambition, pourquoi ne uommerais-je pas les jeunes gens éveillés qui sont venus chez Picounoc prendre part à une fête charmante qui s'en va, hélas ! avec les bonnes années ?
L'on vit arriver, à la porte du riche cultivateur, les rivaux empressés. L'un était monté sur le siège léger d'une petite charrette aux ressorts d'acier ; an antre se carrait dans une calèche antique ; un autre, plus fier, descendait d'un coquet buggy. Et les chevaux étaient habillés de harnais luisants. Oa voyait des boucles blanches partont : à la bride, aux rêaes, aux guides, aux potte-fers, et des clefs argentées 1 et des pompons ronges ! et des pompons bleus ! Le bonhomme Anger qui Itts vit arriver s'écria en secouant la tète :
— Pauvres jenoes cavaliers ! souvent, quelques années après leur mariage, on les voit «ncore, mais leurs chevaux sont devenus
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boiteux, les brillants harnais ont perdu lears clefs argentés, et des bonis de corde remplacent les boucles sans ardillons; la calèche sonne le fer ; lea raies des rones tremblent dans les moyeux. Faavres cavaliers ! ils ont commencé par où ils auraient dû finir. Non! les cultivateurs ue derraient ni commencer, ni iinir par se promener dans les voitures brillantes et coûteuses qu'ils ne peuvent payer, d'ordinaire, qu'après trois ou quatre ans, et en privant leur table de pain de blé, et leurs terres, de bonnes semtbces. Qu'ils ne se laissent point aveugler par nne bassejalonsie contre les classes élevées de la société, et qu'ils se souviennent que c'est Bien qui a établi, dès le commencement, les difiérentes conches qui composent l'humanité. Qne chacnn soit à sa place ; que chacnu travaille dans ta sphère et sur la scène où la Providence l'a placé, et le monde ira bien, La . misère disparaîtra de bien des lieux et la vertu brillera comme un. soleil sur nos belles campagnes. 11 est permis d'aspirer à monter, mais que l'on ne cherche pas à se placer audessus des autres par orgueil et pour mieux se délecter dans les satisiaotions du luxe on les fumées de la vaine gloire ; que ce soit pour
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être, dans les mains de Dieu, un instrument plos docile et plas noble ! que ce soit pom faire pins de bien !
Le premier, celui qui marche à côté de Maigaerite, le long de la ciôtare de cèdre, c'^ Victor, lejeane avocat. Il est sans regret dn passé, sans sonci de l'avenir, mais toat entier à l'heare pimente, parce-qu'elle est ensoleillée.
Pauvre jeane homme! hâte-toi de jouir
Les heures de la félicité sont toujours rapides et rarement nombreuses ! Les trois qui suivent et marchent de front, se nomment Is^e Paré, François Piché et Nérée Bertrand. Le premier est apprenti forgeron, les autres s'engagent chez les habitants. Ils regardent d'an œil jaloux cet heureux Victor qui agace Marguerite avec un épi oublié dans le champ. lis ont l'air de dire : Si nous avions seulement les miettes qui tombent de votre table ! lis sont venus avec leurs sœurs. Voici un groupe joyeux et loquace. Ce sont des jeunes filles du bord de l'eau, de l'Eglise et des concessions : Hermine Fiset, gaie comme pinson et blanche comme neige; Célina Morisset, qui court légère comme une gazelle et cherche des fleurs tardives pour orner son chapeaa ;
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Julie et Joséphine Marcotte, deux cousines qui Tondraient être soeurs ; Blanche Uurocher, la statue du silence— qui s'oublie de temps en temps. Fuis viennent encore des garçons, puis Tiennent encore des iilles. Et totite cette jeanesse rit, babille et chante comme les oiseanx, comme les ruisseaux.
