‹ Pie IX devant l'histoireChapitre 9 sur 18 · APRÈS LE GUET-APENS · texte numérisé non relu

APRÈS LE GUET-APENS

Mentana avait été un ignoble guet-apens de la part de Bonaparte. Le drôle s'y connaissait : il ne réussissait bien que ces coups-là. La conception d'une entreprise honnête dépassait ses moyens, et avortait sous sa funeste influence, ainsi que l'avait prouvé la guerre de 1830, pour l'indépendance italienne. Après avoir proclamé que la Péninsule serait « libre des Alpes à l'Adriatique, » il l'avait laissée aux prises avec une situation des plus difficiles.

Mais la honteuse intervention des soldats de Bonaparte à Mentana fut un triomphe pour le parti clérical. Rome et les ultramontains de France rivalisèrent à qui dépenserait le plus d'enthousiasme pour célébrer la vaillance de ces guerriers qui, avec des fusils portant à 2,500 mètres et tirant douze coups à la minute, avaient vaincu des volontaires armés de piques. Il va sans dire que M. Louis Veuillot se distingua entre tous dans ce concert forcené. Il cracha à la face de Garihaldi sa boue la plus infecte. « Ni Rome ni la mort! s'écria-l-il, en faisant allusion aux deux mois par lesquels le héros avait formulé la revendication nationale; c'est ce que nous souhaitions, ce que nous avions osé prédire. 11 mourra dans les tisanes et les cataplasmes, en sonnant des fanfares imbéciles, et en dictant d'ineples impiétés. Q te l'Italie le ramasse et l'enveloppe de flanelle pour éponger les sueurs de la défaite. »

A ces hoquets de sacristain ivre, des voix vengeresses répon tirent, burinant les faits pour l'histoire. Edgar Quinel écrivit à Garibaldi :

a. Veytanx (Suisse), 12 novembre.

« Mon cher et grand Garibaldi,

« Lorsque j'eus l'honneur de vous écrire à Varignano, j'ignorais le rapport du général français, commandant les

troupes papales et françaises à Mentana. Quelle glorieuse confession pour vous la vérité a arrachée à vos adversaires !

« Ils confirment que leur présence était urgente à Rome pour la sauver. Ils reconnaissent ainsi, et le monde le saura, que sans l'invasion étrangère, vous auriez donné Rome aux

Italiens Et quelles terribles confessions au point de vue

militaire ! L'armée française et le pontife avaient tous les avantages : ceux du nombre et de l'organisation. Ils avaient une nombreuse artillerie (14 pièces), dès armes de précision portées à la perfection, des fusils à aiguille, des fusils chassepot. — Qu'aviez-vous à opposer à de telles forces?

« Quatre mille jeunes gens sans instruction militaire, amvés récemment sur le champ de bataille, sans vivres, sans provisions, à peine armés de vieux fusils de rebut et presque brisés, sans chaussures, et ayant les communications interrompues par le gouvernement italien.

« A parler avec vérité, vous aviez sur les bras trois armées. Et avec cela, qu'avez-vous fait ? Une chose sans exemple. Vous avez, pendant toute la journée du 3 (novembre), opposé une ferme résistance aux troupes alliées. D'après leur propre confession, malgré l'écrasante supériorité de l'armement ils n'ont pu vous rompre sur aucun point. Les vôtres ont dormi sur le champ de bataille de Mentana; ils n'ont été nullement inquiétés la nuit. Les troupes alliées n'ont pas mène atiaqué les avant-postes. De celte manière, vous avez eu toute la nuit pour continuer sans être molesté, avec le gros de votre petite armée, la retraite qu'ils avaient principalement cherché à empêcher. Vos adversaires n'ont donc réussi en rien de ce qu'ils voulaient.

« Voilà, cher et grand général, ce que tout le monde dira en Europe de la journée de Mentana. Elle sera consi pour vous et vos héroïques compagnons d'armes comme l'une des plus glorieuses... Une poignée d'hommes sans armes a tenu en échec, en rase campagne, des alliés qui avaient pour eux tous les avantages, el derrière eux deux ou trois puissants.

