III G
montais avait, conjuré le péri] problématique d'une collision avec le cousin de son pendre Jérôme Napoléon, il avait aggravé les dangers intérieurs; sa politique avait rendu ceux-ci plus nombreux et plus menaçants que jamais.
Lui et ses courtisans malhonnêtes avaient suffisamment de clairvoyance pour comprendre qu'une étincelle pouvait, à chaque instant, allumer la guerre civile et faire sauter s jn trône.
Si encore ses inqualifiables défaillances lui eussent valu quelques concessions de la part de Mastaï!... Mais, au Vatican, il continuait à se heurter à d'invincibles entêtements.
Vn jour, il pria lord Clarendon, qui devait avoir une entrevue avec Pie, de présenter ses hommages à ce dernier. L'ancien plénipotentiaire au Congrès de Paris s'acquitta de la commission royale.
— Us sont curieux, ces Italiens, dit Mastaï, avec leur prétention de faire l'Ita ie sans mon concours.
— Mais, reprit l'Anglais, cela dépend exclusivement de Votre Sainteté. Elle n'a qu'à prononcer une parole.
— Et laquelle?
— Envoyer sa bénédiction au roi d'Italie.
Et comme Pie s'excusait de n'avoir aucun goût à ce conseil, et répétait son éternel refrain qu'il n'avait d'autre espérance, d'autre appui que dans les miracles de la Providence, lord Clarendon riposta :
— Certes, la Providence peut faire des miracles; et même elle en a fait depuis dix ans; seulement, tous ont été en faveur de l'Italie. (Zeller, Pie IX et Vietêr-Emmarmel.)
En réalité, malgré son esprit superstitieux et sa bigoterie, Mastaï comptait bien plus sur les chassepots et l'artillerie moderne que sur les miracles de la Providence pour le maintien de sa domination. Il ne négligeait aucune occasion d'exciter le fanatisme dn son armée, dont il pensait avoir besoin prochainement. Dans une de ses allocutions belliqueuses (mai 1868), il lui disait : « Peut-être ne s'écoulera-t-il pas beaucoup de temps avant qu'il ne me faille recourir à votre bras, à votre fidélité bien connue contre les Musulmans modernes. »
Ces soucis ne l'empêchaient pas d'engager une guerre spirituelle acharnée contre les gouvernements qui tentaient de secouer le joug de la vieille Eglise catholique. Si, par politique, il usait de ménagements avec la révolution espagnole dont il redoutait les représailles, il ne gardait aucune mesure avec l'Autriche fidèle.
Après Sadowa, la monarchie de Lorraine-Habsbourg, sentant la nécessité de chercher un point d'appui sur le terrain libéral, avait déchiré le Concordat que Rome fui avait précédemment imposé; de nouvelles lois confessionnelles avaient rendu aux cultes dissidents une part de liberté, et affranchi le droit civil des liens du droit ecclésiastique.
Dans une solennelle allocution au sacré-collège, prononcée le 22 juin 1868, Mastaï réprouva et condamna la récente Constitution autrichienne et déclara expressément que nul n'était tenu en conscience de s'y soumettre. 11 profita même de l'occasion pour affirmer que toutes les constitutions faites en dehors du droit-canonique sont contraires au droit naturel.
Quant à la question romaine, elle roulait diplomatiquement dans ce cercle vicieux! Le gouvernement italien insistait près de Bonaparte pour le retrait des troupes françaises, unique moyen, à son avis, d'apaiser les esprits dans la Péninsule; mais Bonaparte protestait qu'il n'abandonnerait le territoire romain qu'au jour où tout risque de nouveaux troubles aurait disparu. D'ailleurs le César des Tuileries feignait de voir partout en Italie le spectre rouge. Il ne cessait de dénoncer au cabinet de Florence les prétendues tentatives de révolution qui se tramaient à Naples ou à Rome; il indiquait la date du mouvement, le nom des chefs, les lieux d'embarquement et de débarquement. Il inventait et mentait pour se créer mille prétextes de ne point exécuter la Convention du 15 septembre [Documents diplomatiques sur les affaires de Home (mars 1869), présentés à la Chambre par le ministère Menabrea et cités par Mauro Macchi : Almanacco storico d'Italia, 1870).
Le gouvernement de Victor-Emmanuel n'en était pas moins docile à satisfaire toutes les exigences impériales relativement au paiement de la dette pontificale. A ce sujet, Mastaï jouait une comédie grotesque. Afin de stimuler le zèle des fidèles pour le denier de Saint-Pierre, il avait déclaré qu'il ne voulait pas souiller ses mains en recevant l'argent de l'Italie. Pour tout accommoder, on usa de la combinaison suivante : le gouvernement italien expédia à Paris ses millions excommuniés. Là, Bonaparte et sa femme Eugénie soufflèrent dessus et les envoyèrent purifiés au saint-père, qui s'empressa de les utiliser sans autres scrupules. En effet, le 28 juin 1868, le Moniteur annonça que l'ambassadeur de France à Rome avait remis, à l'ordre du gouvernement papal, au cardinal Anlonelli, qui avait accepté,
le paiement des sommes échues jusqu'alors pour la detle pontificale.
Pie, ayant ainsi obtenu satisfaction pour ses délicatesses de « demoiselle», eut le bon goût d'adresser ses remerciements à l'Italie; il le fit par l'organe de YUnità cattolica, qui les formula en ces termes gracieux : « Pie IX, fidèle à ses principes, et immuable (irremovibile) dans ses résolutions, n'entre pas dans ces accords. On lui restitue une partie de son bien, et il Xaccepte, reconnaissant pour In puissance qui le lui fuit restituer. 11 ne sacrifie aucun de ses droits et ne se prête à aucune adhésion ni directe ni indirecte. Au contraire, le Cabinet de Florence contracte avec la France, et admet l'intervention catholique dans les affaires de Rome. Pur là même qu'il restitue, il confesse avoir volé le bien d'autrui. Menabrea avait protesté, au milieu des applaudissements des députés, qu'il suspendrait le paiement tant que les Fiançais resteraient à Rome. Aujourd'hui, il change sagement d'avis et paie; il paie en or, et laisse au royaume d'Italie le papier fripé (en vertu du cours forcé, tous les paiements se faisaient en papier). Les finances romaines s'améliorent, tandis que les finances très italiennes (italianissime) sont de plus en plus en décadence. »
A propos de ces insolences ecclésiastiques, Mauro Macchi fait cette juste observation : « L'ironie est cruelle, mais elle est méritée. Celte fois les prêtres ont raison. »
En effet, ce traitement ignominieux qu'elle subissait, la monarchie l'avait rendu inévitable par son obéissance servile à Ronaparte. Sans elle, l'épée de Garibaldi aurait extirpé depuis longtemps du cœur de l'Italie le chancre de la papauté.