— Allons! faisons la grosse gerbe! s'écria Ficonnoc, quand font le monde fut auprès de lai, au milieu du champ. Pour faire la grosse gerbe on avait laissé è terre bon nombre de javelles. La grosse gerbe! crièrent les Toix joyeuses de la jeunesse. Alors tons se penchent SUT la glèbe et enlèTent, dans lenrs bras, une javelle qu'ils viennent déposer sur le lien de santé étendu an milieu d'une planche. C'est à qui déposera le premier la précieuse ■ brassée d'épis frémissants. Les gars poussents les fillettes et les font choir sur le chaume piquant avec leurs légers fardeaux; les Elles pussents à rebours, sur la figure riante de leurs compagnons, les épia mordants. Et les éclats de rire montent comme des feux d'artifice, les gais propos pleuvent comme les perles quand on secoue un feuillage chargé de pluie. La gerbe s'arrondit, les plus forts la lient
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adroitement en B'aidant des genoaz. 8a taille crie et se corse. On attache des flears à Ba tête d'épis et des rubans à sa jape de paille. Alors on la aonlère, on la met debout, pnia on danse antonr des rondes légères et entrainantes. /
La première, Margnerite, redit d'une voir assez donce :
J'ai troové le nique âa lidve Mais le IUt', n'j étftit pas.
Le matin, quand il se lève, Il emporte son lit, ses drapb.
Santons I dansona !
Beaa berger, entrez en danse Et embrassez qui tous plaîra I Et tous les autres répétèrent, en sautant sur le chaume d'or, le reirain sémillant: Sautons!
dansons ! Victor que l'on a fait entrer dans
le rond, embrasse la chantense, sa voisine, qui ne se défend qu'un peu.
Ce fut au tour d'un autre, et ce fut une autre chanson. Joséphine Marcotte chanta : Dans ma main droite j'ai t'un losier Bana ma main droite j'ai t'un rosier, Ha! qui fleurit, ma Ion, Ion, lai Qui fleurira an mois do mai t Entrez en danse, jolî rosier, Entrei en danse, joli,rosier.
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Le joii rosier, c'était François Piché.
Et saluez, ma Ion, Ion, In 1 Et saluez qui vous plaira 1 • Piché qui n'aimait qae mademoiselle Marguerite, et qui était jalomc des succès de son ami Victor, ne voulut saluer peraoïine ; mais, pour cacher sou dépit sous une boutade, il salua la grosse gerbe ; ce qui ht rire la troupe joviale. Il revint prendre sa place entre Joséphiue Marcotte et Célina Morissette, et se mit à chanter :
Mademoiselle, on parle de vous, Od dit que vous aimez beaucoup I Tout le chœur lit chorus. 11 continua : Si c'est d'amour que vous aimez, Entrez dans la danse, entrez I Tous répétèrent encore, et il reprit ; Faites le pot i deux anses, Regardes couime l'on danse, Fermez la bouche, ouvrez les yeux, Saluez qui vous plaira le mieaz I Mademoiselle Joséphine Marcotte, poussée au milieu des danseurs, se mit les deux mains sur les hanches, et ses bras arrondis simulèrent deux johes anses. Elle avait un petit air mutin H^nî ne lui siéait pas mal. ËUo salua Nérée
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Bertrand qai rendit la politesse avec «n'pilaisîr nullement déguisé.
Pnia l'on ramena tes moutons, et l'on coomtà perdre haleine aatour do la gerbe précieuse, en chantant avec force et volubilité.
Rani'neBl ram'nei I ram'net, bette,' .Rain'nei voa' moutans des champs I lUm'nesl rnm'nail ram'iieE, tons, Btm'noE TM iDOUtonS dsR loapBl Et cette jeunesse fit bien d'autijps danisès eîbien d'antres jenz naïfs et innocents. Les bois voisins retentirent longtemps des ctis de joie et des chants populaires: On eut dit que, plos loin, sur les écores du ruissean, d'aatres chœurs éveillés chantaient, riaient et dansaient autour d'une antre gerbe de grain. C'étaient les échos qui prenaient part à la fâle.
Picounoc alla chercher une voiture pour transporter la gerbe dans la grange. Il garnit le harnais de fleurs de toutes sortes et de rabans de toutes couleurs. Le cheval hennissait et secouait la tête avec une -évidente vanité. La'' gerbe fut mise' debout au'miliett de la gtaïUdè' charrette, et les jeunes gens- s'entassèrent an-tour pêle-ittêîé, formant' oné' gerbe"plas',briHJ-
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lante et plus riche que la grosse gerbe de blé. La charrette, sous son pesant fardeaa, faisait crier ses bers et craquer ses roues, dans les ornières ou les rigoles. Mais l'essieu étant neuf et en bois de merisier, on voguait sans peur.