« Que vos amis soient fiers d'une telle journée. Us en ont le droit. Quant à moi, mon seul bonheur et mon seul oi est de me dire

« Votre ami,

« K. Qr i.Ni:r. »

Dans une éloquente proclamation distribuée à Rome,

Mazzini flétrit en ces termes la trahison du cabinet italien :

« En présence des faits accomplis, toute illusion est un crime ou une folie.

« Notre gouvernement monarchique aurait pu profiter d'un appel parti de Rome. Il ne Fa pas fait.

« Node gouvernement monarchique aurait pu devancer les Français à Rome. Il ne l'a pas fait.

« Notre gouvernement monarchique a permis aux volontaires de se grouper en nombre suffisant pour commencer la lutte; puis il les a empêchés de se grouper en nombre suffisant pour achever la conquête.

« Notre gouvernement monarchique a emprisonné deux fois Garibaldi; il a choisi le moment de l'intervention étrangère pour former un ministère semi-clérical, hostile à toute liberté; il a dissous le comité de secours, il n'a franchi la frontière pontificale que pour rendre au gouvernement du pape les populations qui avaient appelé l'Italie par leurs plébiscites (Viterbe, Frosinone, Velletri, etc.); il a assisté sans émotion au massacre de nos frères italiens ; à l'approche des Français, il s'est retiré des positions qu'il avait occupées; il a renié Rome, l'Italie et l'honneur de notre drapeau !

« Une dynastie qui débute en cédant à l'étranger le tombeau de ses ancêtres (la Savoie à la France), et qui finit par Lissa et Cu>tozza (batailles perdues en 1866 par les généraux piémontais contre les Autrichiens), ne peut attirer sur vous que le malheur, la perfidie et la honte. Si vous voulez sauver voire patrie, hâtez-vous donc de séparer ses destinées de celles de ce gouvernement. Libres alors, exempts de toute défiance, de toute crainte de trahison, jetez-vous résolument dans la lutte et soyez vainqueurs...

« Italiens, à Rome, à Rome ! »

De Guernesey, Victor Hugo joignit sa grande voix à celle de ces illustres patriotes. Il célébra les vaincus de Menlana et cloua Mastaï au pilori de ses vers immortels :

« Pontife élu que l'ange a touché de sa palme, A qui Dieu commanda de tenir, doux et calme, Son Evangile ouvert sur le monde orphelin, 0 frère uuiversel à la robe de lin, A demi dans la chaire, à demi dans la tombe, Serviteur de l'Agneau, gardien de la Colombe. Homme près de ta fin, car ton front est tout blanc, Et le vent du sépulcre en tes cheveux se joue, Vicaire de celui qui tendait l'autre joue,

A cette heure, ô semeur des pardons infinis, Ce qui plait à ton cœur et ce que tu bénis, Sur notre sombre terre où l'âme humaine lutte, C'est un fusil tuant douze hommes par minute ! »

Mais Pie ne se contentait pas de bénir les engins de destruction. Sous son inspiration, les zouaves-bandits, qui n'avaient pas su se battre, achevaient lâchement l'œuvre des chassepots qui avaient « fait merveille. » En dépit des lois militaires, ils commirent des atrocités inouïes, préludant ainsi à la besogne que prochainement le Saint-Père confierait à ses bourreaux. Voici une lettre, écrite le 28 octobi'e, de Porto Corese, qui prouve l'infamie des mercenaires. Elle est signée par une commission de docteurs et professeurs de Turin, membres de l'Association italienne de secours pour les blessés et malades en temps de guerre, et nous la reproduisons textuellement :

« Nous signalons à l'exécration des nations civilisées le fait suivant : — Six blessés avaient été déposés provisoirement à la station du chemin de fer de Monterotondo. Des instructions avaient été données pour que les infirmiers militaires les transportassent à l'hôpital. Déjà, par ordre de M. Cipriani, professeur et médecin, un des six blessés avait été transféré, lorsqu'une compagnie de zouaves papalins envahit la station. Les pauvres blessés se déclarèrent spontanément prisonniers; le capitaine des zouaves répondit aux blessés par des coups de revolver. Deux des cinq Garibaldiens restèrent morts sur place. Les trois autres, torturés à coups de baïonnette, furent forcés de se confesser.

