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GUIGNOL AU VATICAN

Lors de la fameuse réunion des évêques à Rome, en juin 1867, Maslaï leur avait manifesté l'intention de convoquer un Concile général, dit œcuménique dans l'idiome de l'Eglise. Les o00 prélats avaient répondu par de vives congratulations. A leur sens, la réunion d'une pareille assemblée serait « une grande œuvre d'illumination et de pacification. »

Le pétulant Dupanloup, qui se flattait d'être un des oracles de ce Concile, accueillit l'idée avec enthousiasme. Dans sa grosse vanité, sans songer même à s'enquérir des desseins secrets du Vatican, il se hâta de déterminer quels devaient être, selon lui, la pensée et le but à poursuivre. II déclara ceci : Le Concile est appelé à délivrer la société des trois fléaux suivants, arrivés à l'état aigu : la ruine des croyances précipitée par la direclic" impie des études scientifiques et philosophiques; le débordement des mœurs accéléré par mille moyens nouveaux de propagande corruptrice; et enfin les malentendus injustes que les ennemis de la religion se plaisent à perpétuer entre l'Eglise et les peuples modernes.

En un mot, d'après Dupanloup, le Concile aurait mission de combattre et d'anéantir à jamais la Révolution, — rien de plus, rien de moins !

Le véritable objectif du Vatican ne comportait pas autant de rhétorique. Il ne visait sérieusement qu'un seul point : la proclamation du dogme de l'Infaillibilité du pape. Par là serait définitivement écrasée dans l'Eglise toute velléité d'indépendance et de liberté. Un seul homme, Mastaï, aurait le droit de penser et de parler.

D'ailleurs, Pie et les jésuites avaient préparé de longue main ce grand coup d'Etat ecclésiastique. A dater de la proclamation de Y Immaculée-Conception, la croyance à l'infaillibilité personnelle du pape, très activement chauffée, avait envahi tous les esprits catholiques. Les prétendus gallicans eux-mêmes, tels que Montalembert et Dupanloup, prêchaient

l'autorité et la suprématie pontificales en des termes que n'eussent pas désavoués les plus enragés infaillibilistes. Et puis, n'avait-on pas entendu les évêques réunis en 1862, pour la canonisation des martyrs japonais, dire à Pie IX : « Quand vous parlez, c'est Pierre que nous entendons; quand vous décrétez, c'est à Jésus-Christ que nous obéissons »? Mêmes protestations de l'épiscopal en 1867. La chose y était, si le mot n'y était pas encore.

Grâce aux jésuites, Mastaï était déjà considéré par tous les dévots comme incapable de se tromper. La masse crédule admettait envers le chef suprême de l'Eglise celte obéissance du cadavre aux mains du fossoyeur, qui faisait le fondement de l'infâme société de Loyola. Maîtres du Vatican, les scélérats voulaient que, désormais, l'institution catholique n'eût d'autre constitution que la leur. D'un mot, d'un geste, ils pourraient ensuite régler les consciences. Leur domination indiscutée resterait immuable avec la papauté. L'œuvre accomplie par eux sous ce pontificat était immense, puisque le nouveau dogme, avant d'être solennellement défini, recevait la consécration de la foi des fidèles.

Bien plus : aucun évêque ne contestait la vérité de l'infaillibilité au sens des jésuites; un certain nombre de prélats seulement déclaraient inopportune l'inscription de cet article au Symbole. Aussi, nul n'eut l'idée d'opposer à la doctrine formulée par les disciples de Loyola cet argument sans réplique pourtant : que la question de l'étendue des prérogatives papales avait été résolue au quinzième siècle par deux Conciles généraux, celui de Constance et celui de Bâle, dans un sens complètement opposé à l'enseignement ullramonlain actuel, et que l'Eglise, par conséquent, ne pouvait se déjuger. Mais qu'étaient-ce que les Conciles pour les jésuites? Depuis longtemps, ils imposaient aux membres de leur Société le vœu de professer et de soutenir jusqu'à l'effusion du sang l'infaillibilité du pape. (Civitta cattolka, 15 juin 1867.) D'après Bellarmin, cardinal et jésuite, on ne cessait de répéter chez eux que le ponlife est supérieur au concile. Restait à prouver cette affirmation audacieuse par le fait, en plaçant un concile œcuménique dans la main du pape. De même qu'autrefois les évêques l'avaient aidé à refuser aux prêtres et laïques toute participation au gouvernement de l'Eglise, ainsi le pape, souftlé par les jésuites, se disposait à exclure ces mêmes évêques, aux applaudissements des prêtres et laïques, de toute autorité dans le gouvernement des consciences catholiques.