La grosse gerbe fut dépouillée de ses oripeaux et jetée dans la iasserte arec les autres plus humbles, en attendant le jour terrible où le iléau du batteur la frappem sans merci, jusqu'à ce qu'elle ne soit plus qu'une paille informe, et que le dernier grain de blé reste sur le plancher de l'aire.
Le» jeunes gens entrèrent dans la maison. Fendant que Ficounoc dételait son cheval, Jean Tiston son voisin l'aborda.
— Bonjour ! Picounoc.
— Bonjour ! Tiston.
-.—Pourquoi Narcisse, ton garçon, n'est-il pas venu ? demanda Picounoc.
— Il arrive de St. Edouard, et je viens Le dire cola. Pour raccourcir son chemin, il a pfissé à travers les champs depuis le coteau de la route de St. Charles, et il a vu uue espèce de fou à genoux sur le bord du ruisseau, près des débrie de l'ancienne cave, sur le
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haut de là teTre de Noémie c'est-à-dire do
ta terre nouvelle puisque tu l'as achetée.
Ficouttoc le regarda curieusement : Un homme à genoux ? dit-il.
— Oui, un étranger : une grande barbe, des oheveux long», une espèce de sauvage
— C'est un chasseur des Hauts, reprit Pi-
couiioc, nn ami île l'ex-élôve Mais c'eBt
drôle tout de même qu'il allié ainsi s'ag'enottiller en cet endroit, ajouta-t-il à demi-voix.
Les deux voisins continuèrent à causer quelques minutes et se séparèrent, Picouuoc était soucieux.
Le soir arriva. Une longue table fut dressée et tous les convives y trouvèrent place. A l'uH des bouts était assis Ficounoc et sa future, madame Let-eilier, à l'autre bout, Victor et Marguerite. Le grand-trappeur se trouvait le premier, au coté droit de la fable, et voisin de Picounoc, Il était un objet de curiosité pour tout le monde.
-^Vous serez indulgents envers le'' pauvre chasseur, dit-il ans convives, s'il manque d'éducation et ne sait plus aussi bien tenir un couteau et une fourchette qu'une carabine:
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depoia vingt ans il ne s'est' gqère .As^a.à .une table pour manger.
— Soyez sans inquiétade, monsiï-nr, répondit Piconnoc, et faites comme si vo.ns étiez che?- Tons dans les bpis. On .con,uait la force âe rhabitnde
— Tons les jeunes gens avaien^les yeux sur l'étranger, s'attendant à le roir prendre les .côitelettes de mouton avec ses mains pour \çb déchirer à bellesd^ts. Q-rand fut lenrdésappointement quand ils s'aperçurent qn'tl savait couper aa viande arec son couteau et la porter à sa bouche avec sa fourchette. Lorsque l'estoutae fnt lesté, et que l'on fat arrivé du ragoût anx croquignoles, en passant parles pâtés et les tartes, on se mit à chAnter. La chanson, aux repas de la campagne, remplace le discours, et elle le remplace avantageusement. La chanson égaie tout le monde et celni qui la chante, au contraire du discours qui embête celui qui le fait autant qu'il ennuie ceux qui l' écoutent. Le grand-trappeur chanta une chanson Montagnaise — car ta langne montag^aîse est la langue généralement parlée par les diverses tribns du nord-ouest. Personne
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n'y comprit rien, mais à cause de cela on applaudit davantage.
—Ce doit être une complainte bien triste, observa l'une des jeunes filles, car dos larmes ont roulé sur les joues du chasseur et sa voix a tremblé pendant qu'il chantait.