« Ces malheureux sont aujourd'hui à l'hôpital de Porto Corese. Leur vie est en grand danger, deux d'entre eux ayant été percés chacun de dix-sept coups de baïonnette, et le troisième de trente-deux coups.

« Ont signé : docteur Laura ; docteur Secondo Berrutti; professeur Luigi Peraglia; Celestino. »

La férocité des brigands catholiques, opérant pour le compte du Bon Pasteur, mettait d'autant plus en re ief la conduite de Garibaldi, le grand excommunié, le maudit des prêtres et des rois. Abjurant les saintes traditions de l'Eglise, lui et ses volontaires ne consultaient que les lois éternelles de l'humanité à l'égard des soldats papalins. Tandis que les mercenaires importaient en pleine civilisation les moeurs du chacal, les compagnons du héros traitaient avec générosité l'ennemi hors de combat. A Monterotondo, ils avaienl poussé

la générosité jusqu'à se cotiser pour offrir leur collecte aux prisonniers.

Victor Hugo n'avait point exagéré : Mastaï s'intéressait énormément au chassepot qui avait si bien tué à Menlana. « Dans la chambre d'un capitaine d'un régiment français, dit une correspondance de Y Univers, Pie IX apercevant un fusil, demanda si c'était un fusil chassepot. 11 l'a pris dans ses mains. Il s'en est fait expliquer le mécanisme. »

Le journal italien la Ri forma, dans son numéro du lo novembre, témoigne par des faits irrécusables que l'acte sauvage de Monterotondo n'était point une exception, et démontre en même temps qu'il a dû obtenir l'approbation complète des autorités ecclésiastiques, s'il n'a été ordonné par eux.

« Lors de sa rentrée à Rome (5 novembre) après l'affaire de Mentana, dit cette feuille, l'armée papaline traînait à sa suite les blessés garibaldiens. Au passage du cortège, on vit des prêtres et des moines pousser l'emportement jusqu'à crier: — Mort aux assassins! Fusillez-les! piquez-les! Mort à Garibaldi! » (Article cité par le Courrier français, 22 novembre 1867.)

Le 6 novembre, les bataillons français et papalins victorieux firent à Rome leur entrée solennelle, lis défilèrent triomphalement devant l'aventurier Kanzler et le général de l'ailly, aux cris de : Vive le souverain pontife ! Vive Pie IX, pape-roi ! Vive la France catholique ! Vive l'empereur Nap >léon! Vive Rome papale !

Le 7, Mastaï assista, en présence de l'état-major des deux armées, à un pompeux service célébré dans la chapelle Sixtine pour le repos des âmes « des vaillants soldats morts glorieusement en défendant la cause du Saint-Siège. »

Le 13, il reçut en audience solenelle le général de Faillyet tous les officiers de la garnison française de Rome. Avant de leur donner sa bénédiction, Pie leur adressa ces paroles:

« Je suis heureux de revoir l'armée française dans mes Liais. Je suis heureux surtout de la voir arriver à temps, dans une circonstance si mémorable. Ma petite, mais fidèle et vaillante armée, avait fait, vous le savez, des prodiges de valeur. Mais elle était épuisée par une lutte inégale. Elle n'en a pas moins rendu par son courage et sa constance un service signalé à la papauté, à la France elle-même en quelque sorte, et bien plus à l'Italie, laquelle doit lui être reconnaissante d'avoir contribué à la débarrasser d'une engeance nuisible qui ne peut que troubler sa tranquillité.

