‹ Piceunec le mauditChapitre 35 sur 40 · L EMPOISONNEMENT · texte numérisé non relu

L EMPOISONNEMENT

A mesure qu'approchait le terme des a l'inqaiétade de Ficonnoc aagmentait. Cet homme façonné an mal et roné ne poarïiit se défendre d'ane vague orainte, car, bien que toute mesnre de pradence fat prise de sa part pour tromper la justice et perdre le trappeur, il savait l'œil de Dieu ouvert sur lui, il savait que le hasard frappe des coups inexplicables parfois. Il songeait aux paroles de l'ex-élève, et se demandait si jamais devant cet homme il avait parlé d'une manière compromettante. Et il pensait aussi à Geneviève la folle. De celle-ci il ue s'était guère délié en effet ; mais lïourquoi avoir peur du témoignage d'une femme insensée ? et qui songerait à s'en prévaloir 7 It labourait son champ. Le labour d'automne est bon pour le blé, et puis, le prin-

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temps est ei sonvBnt lardif et long, qo'il est sage de. gagner dn temps, dès avant l'hiver, en préparant les niions. Son hniaear se ressentait de son trouble intérieur, et ses chevaux snbiesaieat les captices de son humeur. 11 les ahurissait de ses cris, les brûlait de son fouet, et quand la charrue se heurtait à une rodie il poussait des jurons formidables. A la maison, il ne se montrait guère plus honnête, et Marguerite souffrait en silence.

Un soir, le bossu arriva à la porte. Picounoc venait de dételer et se mettait à la table. Marguerite versait le thé, cette boisson favorite du Canadien. Le marchand fut accueilli avec empressement d'une part, et, de l'autre, avec nue froideur significative. Inutile d'ajouter que l'empressement ne venait pas de Marguerite. Quand la jennp fille eut servi Ift table, son père la pria de le laisser quelques instants seul avec le visiteur. Elle ee rendît à la laiterie, sons prétexte d'écrémer le lait et de brasser une façon de bvurne ; mais elle était trop préoccupée pour se liver au travail, et elle donna libre cours à sa. douleur.

— £h bien ! commença le bossu, ça arrivp...

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—Dis jours encore, ajouta brièvement Pioouiioc.

— Et ta promesse? Marguerite est-elle prévenue ?

— Je l'en ai avenie mais je crois bien

qu'il faudra employer les menaces

— N'importe ! c'est aujourd'hui lundi, je veux me marier dans huit jours.

—On la fera consentir.

— Victor est en peine, je crois, il ne sait trop comment défendre son pore, reprit le bossu.

— Il a raison d'être en peine ; d'autres le seraient à sa place. Mais comment le saÎE-tu?

— J'ai des agents Je suis l'aSaire comme

si elle était mienne et' n'es-tn pas mon

beau père,?

— Eh oui ! eh oui ! fit Plcounoc ragaillardi™, dans huit jours

—As-tu vu Geneviève depuis peu? demanda io bossu.

— Ma foi ! pas depuis une quinzaine ; elle se cache, je crois

— C'est manvais signe pour toi.

-^Tu crois ?

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PIOOVWOO LB HADDIT. 169

— Elle en a peut-être entendu assez ?

— Si je savais I

— Trop de prudence vaut mieux que trop de confiance.

— Tu as raison. D'ailleurs cet imbécile d'eiélève, tout en voulant me menacer, m'a averti d'être prudent et de me défier d'elle.

— Et c'est pour cela qu'elle est disparue ?

— Kon, mais

— Alors, si tu la trouves, dépêche-la moi, et

Les points qui terminèrent la phrase forent, parat^-il, admirablement compris de Ficounoc, car sa figure sombre se dérida, et un éclair joyeux sortit de see paupières. On appela Marguerite.

— Ma fille, commença brutalement Piconnoc, je te l'ai dit déjà, et je te le répète en présence de ton futur, tu vas te marier.

— Je ne me sens point de goût pour l'état du mariage, mon père.

—Depuis que vous avez perdu Victor ? demanda grossièrement le bossa.

MOOUHOO L« MAUDfT,

— Feat-être, fît Margnerite, Tottgissant de dépit.

— Demain en huit, ma lille, reprit le père, le mariage anra lien, c'est décidé.

— VouB m'avez vendue ? fît-elle amèrement

— Oh ! il n'7 a pas de prix pour vous. Mademoiselle, répondit avec nne galanterie de mauvais aloi, le vilain bossu.

— Tous ne craignez donc pas, monsieur, d'épouser tine femme qui ne vous aime point ? répliqua Marguerite, qui s'efforçait de devenir menaçante.

— Je suis sûr de votre vertu, Mademoiselle, répondit le bossu.

Voyant bien qu'en effet ou comptait sur sa vertu pour l'immoler, ta jeune fille s'abandonna à un violent désespoir, et elle eut presque ■an regret de se voir tant estimée.

Quand le bossu fat sur le point de se retirer, il lui tendit la main, mais elle refusa de lui donner la sienne. Piconnoc entra dans nne sombre fureur.