En effet le grand-trappeur avait redit ses infortunes, dans des couplets poétiques qu'il compost! lui-même, au milieu des solitudes où il avait vécu. La table fut enlevée, puis les jeuï commencèrent. Assis à l'écart, ayant visiblement conscience de son importance et de son talent, Narcisse Tiston prit son violon enveloppé dans un grand mouchoir de poche en soie rouge, déroula le foulard, et, de son pouce, fit vibrer to'ar à tour les quatre cordes de l'instrument. Alors un frémissement de plaisir courut dans la troupe éveillée, et les jenx cessèrent,
— Dansons! dansons! dirent vingt voix ensemble.
— La danse est défendue, observa madame Lelellier.
— Pardon ! madame, vous n'êtes pas encore la maîtresse de céans, répliqua en riant Fi-
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counoc, et je ne suis pas opposé à la- danse, moi, ajouta-t-il.
Les jeaiies gens appronvôrent Picouiioc.
— Dansons! dansons! hàtons-nons ! direntils, avant que madame Noémie devienne la maîtresse.
Le violonneux tournait les clefs de son instrnment pour raidir ou lâcher les cordes, pendant que l'^chet se promenait lentement de la chantrelle à la basse, pour assurer entre toutes l'accord parfait. Et ces préludes harmouieuz réveillaient, dans la salle, le plaisir et la volupté. Le violon, c'est l'occasion prochaine de la danse : s'il vibre, s'il chante, c'en est fait, on dansera.
Le grand-trappeur étaiV content de retrouver cette rigidité dans les mœurs de sa femme. Je ne veux pas dire qu'il y a du mal à danser ...certaines danses. ..avec certaines personnes : mais danser certaines autres danses avec certaines autres personnes !
Noémie se trouva seule contre tous, que poQvait-elle faire? danser? cependant eWe ne dansa point. Picounoc en éprouva un léger dépit.
— Quel scrupt^Je de rien ! observa-t-il.
, , , Cnoyk'
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■ — J'ai promis de ne jaiaai8 danser, réponditelle.
—A qui ?
— Au bon Dieu.
— En voilà par exemple ! Vanez donc ! une promesse manquée en plus ou en moins qu'estce que cela peut faire ?
— £lst>ce un reproche ? demMiida-tTeUe.
— ^Non, c'est une plaisanterie.
Le grand-trappeur recneillait avec une joie folle oee paroles légèrement acidulées. N'importe, les jeunes gens s'amusaient bien et le violon ne se reposait guère. Victor et Marguerite étaient radieux. Plus d'un œil jaloux les regardait. Qnand le violonneur eut le bras fatigué de promenf r l'archet, et les talons fatigués de battre la mesure, on demanda an trappeur de raconter quelque histoire d'indien. Il ne ee tit paa prier.
— Avez-vous connu un nomme José Kacette? commença-t-il.
— Recette ! José Bacette ! répondit Picounoc étonné, oui : oui ! je l'ai connu, moi,
— Moi aussi, hélas ! ajouta, d'nne voix triste, la veuve, LeteUier.
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*lCOtfN0O Lk MAtïBlt. ^
—On He l'a pis coutiti, mais on a eutendtt parlâr de lai, dirent les jeunes gens.
—Eh bien ! José Eaoctte, continaa le grandtrppeor, est un chef sauvée, maintenant.
— Uq chef sawraga ! s'écria tout le monde.
— Oui, le chef de la tribu des Traultsan-otinés — en français, des " Couteanz-jaunes", et se nomme le Hfbou-bianc.
— Le Hiboa-blanc ! fireut les autres.
— II est 'plus cruel que les indiens, plus impie que la diable, et je crois qu'il se prépare nue Ha des plus horribles.
— Il était un rien qui vaille, un misérable, avant de se faire sauvage, dit Noémie, rien de sarprenaat qu'il ne soit pas en odeur de sainteté, maintenant.
— Il s'efforce, reprit le trappeur, de détruire l'œuvre ma<^nifiquQ des missionnaires de la foi. Pendant que nos saints envoyés prient, souffrent et instruisent les infidèles, lui, il les scandalise et les pervertit. Mais j'espère que son règne achève, car il est connu aujomd'hui : oh sait son nom et ses antécédents Voici comùient Dieu a permis que cet homme
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fut démasqué et contonda. Et 1p grand-trappei^ lit le récit des actions lâches et cmelles dont s'était rendu coupable le Hibou-blanc, Il termina par le coup de théâtre qui eat lien dans l'humble chapelle, au fort Providence quand, pour épouser Iréma la belle Litchanrée, il révéla son nom.