<■<■ Soyez donc les bienvenus, fils de la nation très chrétienne! » (Les Pontificaux et les Garibaldiens, par J. C. P., 1868.)

La nouvelle occupation de Rome par les troupes de Bonaparte exaspéra les patriotes. Pour répondre aux mensonges et aux provocations impudentes de Maslaï, le Comité romain publia dès le 17 la proclamation suivante :

« Puisque l'Europe méprise nos aspirations nationales, et que nous sommes le jouet de cosmopolites sans foi aux ordres du prêtre-roi, mettons les armes à la main... Protestons par lé sang contre un gouvernement qui est la négation du propres et de la civilisation. Les femmes, les enfants, les vieillards inoffensifs, si cruellement traités par les sbires farouches et étrangers, champions de la tyrannie sacerdotale, crient vengeance : ils l'auront !... .N'est pas Romain quiconque sympathise avec le soldat qui de nouveau vient souiller de sa présence le sol de notre patrie, et qui a décimé nos forces à Mentana. N'est pas Romain quiconque use d'objets fabriqués par la nation qui a enseveli les gloires immortelles de 89 dans la honteuse défense du gouvernement du Syllabits. »

Mastal sentait parfaitement que la Révolution ne désarmait pas, que le massacre de Mentana n'avail fait qn'exa ter son audace et la rendre plus menaçante. 11 voyait ayee effroi Bonaparte disposé à remplir l'engagement pris par lui de retirer ses troupes aussitôt le calme rétabli à Rome. La faction cléricale mit donc tout en œuvre pour retenir l'armée française. Elle sema le bruit qu'une autre expédition garibaldienne se préparait. A Florence, disait-on, il existait un atelier où l'on confectionnait des ehpmises rouges ; à Sora, une bande de 3,000 garibaldiens songeait à franchir la frontière. A la première annonce du départ d'une partie de la division française, Pie aurait dit avec beaucoup d'humeur, répétait-on : « Je ne vous ai point appelés; libre à vus de vous éloigner quand vous voudrez. »

En attendant, le gouvernement ecclésiastique s'occupait activement à renouveler les horreurs de 1849. Police et bourreaux entraient en scène.

Un décret ministériel destitua sommairement les fonctionnaires de l'Etat romain qui avaient commis aréique acte suspect pendant le dernier' mouvement. 11 fut enjoint au <ardinal d'Andréa de rentier à Rome, sous peine de déchéance.

Les argousins se ruèrent anx perquisitions dans les niaisons privées, et jusque dans l'hôtel de l'envoyé anglais Oddo

Russell, sous prétexte d'y rechercher les mines elles bombes cachées par les révolutionnaires. Les arrestations se multiplièrent ; les deux plus notables' furent celles de Monti et Tognetti, les deux citoyens qui avaient si habilement travaillé à faire sauter la caserne Serristori. Emprisonnés quelques jours après l'explosion, ils attendirent leur jugement jusqu'au 16 octobre 1868. Nous emprunlons îe récit de leur procès à l'auteur d'une Vie de Pie IX, écrite d'après des documents authentiques et secrets.

« Le 16 octobre 1868 ! jour qui Marqua avec le sang, clans les annales de l'histoire, papale, on autre souvenir d'iniquité !

« Ce jour-là, le suprême tribunal de la Sacrée-Consulte se réunissait dans. Le lieu habituel, de ses réunions^ le palais de Monlecitoiïo.

« La discussion roulait sur les actes de la procédure inquisitoriale ; les accusés n'étaient point présents; les juges seuls siégaient avec le rapporteur, le représentant fiscal, et, ô ironie ! le défenseur.

« La discussion avait heu dans une vaste salle du palais, richement peinte et décorée. Sur le mur en îace de la porte d'entrée pendait un grand crucifix, et sous le crucifix s'élevait le buste en marbre de Pie IX. En avant du buste était une table semi-circulaire, en forme de fer à cheval, couverte d'un drap noir. — La couleur funèbre convenait en effet à de tels jugements ! — Douze fauteuils recouverts de pourpre, — la couleur du sang dont ces prélats étaient avides, — étaient placés autour de cette table pour les juges, tous en soutane violette. Le président siégeait au milieu sur un fauteuil plus élevé, et à chaque extrémité de la table siégeaient le rapporteur et le procureur fiscal, puis enfin le défenseur.