—Malheur à toi ! Marguerite, s'écrip-t-il, si tu ne fais pas ma volonté !

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— O mon pèrel s'écria la jeune fille, en joignant les mains

— Je veux qae tu m'éooates, reprit le pèïû dénaturé ; je veux qne la épouses M. Ohèvrefils, la semaine prochaine ; je veux qu'il te donne, dès ce soir, en ma présence, le baiser des fiançaillcsl entends-tu? et si tu t'insurges contre ma volonté, je te '

— O mon père, grâce ! grâce ! supplia Mai* guérite.

— Je te maudirai!

—Ah! non ! non ! arrêtez ! arrêtez ! .. tout

ce que vons voudrez, mon père oui je ferai

tout .je serai soumise oui ! j'épouserai M..

Ghèvrefils ! mais, mon père ne me maudissez pas! ah! ne me maudissez pas!.

— Bon ! voilà qui s'appelle parler et comprendre le bon sens Donc à mardi le

Le lendemain Geneviève la folle, qui n'avait point paru depais deux semaines, passa devant la porte de Picounoc. Marguerite la vit, l'arrêta, et se mit à causer avec elle, comme si la vieille femme eut pu la comprendre. La pauvre en&ut causait bien avec les rosiers, la

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Teiveine et l'HÉliothrope qui boraient tee rayons da Boleil à travers les vttrea de sa fenêtre ; elle pouvait atibsi chercher une consolation dans les paroles souvent raisonnables de l'ancienne maUresse de Baœtte. Picounoc sai- TÎnt à l'instant même.

— Entre donc, Q-eneviive, dit-il.

La folle entra.

— Yas-tn loin de ce pas ? loi demanda-t-il.

— ÎJ'iraporte où, répondit Geneviève.

— Marguerite a une commission à te donner.

Marguerite regarda son père arec étonnement, et la folle regarda Marguerite avec une expression d'aise.

— C'est une lettre que Ma^uerite envoie à son futur, Monsieur Chèvrefils de la rivière du Chêne, tu le connais bien? '

—Oui, répondit Geneviève.

—Ta lettre est sur la table dans la grande salle, Marguerite ; va la prendre et tu la confieras à Geneviève.

Margoerite hésitait, tout ahnrie de ce quiproquo.

■r-Viene, dit PiwiaBoc.

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ptoemroo li maubt». 173

Elle sarrit son père dans la saiJe. Il prit une lettre oubliée sur ta table : Tiens, Margnerite, dit-il, adreese-U et l'envoie à M. Ohènrcfils. ■

— Mais, mon père, pas en mon nom, toujours ! puisque j'iguore le contenu de cette lettre.

— Le contenu ? répéta en riant le madré, tiens! toïs! ce n'est pas compromettant. Et, dépliant le papier, il montra quatre pages blanches.

— Alors pourquoi, mon père?........ observa

Marguerite.

— C'est mon affaire Adresse-la à M. Chè-

rreiils, et demande à CteneTière de l'aller

porter: ce n'est pas plus malin que ça

Mais glisse ton nom au coin d'une de ces

pages tu sais, les amoureux !...,. ah ! il va

trouver la chose plaisante, admirable!

Marguerite, éprouvant de la répugnance à tracer son nom pour les yeuï de ce vilain bossu, Et semblant d'écrire et n'écrivit rien.

—Ecris I te dîs-je, s'écria Piconnoo, qui s'apperçut de la supercherie.

Elle écrivit, en outremêlant les lettres, " Victor et Marguerite," puis, lepliant le papier, le

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1T4 PIOODHOO LX ICADDIT.

donna à la folle qui partit poni la riTÎère du Chêne.

En passant devant ia maison de NoÊmie, Geneviève jeta nn coup d'cBil dans l'intérieur. Noémie, l'ex-élève et le mendiant, assis ensemble, causaient d'uae façon intime. Site entra,

— Voici l'heure fatale qui arrive, dit-elle, et le triomphe des méchants n'est pas d'une longue durée.

— Les desseins de Dieu sont impénétrables, observa Noémie.

— Le Seigneur, continua la folle, se sert son* vent des plus fhtiles instruments pour opérer

de grandes choses Yous direz à monsenr

Victor que Geneviève la folle rendra témoignage contre Picounoc et le bosan, et le témoignage de Geneviève confondra les pervers,

— Victor s'en doutait, s'écria l'ex-élève triomphant

— Dieu le veuille ! ajouta Noémie.

— Restez avec nous, Geneviève, reprit l'eiélève

— Non.je vais chez H.Chèvrefil8,de la part de mademoiselle Marguerite..:...

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— Un piège, peat-être observa le mendiant

— Soyez prudente, Geneviève, repartît l'eiélève, et prenez garde à Picoanoc et à son ami, ce sont des hommes dangereux

— Je ie sais, tit-elle.

— Elle n'est plus folle ! Telle fut la pensée qui vint à l'esprit de chacun.