, Plusieurs fois, pendant ce récit, des larmes remplirent les yeux de Noémie et des jejines Sites, et, plusieurs fois des exclamations de suprise échappèrent aux bouches avides et attentives,
— Tantôt, après la danse qui va recobimencer, quand vous aurez encore besoin de repos, je TOUS parlerai d'an autre personnage que vous devez aussi avoir oonba.
—Qui? qui? l'ex-élève? Paul Hamel?
—Tantôt.
Et ia danse reprit plus légère, plus vive et plus animée que jamais. Le violon rébonna avec au redoublement de vigueur et d'éclat. On entendait la mesure que marquaient les pieds, comme on entend les coups retentissants et cadencée de trois fléaux qui battent ia même airée. Et, quand le dernier cotillon
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eut' arrâtâ ses tônrbillons étoardissants, la foule anxieuse entoura de nouveau le conteur.
— En vous parlant de Racette, le renégat, je TOUS ai nécessairement parlé' du grand-trappeur, son pins mortel ennemi, reprit le chaseeor. .
— Om! oui! monsieur!
— Ça^ e'estufi' homme! par exemple, excla. ma' le ' Tiolonneux.
— Oui, meBsiiears,' c'est un homme, reprit' l'étranger, mais c'est un homme malheureux ; c'est un homme qui doit avoir quelque profond chagrin. Il ne rit presque jamais ; mais il pleure souvent. Il ne nons avait jamais révélé son nom avant l'incident dont je vous ai parlé, il y a un instant ; incident qui eut pour effet da démasquer le Hibou-blanc et de nous apprendre sou vrai nom. Cependant le grand-trappeur parcourt en tous sens, la carabine'SUEil'épaule et les pistolets à la ceinture, depuis plus da vingt ans, les régions désertes et glacées du nord. Il est l'ami de tous les chasseurs, et sa force, sa douceur, son agilité, en font un compagnon bien précieux. Û'est notre maître à tous. Il parle peu et paraît toujours absorbé dans de sombres pensées. On.
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ne l'interroge jamais ; cela semble lui faire mal. On respecte son secret — car il doit cacher un grand secret cet homme — et l'on aime son esprit aventurear, son cœur sincère, et son dévouement à ses semblables.
En parlant ainsi l'étranger regardait souvent Noémie ; car il était curieux de roii si )o passé était complètement enseveli dans l'âme de cette femme. Il la vit pâlir, comme si tout son sang affinait au cœor, et il crut surprendre une larme sous sa paupière baissée, il continua ainsi :
— L'homme quelquefois se trahit dans son sommeil, et la bouche, obéissant à l'esprit qai ne dort point, parle aussi quelquefois plus que de raison. Dans ses rc<Tes, le grand-trappenr laisse souvent échapper, de ses lèvres inconscientes, un nom qu'il ne prononce jamais devant nous alors qu'il est éveillé ; c'est le nom d'une femme. Il a, c'est évident, un chagrin d'amonr ; mais, grand Dieu ! quel chagrin ! il dure depuis vingt ans !
— Quel est ce nom de femme qu'il mnrmnre ainsi dans ses rêves? demanda le jeune avocat.
OeoT qui regardaient Noéraie la virent très-
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saillir soudain bqt soq siège. Bile prit son monchojr blanc et s'essaya le visage. Elle avait (les sueurs froides sur Is front. Piconnoc dit: Et qu'est-ce que cela nous fait, un nom
ou un autre ? Continuez, monsieur ou
bien dansons ! Voyons, les jeunes gens, émoustillez-vous un peu !
— Le nom de la femme! dirent plueieurs...
— Eh bien ! reprit l'étranger, d'un accent troublé par l'émotion, le nom de cette femme c'est "Noémie!"
— Mon Dieu ! s'écria madame Letellier. Et elle se mit à sangloter, le visage caché dans ses deaz mains '
Victor se leva soudain. Tons restèrent muets dans leur étonnemen t; mais au bout d'un instant Picounoc s'écria visiblement excité, et tout effrayé des conséquences de cette révélation : C'est faux- ce que vous dites là !