« Après le rapport, le réquisitoire fiscal et les conclusions de la défense, le président resta, seul avec les juges et le chancelier.

« 11 avait été déterminé à l'avance que ces deux malheureux seraient condamnés à mort, pour donner un exemple et frapper de terreur les libéraux. Il y eut cependant parmi les juges quelques voix pour rappeler qu'il s'agissait d'un procès polititique et qu'il n'y avait dans le fait qu'erreur et égarement d'esprit, sans perversité d'intention. C'était chose étrange qu'une telle observation de la part de prélats habitués à l'insensibilité et en présence de la décadence du pouvoir temporel.

« Le président de la Sa crée-Consul te, alarmé de cette

faiblesse de quelques prélats, avant d'en venir au vote, prit la parole à peu près en ces termes :

« Très éminenls frères, ce n'est pas la soif du sang qui m'invite à voler pour la peine capitale; mais nous ne sommes pas ici connue ministres de Dieu, mais comme gardiens de la justice. Dites-moi : ne voyez-vous pas quelle démoralisation s'infiltrera dans les rangs de l'armée pontificale si nous ne punissons pas du dernier supplice des hommes qui ont osé attenter à l'existence de tout un corps de troupes, quand bien même l'attentat n'a pu être consommé dans sa plénitude, grâce à l'inexpérience des assassins et au hasard qui a voulu que le gros de la troupe se trouvât hors de la caserne à combattre les insurgés? L'assassinat n'a-t-il pas été consommé contre vingt-sept victimes ensevelies sous les ruines de la caserne, sans compter dix autres blessés? Le pardon est une belle chose pour qui en a le droit; mais nous ne pouvons pardonner pour autrui; les ombres des victimes et leurs familles réclament une punition exemplaire ; nous ne pouvons nous substituer en leur place pour pardonner !

« Du reste, la justice ne peut parler de pardon ; elle doit examiner les faits, les circonstances, les raisons juridiques, la peine, et rien de plus. Or, dans le délit en discussion se présente le caractère non d'un délit politique, mais, bien d'un crime commun. Ce n'est point l'atteinte portée à nos institutions politiques que nous devons punir, mais bien le crime d'assassinal. Quel fut, en effet, le mobile du crime ? Ce n'est point un simple égarement d'esprit, le fanatisme n'étant point le produit de l'or, mais l'effet de la corruption du cœur entraîné au mal par l'avidité du gain. N'est-il pas en effet prouvé, par la procédure, que Monti et Tognetti ont reçu de l'argent de Giuseppe Ansiglioni, pour commettre leur forfait sanguinaire? N'est-il pas prouvé qu'Ansiplioni, dans la matinée qui suivit le 23 octobre, a donné à Monti dix écus? Et vous voudriez après cela qu'il ne soit question que d'un égarement politique, et non d'un délit de droit commun?... Très éminents frères ! Pesez bien la question, et puis votez ! »

« Ces considérations juridiques n'étaient pas de nature à convaincre tous les esprits; dans le vote, il y eut cinq voix pour la condamnation à mort et six contre. Tl manquait la voix du président pour faire pencher la balance d'un côté ou de l'autre. Ce vote pouvait épargner au gouvernement papal deux assassinats légaux en face du tribunal de l'humanité, de l'opinion p ibliqiie et de l'histoire; ce vole seul poivait arrêter la hache du bourreau ou la précipiter (chacun savait

Mastaï impitoyable, incapable d'user de son pouvoir pour faire grâce).

« Le vote ne se fit pas attendre.

« Il était pour la peine de mort!

« Et le chancelier, la main tremblante, écrivit la sentence capitale.