Elle était à peine rendue chez M. Chèvrelils que l'ei-élève, qui ne voulait pas la perdre de vue, rôdait comme un-fant6me au milieu des grands chênes de la rivière, Il vit sortir la folle avec un petit paquet à la main. Elle reprit le chemin de Lotbinière : il la suivit. Elle s'arrêta dans une maison à pignons gris et à contrevents rouges, distante d'un quart de lieue environ de la rivière. Il attendit, les yeux hxêa sur cette maison.

Le bossu avait souri en voyant Q-eneviève Ini remettre un billet de la part de Marguerite. Il rompit le cachet, et déplia les quatre pages blanches, disant : Chère enfant, tu ea bien trop mignonne ! Mais quand il eut déchiffré les deux noms enlacés sur le coin de la feuille, il grinça des dents et frappa du pied avec colère.

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m EMnvitoa LK MAirorr.

— N'importe I yocîfêra-Ml, je t'aurai

Puis, se ravisaut toot à coup, il éclata de rire.

— Picounoc ! Picounoc ! s'écria- t-il encore tout haut, quand tu ne réussiras pas, le diable luimême n'aura que faire d'essayer

Il tit plusieuTB questions à Geneviève qui lui parut plus égarée que jamais, et prenant nu petit paquet tout pré{)aré, il la pria de le donner en passant à Madame Gagnan. En recevant le paqaet Madame Gagnon pâlit légèrement, pais ensuite rougit beaucoup. EIlo s'approcha de l'armoire et le développa : C'est da thé, murmura-t-elle, et du bon ! Geneviève, il est l'heure de souper, veax-ta prendre une tasse de thé ? demanda-t-elleà là folle.

— Oui, répondit la pauvre femme qui avait faim et soif.

Le thé fut eervi. Geneviève le trouva bien fort, bien amer, mais elle en but deux tasses. Réconfortée, elle exprima son intention de partir, et Madame Gagnon ne la retint point. L'ex-élère la suivit de nouvean. Elle avait à peine fait one demi-Ueue que sa démarche parut inégale, tantôt lente, taut6t précipitée,

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et, de temps en temps, la panvre femme portait la main à aa gorge comme pour en arracher qnelqae chose, L'ez-élève la, rejoignit. Elle le r^arda avec un© espèce do terreur înstinctiTe d'abord, mais dès qa'elle l'eut reconnu elle se jeta dans ses bras en s' écriant : Je suis empoisonnée ! Oh ! que je souffre ! J'ai trop tardé à parler ! mon Dieu ! j'ai trop tardé

je vais mourir! •■ Pieounoc et le bossu...

Immédiatement elle tut prise de vomissements abondants, et elle se plaignit d'une soif ardente. L'ez-élève, l'enlevant dans ses bras, la porta dans la maison voisine, et demanda le médecin et le prêtre

— J'ai mal à la tête ! j'ai mal à la tête ! criait la malheureuse en se tenant le front dans ses deux mains Et à chaque minute elle demandait à boire, et toujours la boisson ramenait le vomissement. Quand le prêtre arriva, ses traits étaient déjà profondément altérés, ses pieds et ses mains refroidis, et le pouls à peine sensible laissait deviner une prochaine syncope. Le médecin avait été appelé dans oue autre paroisse. En son absence l'ex'élève qui connaissait bien les simples, administra divers médicaments pour favoriser t'ex-

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patsion âa poison ingéré. Mais après qneiqnes heures d'attente il commença à douter da succès. Le cas était dans )a forme suraiguëj ezcessiTement grave par conséquent. Le prêtre épia les moments de repos que le mal laissait à la moribonde, et remplit son saint ministère. La pauvre infortunée tomba dans le délire, et, dans cette nouvelle folie, elle disait une quantité de paroles inintelligibles ; mais entre tontes, les mots fanal, chandelle, cheminée, revenaient souvent. On l'interrogea dans ses moments de calme ; mais elle parut avoir perdu la mémoire. Une fois seulement elle s'écria, coeime se soovenant tout à coup ; — Oh ! oui ! le &nal ! cherchez-le bien !

Enfin son visage pâle comme la cire prit une teinte violacée, ses forces décrurent rapidement, sa! peau se glaça, et elle rendit l'âme à Dieu. Il y avait sept heures seulement qu'elle était sortie de chez Madame Gagnon.

11 y eut enquête et il fut constaté comme toujours que la défunte était bien morte. Personne ne fut arrêté alors, et Madame Gagnon restait BOUS l'égide de sa bonne renommée. L'eiélève ne voulait pas donner l'éveil aux enne-

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mis du grand-trappenr : il aimait miens les laisser s'endormir dans la confiance. Dès qu'ils connurent la résultat de l'enquête et le verdict du jury, le bossn, Ficoanoc et madame Gagnon, poussèrent intérieurement — car cela se fait — des cris de triomphe. Victor demanda à l'eï-élève pourquoi il n'avait pas, à l'enquête, fait connaître tout ce qu'il savait, de façon à amener l'arrestation des coupables.

— J'ai mon idée, répondit l'ex-élève; laissons-les s'enferrer eux-mêmes, et se jeter dans

le piège Seulement je les pousserai bien

un peu, sans que cela paraisse. Fiez-vous à moi.

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