— Monsieur, répliqua le grand-trappeur, se
levant et tirant, de sa ceinture, un pistolet
jamais, dans les forêts de i'oiiest, le grand... il se ravisa — je n'ai souffert une pareille insulte, et, bien que je sois dans votre maison, je ne la supporterai point davantage
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Mais, il ee reprit aossitâl; et, soub une apparence de calme,, il dit : Pardon ! si j'ai ré' pliqaé un peu trop vivement à votre démenti; mais 'si vous ne me croyez pas sut. parole, demandes à l'ex-élève, il voas dira la même choae quemoi .
— Mais non ! ce n'est pas possible ! disait Ficonnoo marchant au milieu delà salle......
D>06 est mort ! eh ! oni, bien m«rt ! brûlé
avec sa grange. Et puia, s'il reveDaitt
Il s'arrêta, voyant qu'il eu avait trop dit
— Et s'il revenait ? demanda Viclor.
— Mais c'est impossible, paisqu'il est mort, répondit-il en éludant la question, on a retrouvé ses ossements calcinés Bah! Et il
se prit à rire.
— Mon ami, observa Noémie avec douceur et tristesse, ce rire me fait mai,
— C'est vrai, pensa .Ficonnoo, je m'excite trop, je fais des bêtises
— Mais il. me s^nblâ, demanda Victor, quQ ce grand-trappear a' révélé son- nota, en méma^ tempsjqaa le Hibou-blanc faisait ' connaître le sien ?
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PIOOQNOO Ll HADSIT. 51
— Oai, jeune homme, répondit l'étranger
— Et ce nom ? qnel est-il ?
Toat le monde prétait ime oreille attentive et curiense; seul le battement des cœurs agitait les poitrines
— Joseph Letellier ! prononça, d'une voii lente et forte, l'étranger.
Un nouveau cri s'éleva, ou plutôt plusieurs fins à la fois firent retentir la maison de Pi> counoc.
— Mon mari ! mon mari !
— Mon père ! c'est mon père !
—Lui !
C'était Piconnoc qui avait crié ce "Lui!" 11 était pâle jusqu'ù la lividité. Noémie prête à s'évanouir avait demandé à s'en retourner
chez elle Victor s'applaudissait tout haut
d'avoir un père si brave et si étrange.
— Monsieur, dit Piconnoc à l'étranger, vous êtes Tenu troubler notre fête.
—C'est bien malgré moi, 8oyez-en sûr, répondit le grand-trappeur d'un air de componction ; je ne savais pas que la femme et l'enfant du grand-trappeur se trouvaient ici.
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— Voo» ne l'ignoriez pas, et cela est fait à dessein ; mais, si toqb retonrnez dans les Hauts, dites-bien à Djos on au graad-trappenr, comme tous l'appelez, qu'il ne se montre jamais ici le meartrier qu'il est !
— Meurtrier, dites-vous? lui, un meurtrier!
— Oui, monsieur, il a tué ma femme !
— Il a iné votre femme! et vous avez
des preuves de cela ?
— Des preuves? je l'ai vu de mes yeux
entendez-vous? de mes yeux !...et,B'îi revient, la corde l'attend !
— C'est mon père, dit d'une voix êmne le jeune avocat.
— Je le sais bien que c'est ton père !
— Vous aviez pardonné? puisque
Le jeune homme n'acheva pas, il fondit en larmes ...La douleur est contagieuse comme la joie. Marguerite se mit à pleurera son lonr, et, après elle, plusieurs jeunes filles.
La soirée se termina là. Commencée dans l'allégresse elle finit dans les larmes. Victor s'approcha de Marguerite :
— Ma pauvre Marguerite, dit-il, les i
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JPJÇQQNOO bB «AUDIT. t3
montent à l'horizon l'orage noua menaça....
j'ai de tristes pressentiments ,....
— Victor, quoiqu'il arrive, je ne serai jamais à d'autre qu'à toi
— Mêle promets-tn
— Je te le jure!
L'étranger s'excusa ,dn mal qu'il lavait fait et sortit.