« Le président sonna la clochette; les huissiers entrèrent, et avec eux le rapporteur, le procureur fiscal et le défenseur.

« La sentence, écrite avec du sang, fut lue. Et, le même soir, dans les Prisons Neuves, le chancelier lisait à tognetti et à Monti la fatale sentence. Les deux malheureux s'y attendaient. Il ne restait plus que le recours en grâce; le défenseur le rédigea; les condamnés le signèrent. Mais l'hyène peut-elle se laisser adoucir par les prières de la victime qu'elle tient dans ses grillés? Jamais! Le recours en grâce fut rejeté et la sentence confirmée.

« L'agonie de Monti et de Tognetti fut cruellement prolongée pendant trente-neuf jours; trente-neuf jours durant lesquels ils comptèrent les heures, les demi-heures, les quarts d'heures sonnés par l'horloge des Prisons Neuves.

« Le 24 novembre, le jour même de l'ouverture du Parlement italien (comme si les prêtres, par cette coïncidence, eussent voulu jeter un présage fatal à l'unité italienne), ils montèrent sur l'échafaud.

« Ils mirent intrépidement la tête sous le couteau, et leur sang rejaillit sur la pourpre déjà tant de fois souillée de leurs assassins.

« La main de Pie IX ne trembla pas en signant la condamnation à mort de Monti et de Tognetti *, pas plus qu'elle n'avait tremblé en faisant appel aux chassepots de Menlana ! »

L Italie tout entière poussa un cri de réprobation et d'horreur contre l'infamie de Mastaï. Parlement, Universités, Conseils municipaux, Associations populaires flétrirent d'une voix unanime le malfaiteur du Vatican, qui élevait et bénissait l'échafaud. L'Assemblée populaire de Naples signa la protestation suivante :

« Les citoyens Napolitains, réunis pour protester contre l'exécution des deux martyrs Monti et Tognetti;

« Considérant que celte exécution est un appendice de Menlana, émus de cet acte infâme, mais persuadés que la papauté n'a représenté dans ce drame sanglant que le rôle

* Le frère Je Tognetti est un ami de l'auteur do -Pie IX devant l'Histoire. III 6

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brutal du bourreau, tandis que la vraie responsabilité retombe sur ceux qui ont armé son bras;

<■<■ Recueillant l'héritage des deux morts et jurant de venger le plus tôt possible leur mémoire, protestent aujourd'hui solennellement contre la complicité manifeste de l'empire français et du gouvernement italien dans l'atroce exécution. »

Le marquis Trevisani, syndic de Fermo, proposa au conseil municipal d'adopter i'orphelin du pauvre Monti. Une souscription publique, ouverte en Italie en faveur des familles des victimes, produisit environ 100,000 francs.

Le guet-apens de Mentana avait produit une impression terrible d'un bout à l'autre de la Péninsule. Sur plusieurs points, l'indignation publique contre les honteuses traditions de la monarchie se traduisirent en émeutes ou échauifourées. A Florence, une ligue pacifique s'organisa contre les marchandises françaises. « La politique impériale, dit une correspondance de Florence datée du 27 novembre (Courrier Français , a creusé un abîme entre les deux nations, et r^lre gouvernement se trompe s'il croit nous avovr pour alliés dans l'en ntualité d'une lutte prochaine contre lu Prusse. »

Et sur les théâlres populaires, Arlequin disait : « Si j'étais Français, je me ferais Turc. »

Une autre ligue se formait, dont les membres s'engageaient à renoncer à toute pratique du culte catholique jusqu'à ce que le pape eût abdiqué sa royaulé de Rome. « Si cette ligue est bien organisée, ajoutait la même correspond mce du Courrier Français, dans deux ou trois ans, nous n'aurons plus de catholiques que les aristocrates, quelques paysans et les brigands. »

Pendant qne la nation se prononçait ouvertement pour une politique anti-française, le ministère Menabrea se flattait que, prenant en considération toutes ces bassesses, Bonaparte ne tarderait pas à ordonner l'évacuation complète du territoire romain. Mais Mme César menait en laisse maintenant tout à fait son impérial époux devenu bigot. Celui-ci se contenta d'évacuer Rome, pour rester à Civita-Vecchia (2 décembre^, à portée de faire un autre mauvais coup, en cas de besoin.

