‹ Pie IX devant l'histoireChapitre 12 sur 18 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

l'infaillibilité

Au 8 décembre 1869, jour fixé pour l'ouverture du Concile, déjà plus de 700 évêques étaient arrivés à Rome. Les prélats dévouésà l'infaillibilité furent, au Vatican, l'objet de l'accueil le plus empressé ; on les combla des plus flatteuses attentions. Autour des opposants, le silence et la solitude.

La grande majorité était infaillibilisle. Elle avait pour chefs principaux : les évêques Pie, de Poitiers, Plantier, de Mines, Donnet, cardinal-archevêque de Bordeaux, pour la France ; Deschamps, archevêque de Malines, pour la Belgique ; Manning, archevêque de Westminster, pour l'Angleterre, soutenu par le cardinal Cullen, d'Irlande.

A la tête de l'opposition se distinguaient, du côté de l'Autriche et de l'Allemagne : le cardinal-archevêque de Prague, Schwarzenberg, grand seigneur et grand courtisan ; le cardinal-archevêque de Vienne, Rauscher, étiqu,e et courbé, sans prestige- et sans voix; Haynold, archevêque de Colocza ; Strossmayer, évêque de Bosnie et de Sirmium ; Héfélé, ie de Rottenbourg. Le groupe français reconnaissait pour guides : Dupanloup, le vaniteux et bruyant évêque d'Orléans; Darboy, archevêque de Paris, prêtre libéral deLangrcs, venu à Paris en 1848, où, après le Deux-Décembre, il s'était fait le plat valet de Bonaparte et d'Eugénie, pour conquérir la mitre et la crosse; à ces deux coqs se joignait le gros cardinal Mathieu, célèbre par sa manie de traiter au Sénat non les question ecclésiastiques, mais les questions militaires, sous prétexte qu'il avait un frère contre-amiral.

Enfin une espèce de tiers-parti se formait autour de l'archevêque de Tours, Guiberl, du cardinal Bonnechose, de l'archevêque d'Alger, Lavigerie, de Forcade, évêque de Aevers.

Les présidents des quatre congréga lions permanentes, choisis parle pape, étaient : pourla commission de /ï<ie 'de la foi) : le cardinal Bilio, un barnabite âpre et entêté aux idées extrêmes, le rédacteur du Syllabus ; pour celles de la disci-

pline, le cardinal Caleiini, suppléé parCapalti, un-personnage brusque, raicle, absolu ; pour celle des ordres religieux, le cardinal Bizarri, préfet de la congrégation des évèques, un esprit inflexible ; pour celle d'initiative ou des postulata. le cardinal De Angelis, de vingt-huit jours plus âgé que Mastaï, qui s'était réservé la composition de cette dernière commission. Les membres des trois autres furent élus sur des listes d'où la Curie romaine avait soigneusement exclu tous les prélats connus par leur hostilité à la définition.

En réalité, les fourbes du Vatican se défiaient énormément du Saint-Esprit; ils agissaient en gens qui redoutaient de sa part quelque mauvais tour ou quelque bêtise. Us prenaient donc leurs précautions en mettant tous les atouts dans leur jeu.

Dès le 3 janvier, à la suggestion du cardinal Manning, un groupe d'évêques proposa au Concile la signature et le dépôt d'un postulation formulant cette déclaration : «L'autorité du pontife romain est souveraine et par suite infaillible. lorsque, usant du pouvoir apostolique, il enseigne à tous les fidèles les vérités concernant la foi et les mœurs. »

En même temps, une discussion préliminaire s'engagea sur le mode de délibération du Concile. Les modérés réclamaient plus de latitude dans le débat, ainsi que la reconnaissance du principe consacré par une tradition immémoriale exigeant l'unanimité morale pour la validité des décisions dogmatiques. A ces juste réclamations, Pie répliqua en substituant au premier règlement un autre plus sévère encore « qui permît, disait-il agréablement, de faire mieux la besogne en la précipitant. » L'idée était très originale et très neuve, assurément : par ce moyen, au rebours des parlements politiques, la majorité du Concile serait puissamment protégée contre la minorité; avec cet ingénieux procédé, on arriverait au triomphe à toute vapeur.

Le 10 janvier, le schéma ou proposition sur l'Infaillibilité fut renvoyé à la commission.