Le 29 juin 1868, le pape lança la bulle d'indiction du concile général, « qui sera tenu, disait-elle, l'année prochaine dans notre illustre ville de Rome et dans la basilique du Vatican, et qui s'ouvrira le 8 décembre, jour de la fête de l'Immaculée-Conception de la Vierge Marie, pour être terminé à la gloire de Dieu et pour le salut de tout le peuple chrétien. »

Tous les patriarches, archevêchés et évêques de la catholicité étaient convoqués, sous les peines portées par le droit ou la coutume, contre quiconque ne s'y rendrait pas, à moins de grave empêchement. (8 septembre 1868.)

Une lettre d'invitation fut adressée aux Eglises orientales schisma tiques.

« Le patriarche de Constanlinople, raconte Petruccelli délia Gattina (Il Concilio), ne voulut pas recevoir la lettre de Pie IX, bien qu'elle fût reliée en maroquin rouge, avec ses armes et son nom en lettres d'or. Il en savait assez par les journaux, et prévoyait que les Pères du Concile n'aboutiraient qu'à se disputer avec violence, et à s'arracher la barbe et les cheveux comme autrefois. Or, le patriarche était prudent : étant chauve, il tenait d'autant plus à sa barbe, Aussi, ayant ordonné de placer le superbe volume sur un coussin, il le fit rendre au légat, qui fut remercié et poliment éconduit. »

Le métropolitain de Chalcédoine restitua pareillement la lettre, avec cette simple et énergique apostrophe : « Laissezmoi la paix! »

L'évèque de Salonique déclina l'invitation pour ces cinq raisons : 1° Que dirait le patriarche? 2° Pourquoi un Goncile à Rome plutôt qu'en Orient? 3° Pourquoi le pape veut-il nous attirer dans ses griffes? 4° Le pape porte le glaire, au mépris de la défense des saintes Ecritures; il n'a qu'à le quitter et à dissoudre son armée ; o° Qu'il renonce au Filioque et qu'il prenne femme; alors il n'y aura plus de graves différences dogmatiques entre les Grecs et les Latins.

Plus folâtre encore, l'évêque de Trébizonde manifesta devant l'encyclique la joie d une jeune tille en" présence d'une riche corbeille de noces. Il reçut la lettre, la regarda avec complaisance, l'admira, la porta à son front, à sa bouche, à sa poitrine et... ailleurs, la tourna et retourna dans ses mains en poussant de petits cris folichons : « Oh! Rome! Oh! saint Pierre! Oh! le saint-père! » Puis il finit par dire qu'il ne savait pas le latin; que, d'ailleurs, il ne voyait pas la nécessité et n'était nullement curieux d'assister au Concile.

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Ainsi les hauts dignitaires de l'Eglise d'Orient bafouaient la vanité, l'outrecuidance de Mastaï. Uœcuménicite (universalité) s'en allait en fumée. Le Concile de Home ne devait être qu'un Concile de Latins. L'Eglise d'Orient, celte branche principale et la plus ancienne de l'Eglice chrétienne, refusait même d'entrer en relations quelconques avec Je tyran de Rome.

Pie adressa également une lettre aux protestants, mais sans les inviter au Concile. Avec son impertinence accoutumée, il les exhortait seulement à profiter de l'occasion pour faire pénitence de leurs révoltes passées. Quelques uns, entre autres l'éminent presbytérien anglais John Cumming, demandèrent si, dans le cas où ils se présenteraient, on leur accorderait la liberté de parler et de formuler les causes de leur séparation d'avec l'Eglise romaine. Mastaï leur fit répondre qu'il ne pouvait être question «de discuter ce qui a déjà été examiné, jugé et condamné. » 11 les renvoyait insolemment à ses théologiens pour faire amende honorable entre leurs mains.