Néanmoins, les dirigeants monarchistes italiens se leurraient encore qu'une occasion prochaine se présenterait de réparer le tort que leur avait fait leur conduite ignominieuse. Ils comptèrent un moment sur le Congrès que Bonaparte, depuis le 9 novembre, proposait aux puissances pour

résoudre la question romaine. Mais les cabinets européens, écœurés de la politique de l'histrion des Tuileries, déclinèrent à l'envi l'expédient imaginé par lui.

Le 18 novembre, dans son discours d'ouverture des Chambres, Bonaparte s'exprima ainsi au sujet des affaires de Rome :

« Des agitations révolutionnaires, préparées au grand jour, menaçaient les Etats pontificaux. La Convention du 4o septembre n'étant pas exécutée, j'ai dû envoyer de nouveau nos troupes à Rome, et protéger le pouvoir du saintsiège en repoussait les envahisseurs.

« Le calme est aujourd'hui presque entièremenr rétabli dans les Etats du pape, et nous pouvons calculer l'époque prochaine du rapatriement de nos troupes. »

Les premiers débats de la session furent consacrés à la question romaine. Le sentiment public se manifestait jusque dans la rue, au passage de Bonaparte, par les cris de : Vive Garibaldi! A bas l'intervention! » Ces protestations eurent de l'écho dans les Chambres. Au Sénat retentirent de véh mentes accusations contre l'ambition impatiente et les violences impies de l'Italie. Les messieurs cardinaux, non contents de protester avec vivacité en faveur du pouvoir temporel de la papauté, revendiquèrent avec éclat, en son nom, les provinces détachées du domaine de l'Eglise depuis 1860.

Au Corps législatif, la discussion fut plus ardente encore* Jules Fa\re, qui devail démasquer, quatre ans plus tard, sa face de traître et dégorger sur la démocratie tant de fiel empoisonné, taisait alors métier d'opposition contre l'empire et contre le cléricalisme. 11 parla contre le pouvoir temporel du pape et blâma le gouvernement de s'obsliner à le maintenir. M. Jules Simon débita des banalités sur le principe de l'Eglise libre dans l'Etat libre.

A ces deux rhéteurs, qui eussent été ministres de l'empire si l'empire avait duré, Thiers répondit. Le sinistre baladin jabota sur l'unité de l'Italie, qui lui déplaisait plus que jamais, et sur l'absolue nécessité de garder Rome au papes

Enfin M. Rouher, ministre d'Etat et truchement de l'E gnole, son auguste maîtresse, s'écria dans son idiome d'Auvergne :

" Nous le déclarons au nom du gouvernement français : Non, non, jamais l'Italie ne s'emparera de Rome. » (o décembre 1867.)

De ce moment, le sort de l'empire était rivé au sort de la

papauté temporelle. 11 se faisait l'ennemi de l'Italie en détenant sa capitale historique, au mépris de tout droit.

Au Parlement italien, le 12 décembre, le docteur Bertani se leva pour répondre à M. Rouher. Faisant allusion aux injures que le vice-empereur avait crachées à la face de Garibaldi, au ridicule dont le misérable valet d'un César de pacotille avait prétendu couvrir le plus grand des Italiens, le député républicain s'écria :

« On a voulu flétrir ces volontaires en les accusant d'avoir fui. C'est un mensonge. M. Rouher a dit qu'à Mentana les chefs se sont retirés. Eh bien! messieurs, les officiers n'avaient pas d'armes; savez-vous par qui les officiers blessés étaient emportés? Par d'autres officiers qui, n'ayant qu'un bâton, voulaient une épée.