Tous, bien entend, haussèrent les épaules au langage de ce vieillard fou d'orgueil.

Jusqu'alors les rois et princes catholiques avaient représenté dans les Conciles le corps laïque des fidèles. Pie, violant à leur égard toutes les traditions antérieures, dédaigna de leur adresser aucune invitation. Dans sa bulle d'indiction destinée aux évoques, il se contenta d'exprimer l'espoir que les princes et souverains, non seulement n'empêcheraient pas lès prélats de répondre à son appel, mais encore se plairaient « à les favoriser, à les aider et à les assister avec le plus grand zèle. » C'était, du même coup, affirmer sa suprématie indiscutable sur le corps épiscopal, et son indépendance absolue des pouvoirs civils.

Une telle audace ai rait pleinement justifié les représailles des gouvernements ainsi joués et bafoués. 11 n'aurait dépendu que d'eux, et en particulier de la France, de rabattre l'arrogance insensée de Mastaï. Du reste, celui-ci, malgré sa démence sénile, n'ignorait pas que l'intervention des puissances eût empêché la proclamation de l'infaillibilité. Si Bonaparte lui avait dit : « Dans le cas où vous tenteriez d'imposer ce dogme, je retirerais immédiatement mes troupes de Rome, » le malfaiteur du Vatican se fût abstenu de poser la question.

« La France, écrivait M. de Bismark le 5 janvier 1870, a entièrement le Conale dans sa main; en retirant ses troupes, elle peut le mettre dans l'embarras. »

Mais l'histrion de Décembre avait une de ces faces prédestinée aux larges soufflets. De plus, il était entouré de misérables aussi abjeclsque peu clairvoyants. La convocation du Concile qui aurait dû déterminer l'évacuation de l'Etat romain par les troupes françaises, fut précisément le prétexte invoqué par ces hommes d'Etat ridicules pour les maintenir dans les domaines du pape. Un plat reniât, M. Emile Ollivier, disait avec sa sottise phénoménale :

« Sans l'annonce du Concile, il eût été temps dcsedemam.'i r si cette condition (la sécurité des Etats romains, à laquelle était subordonné ce retrait; n'avait pas été réalisée. Nous ne voulûmes pas le faire, alors que tous les évêques de l'univers accouraient autour de la chaire de Pie IX. .Notre retraite, dans ces circonstances, eût paru une déclaration de guerre à la papauté, à l'épiscopat, au catholicisme; il eût été étrange de choisir, pour y mettre fin, le moment où notre occupation nous donnait l' office glorû ux de protecteurs de lu liberté spirituelle dans une de ses plus solennelles manifestations. »

Ce pleutre, entré honteusement aux Tuileries par l'escalier de service, oubliait ce qu'il avait écrit quelques papes auparavant. A propos de l'intention manifestée par Pie IX de convertir en arti< les de foi les propositions du Svllabus, il avait tracé ces lignes : « Contre de telles insanités, la menace de l'évacuation immédiate des Etats pontificaux et de la dissolution du Concile n'eût été que l'exercice permis de la légitime défense. »

L'Univers, triomphant de cette lâcheté de Bonaparte el lises conseillers, jeta au sire ce défi effronté : « Qu'il empêche l'exécution du Concile, s'il peut le faire. Lorsqu'on en sera là, il verra son possible, et la conscience catholique verra le sien. » (9 septembre 1869.)

Bonaparte, que sa bipole épouse menait à présent p bout du nez, couina la léte el ne souffla mot. Il était résolu à laisser faire. L'Italie el l'Espagne suivirent son exemple.

Dès le 0 février 1869, l'organe des jésuites en Italie, la Civittà cattoliça, avait dévoilé avec une raie impudence comment la secte immonde de Loyola entendait mener le Concile. Voici ce qu'on lisait dans la célèbre Revue :

«< Presqiie partout se trouve répandue la conviction que le futur Concile sera 1res court, comme par exemple celui de Chalcédoine ; car on sent combien il est difficile, dans les circonstances pr sentes, de le maintenir assemblé pendanl longtemps. Avant tout, on attend des évêques qu'ils se

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montrent unis dans les questions principales, en sorte que la minorité ne puisse pas faire une longue apparition. Les catholiques espèrent que le Concile proclamera les doctrines du Syllabus, en énonçant, au moyen de formules affirmatives, les propositions qui y sont émises sous forme négative. Ils accueilleront avec joie la proclamation de l'infaillibilité dogmatique du pape. On espère que la manifestation unanime du Saint-Esprit par la bouche des Pères du concile établira ce dogme par acclamation. Enfin, un grand nombre de catholiques émettent le vœu que le prochain Concile ferme pour ainsi dire le cycle des hommages rendus par l'Eglise à la Vierge en promulguant le dogme de sa glorieuse Assomption. »

Cet article révélait lout entier le plan du Concile : celui de supprimer autant que possible les débals, e( de réduire l'Assemblée à une simple parade. En un mot, les jésuites et le Vatican avaient résolu de mettre le revolver sur la gorge du Saint-Esprit; ils avaient peur que le pigeon sacré, vu son âge, ne tombât en quelque bévue.

Cependant l'opposition de la minorité, dont parlait la Civittà cattolica, commençait à s'organiser en Allemagne; et Pie redoutait beaucoup les évoques tudesques, moins ignares et moins servîtes que ceux de France, d'Italie ou d'Espagne, « Les plus mauvais, disait-il. sont les Allemands; ce sont les plus mauvais de tous, car l'esprit allemand a tout gâté chez eux. »

Ce que Maslaï entendait par l'esprit allemand, c'était une science plus approfondie de l'histoire.

Durant l'été de 1869, le prince de Holenlohe essaya de former, avec l'appui de M. de Bismarck et du gouvernement bavarois, une ligue générale entre tous les Etats chrétiens, dans le but d'exercer une sorte d'action préventive sur les résolutions du futur concile. Le chef du cabinet de Munich représenta aux gouvernements que le Vatican était décidé à sortir de sa sphère religieuse et à faire proclamer des dogmes menaçants pour la paix des Etais.

La circulaire du prince de Hoheulohe n'eut aucun résultai.

Quant au parti ultiamontain, bien avant l'ouvert me du Concile, il témoignait le plus arrogant espoir. Dès le mois île juin 18G0, l'archevêque Manning d Angleterre et l'archevêque Deschatncs de Belgique, avaient levé le drapeau de l'infaillibilité papale. En France, l'Univers organisait à grand '• une souscription catholique en faveur du Concile, afin d'agiter l'opinion. «0 sainte Vi< riail un souscripi ur,

le pape vous a proclamée Immaculée, faites qu'il soit înkui-

SA VIE POÏ.IT1QUÏ ET l'ONTlFlCALF. 111

lible! » L'évêque de Nîmes, le fougueux Planlier, renégat des idées gallicanes pour plaire à ses ouailles aristocrates, écrivait : « Pour être infaillibles, les décrets des concile^ généraux n'ont pas besoin d'être préparés par une discussion : il n'en coûte pas plus à l'Esprit-Saint de préserver 11 de l'erreur dans le feu d'une acclamation que dans les conclusions d'un débat. »

L'effervescence ultramontaine était au comble.

En juillet 1860, la Gazette de Cologne publia le manifeste dit des Catholiques allemands ou de Collent z à l'évêque de Trêves, réclamant la participation des laïques à la vie de l'Eglise, la séparation de l'Eglise et de l'Etat, la liberté de la science et de la conscience, l'abandon de toutes les prétentions théocratiques du moyen âge.

Le ebanoine Dœllinger, de Munich, se mil à la tète de la résistance. Savant renommé, historien et théologien de premier ordre, étroitement mêlé à la vie politique et relig de son pays, il, jouissait d'une autorité considérable. En 1858, il avait déclaré que le pouvoir temporel des papes était le talon d'Achille du catholicisme. En 1803, il avait libremenl écrit sur les Fables papales du moyen-dge. En 1869, lesLctircs de 3 anus, qu'on lui attribue, éclatèrent comme un coup de foudre. Cet éloquent pamphlet, dirigé surtout contre l'infaillibilité papale, est le livre le plus formidable qui ait jamais paru contre la Curie romaine, ses usurpations el ses fraudes.