« M. Rouher a accusé Garibaldi de lâcheté. Savez-vous quels ont été les lâches? Ce sont ces officiers parlant français qui ont assassiné des prisonniers garibaldiens à la gare de Monterotondo, après le premier fait d'armes. Oui, ces braves ont été assassinés à coups de revolver...

« Entre la France et nous, il y a désormais un océan de sang! »

Et Bertani proposa cet ordre du jour :

« La Chambre proclame Rome capitale de l'Italie, la coexistence de l'Etat pontifical et de l'Italie incompatible, proteste contre les violations de son droit par le gouvernement impérial français, et passe à l'ordre du jour. »

A Rome, le gouvernement ecclésiastique feignait le calme et la confiance. 11 ordonna, pour le 26 décembre, la réouverture des théâtres, fermés depuis le commencement de la période insurreclionnelle. A ce propos, le Comité romain d'insurrection lança la proclamation suivante :

« Romains,

« Les descendants des individus enrichis par les papes rois, au prix du prix du sang et de la misère du peuple, ont fêté par des bacchanales les janissaires de la théocratie, encore souillés de sang romain. Que ces bâtards d'une noble se menteuse soient couverts de la honte et du mépris qu'ils méritent!

« Humains !

« Avec la perversité du cynisme, le gouvernement du Vicaire du Dieu de paix répond, par l'autorisation de rouvrir les théâtres, aux larmes des veuves, aux gémissements

des orphelins, à la douleur des mères, des épouses, des enfants de ces généreux citoyens qui ont payé leur tribut à la patrie par la mort, par la prison, par l'exil. Si l'on vous interdit d'honorer la mémoire des martyrs de la patrie, on ne saurait du moins vous empêcher d'offrir aux victimes de la tyrannie sacerdotale une consolation : celle de vous voir montrer à l'Europe, par votre attitude, que vous n'êtes pas les bâtards des prêtres...

« Vive Victor-Emmanuel, roi au Capitole! Vive Garibaldi ! »

Antonelli avait donné sa parole qu'on userait de clémence envers les patriotes compromis dans les derniers événements. Mais il se hâta de prouver, au nom de Maslaï, que la foi du prêtre est la loi punique, c'est-à-dire le mensonge. Une des premières mesures fut une circulaire du ministre de l'intérieur, faisant revivre le système de la confiscation à l'égard des condamnés poli l'eues; elle ordonnait la mise sous séquestre de tous leurs biens dans l'Etat pontifical, en garantie des dommages indéterminés qui pourraient leur être imputés.

Le gouvernement ecclésiastique fit mieux encore. Dans le courant de décembre, une maladie mystérieuse éclata brusquement dans les prisons où l'on avait entassé les prisonniers politiques. Les médecins se turent sur la nature de ce mal étrange. Le peuple expliqua leur silence et conclut à l'empoisonnement. (Correspondance de X Indépendance belge.) La raison dit que c'était logique, et l'histoire conclut comme le peuple. D'ailleurs, on ne prête qu'aux riches, et quelle institution fut jamais plus riche d'infamies que la papauté?

Cependant le cardinal-vicaire Palrizzi s'efforçait de sanctifier à sa façon la capitale de la catholicité. Pour remédier aux blasphèmes, à l'inobservance des fêtes, à l'irrévérence dans les églises, il renouvela par édit les anciennes lois pénales, notamment les prescriptions draconiennes de Léon XII. Il s'occupa spécialement de régler la toilette des femmes, auxquelles il interdit les robes courtes et enjoignit de ne paraître aux offices que la tête voilée. Et on osait dire encore que l'Eglise répugnait aux réformes!

« Nous l'avons échappé belle ! répétait Victor-Emmanuel an lendemain de Menlana. » Jamais faiblesse royale ne s'était exprimée avec une naïveté plus sinistre. Mais en sacrifiant Ganbaldi et le parti d'action, pour la troisième fois, aux ridicules menaces de Bonaparte, si le monatque pié-

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