Vint ensuite la fameuse Déclaration de Fulde, signée par une vingtaine d'évêques allemands. Ces prélats protestaient respectueusement contre tout ce qui se préparait à Rome, feignant de croire que les projets ullramonlains étaient des calomnies inventées par les ennemis du Vatican.

« Jamais, disaient-ils, un Concile œcuménique ne proclamera un dogme qui soit en contradiction avec les principes de la justice, avec les droit de l'Etat, avec la civilisation et les vrais intérêts de la science, ou avec la juste liberté el le bonheur des peu files. Rien de moins fondé que la crainte que le Concile manque de la liberté nécessaire à ses délibérations.»

Cette opposition de l'Allemagne eut quelque écho en France. « ISous savons positivement, dit l'abbé Victor- Pelp, chanoine d'Orléans, que durant l'été de 1869, Monseigneur Dupanloup, après avoir envoyé un ecclésiastique de confiance auprès du prévôt Deellinger, auteur' du Janus, se rendit de sa personne en Allemagne, qu'il eut une conférence avec Dœllinger, el qu'il prit alors la résolution de

propager en France ses objections contre l'infaillibilité. » (Monseigneur Dupanloup, 184o-I87o.)

Poussé par son ami Montalembert, que le Syllabus avait dégoûté du romanisme et converti au gallicanisme, Dupanloup tenta en eiTet d'opposer une digue au torrent ultramontain qui entraînait la prêtraille de la France. Au moment de partir pour le Concile, il adressa comme adieux à son clergé des- Observations sur la controverse soulevée relative' ment à la définition de l'Infaillibilité. (11 novembre 1869.) Dans ce travail, il groupa tout ce qui avait été écrit de plus hostile contre la prétention papale.

Le 21 novembre suivant, Dupanloup publiait un Avertissement à M.Louis VeuUlot, qui l'avait maltraité dans l'Univers à cause de son attitude boslile à l'infaillibilité. On y lisait entre autres les passages suivants :

a S'il était avéré que vos doctrines sont bien nos doctrines, celles de l'Eglise, les haines que vous soulevez seraient aussi universplles qu'elles sont formidables: l'Eglise serait mise au ban des nations civilisées !

« J'arrive maintenant, monsieur, à votre campagne pour la définition dogmatique de l'infaillibilité pontificale : définition que votre zélé a résolu d'imposer au Concile... De quel droit vous êles-vous permis de tracer aux évêques un programme?... Vous demandez en ce moment qu'un immense cri s'élève et force les Pères du Concile à ce saisir de la question posée par vous et à prononcer. Mais, encore une fois, qui êles-vous donc ? »

Mais rien ne pouvait arrêter l'emportement des passions catholiques. Dans une lettre au chanoine Dœllinger, où il l'invite à accompagner à Rome l'évêque d'Orléans comme théologien, Montalembert trace ce tableau du clergé ultramonlain :

« Vous admirez sans doute beaucoup l'évêque d'Orléans ; mais vous l'admireriez bien plus encore si vous pouviez vous figurer l'abîme d'idolâtrie où est tombé le clergé français. Cela dépasse tout ce qu'on aurait pu s'imaginer aux jours de ma jeunesse, au temps de Frayssinous cl île Lamennais. Le pauvre Monseigneur Maret, pour avoir exprimé des idées très modérées dans un langage plein d'urbanité et de charité, est traité publiquement, dans les journaux soi-disant religieux, d'hérésiarque et d'apostat par les derniers de nos curés ! De tous les mystères que présente en si grand nombre l'histoire de l'Eglise, je n'en connais pas qui égale ou d cette tranformation si prompte et si complète de la France

catholique en une lasse-cour de fanticamera du Vatican!

« Tout misérable que je suis, j'essayerai de me traîner jusqu'à Rome, ne fût-ce que pour protester par ma présence contre les bassesses qui vont se produire, et qui risquent de triompher. » (7 novembre 1869.)

On devine avec quelle colère Mastaï accueillit ces protestations. 11 se vengea en encourageant de toutes ses forces les champions de l'infaillibilité, en applaudissant à tous les coups qui atteignaient ses adversaires. 11 écrivit à Deschamps, archevêque de Malines : « Nous avons éprouvé une vive jouissance en voyant avec quelle clarté vous développez les principes que vous énoncez, par quels arguments vous les soutenez, avec quelle sagacité vous réfutez les sophismes qu'on leur oppose. »

Ici, Pie donnait un éclatant démenti à son infaillibilité prétendue ; il décernait à l'archevêque et à lui-même un brillant certificat de la plus crasse ignorance. Dans son livre, en effet, pour établir la croyance du clergé français du 17e siècle à l'infaillibilité, If. Deschamps avait invoqué une lettre adressée en 162o par les prélats réunis aux autres prélats du royaume, laquelle reconnaissait formellement l'infaillibilité de Pierre. Vérification faite, il se trouva que la dont on faisait si grand tapage, comme représentant l'opinion des prélats de l'assemblée des évèques de France, n'était qu'un projet de l'évêque de Chartres, rejeté par l'assemblée précisément à cause de la phrase sur l'infaillibilité dont l'archevêque lirait un si gros argument pour sa thèse.

A la veille du Concile, afin qu'on sût quelles étaient ses intentions et ses volontés, Mastaï édicta sous sa propre responsabilité trois constitutions fondamentales : 1° Sut le code disciplinaire de l'Eglise (4 octobre) ; 2° sur le règlement du Concile (27 novembre) ; 3° sur l'élection du pape pendant le Concile (4 décembre.)

Par la première constitution, il se mettait en garde contre toutes les entraves que les gouvernements civils pourraient être tentés d'opposer à l'exercice de ce qu'il appelait les droits du Siège apostolique, en renouvelant contre eux les censures traditionnelles. Le cabinet des Tuileries protesta contre cette pièce, la déclarant contraire au Concordat. Antonelli dut répondre que les censures qui atteindraient éventuellement ailleurs la violation des immunités etjuridictionsecclésiastiques, resteraient sans application en France (22 décembre.). Par la seconde constitution, Pie formulait de siiii -t;:il chef et dans tous ses détails le règlement du prochain

Concile. Par la troisième enfin il établissait, en règle générale, qu'au cas où le pape mourrait durant la célébration d'un Concile œcuménique, l'Assemblée serait suspendue de droit, et l'élection du nouveau pape exclusivement réservée au collège des cardinaux.

Le règlement était significatif dans son dispositif. Maslaï manifestait impudemment son projet d'étrangler la liberté du Concile. Il se réservait de trancher seul les difficultés relatives à l'admissibilité aux séances ; il fixerait les places cl prononcerait sur les préséances; seul il nommerait à tous les offices ; seul il y déterminerait les formes à suivre clans les délibérations.

Pie s'occupa principalement d'organiser les congrégations ou commissions préparatoires, appelées- à élabor ment les décrets qui seraient soumis au Concile, c'est-à-dire à mâcher la besogne du Saint-Esprit. Ces congrégations, scrupuleusement triées sur le volet, se composaient uniquement de quelques prêtres ou religieux romains, sous la présidence des cardinaux, et entièrement inspirés parles gi docteurs jésuites de la. Civil ta Cattolica. Une brochure publiée peu de jours avant le Concile, et liés louée dans le camp ultramontain, s'efforça d'expliquer ce singulier procédé. L'auteur disait dans l'idiome des marmitons :

« On prélend qu'il, y a des évêques offusqués de ce que de simples prêtres aient été admis au secret des travaux préparatoires, lorsqu'eux les ignoraient. N'auraient-ils pas compris qu'il y a ici l'affaire de chacun son tour, et que le cuisinier n'est pas mieux servi que son maître, parce qu'il voit le diner qu'il prépare avant le mai're qui ne le voit que lorsqu'il a l'avantage de le manger ? Au Concile, ce seront les évoques qui auront la voix et les simples prêtres n'y auront plus de place. »

Evidemment ce Concile ne pouvait être, selon l'expre énergique i e l'archevêque Darboy,qu'«/i Concile de sacristains. Un autre évêque français l'appela dans le latin d'église: Ludibrium Vaticanum la Farce du Vatican . Les faits vont démontrer éloquemment que les deux qualificatifs étaient d'une rigoureuse justesse. Pour jouer cette détestable comédie, Maslaï s'était bien réellement déguisé en Guignol ; de ce rôle il n'oublia rien, pas même les coups de bâton à distribuer aux autres acteurs de la farce.

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