Alors l'archevêque Darboy trouva que les malfaiteurs du Vatican opprimaient ce qu'il appelait sa conscience. Lui qui avait approuvé Bonaparte d'avoir assassiné la loi en France, tué toutes les libertés, fait la tribune muette, la presse esclave, il se plaignit au bandit impérial que le pape fit de même à Rome et muselât ses subordonés. C'était bouffon, mais le personnage avait l'esprit subi il et retors; à qui l'eût interpe'lé, il eût certainement répondu par des sophismes élégamment tournés. 11 écrivit donc à son maître une le lire

dont nous cilerons les passages suivants, qui peignent du reste admirablement la physionomie du Concile :

« 11 e>t difficile de soutenir que le Concile ait toutes les apparences de la liberté. 11 n'a pas fait son règlement; ce ne serait qu'un inconvénient médiocre, si les droits d'une assemblée libre y étaient assez garantis. D'après le i . ment fait par lui-même, le Saint-Père a nommé présidents, secrétaires, questeurs, ou scrutateurs et cérémoniaires, soit 48 officiers du Concile, presque tous liai en- fixés à Rome. 11 a nommé de même la commission sur le rapport de laquelle il doit accueillir ou rejeter, sans avoir à moin résolution, toutes le.-> propositions de réformes ou de mesures nouvelles. Les autres commissions ont été nommées sous des intluen ■■-- auxquelles il n'est pas étranger. Un cardinal très autorisé, le premier des présidents du Concile, a d les listes de candidats que des religieux et des évêques complaisants ont répandues et appuyées parmi 250 vicaires apostoliques, abbés et généraux d'ordres relevant du Sainti gards et p!a:é> matériellement même sous sa dépendance. La majorité s'est trouvée ainsi faite; les listes officielles on' passé comme on l'a voulu et réglé d'avance, ni un homme de plus ni un homme de moins; sept ou huit Italiens po ir deux ou trois Français; ies ultramontains l'emportant sur toute la ligne, à l'exclusion absolue de ceux qui ne sont pas d'un romanisme assez accentué.

« Libre dans ses élections au degré que je viens de dire, le Concile est libre dans ses délibérations au degré que je vais expliquer. A cause des conditions acoustiques de la salle, la discussion est difficile, presque impossible. Beaucoup ne suivent pas, ou ne suivent qu imparfaitement l'orateur ; ce qu'ils n'ont pas entendu, ils ne peuvent le lire; car il n'y a pas de procès-verbaux des - . et de plus nous n'avons

pas le droit de faire imprimer, même pour les communiquer seulement à nos collègues, ni nos discours ni des mémoires à consulter. De tout cela il résulte que les observations et critiques des orateurs seront appréciées seulement par les commissaires nommés, comme il a été dit, sous la pression officielle, et que les votes seront émis par des hommes qui n'ont pas pu se rendre compte suffisamment de la discussion. Nous avons supplié qu'il fût porté remède à de si graves inconvénients; on n'en fait rien.

« Les exagérés viennent de faire une pétition pour demander que le Concile définisse l'infaillibilité du pape. Elle est revêtue de quelques centaines de signatures, dit-on j

1 i 8 PIE IX DEVANT L'HISTOIRE

pour en attirer un plus grand nombre, on a répanda le bruit que le Saint-Père désire la chose. Nous sommes un croupe d'environ IbO évoques de tous pays, sauf l'Espagne, qui venons d'envoyer au pape une contre-proposition 12 janvier 1870), à l'edet d'obtenir qu'il veuille bien ne pas laisser poser une telle question, à cause des difficultés théologiques, bistoriques et politiques dont elle est hérissée...

« On vient de nous remettre un projet de 21 décrets concernant l'Eglise en général, le pape en particulier, et les principaux rapports entre les deux autorités civiles et religieuse. A première vue la tendance en parait excessive, et on peut croire que nous n'aurons pas à édicter seulement des mesures d'apaisement et de conciliation. »

En conséquence de ces tendances qui peuvent am « des résultats regrettables pour l'Eglise comme pour l'Etat, » l'archevêque Darboy invite Bonaparte à agir auprès du gouvernement pontifical, de manière à sauvegarder les intérêts de l'Etat menacés, et à ne pas laisser compromettre :e Concordat par des résolutions qui seraient peu en rappoi t avec les institutions, les lois et les habitudes de la I

Ces 21 décrets ou canons sur l'Eglise, véritable manifeste du pouvoir théocratique, ayant été publiés le 12 février par la Gazette de l'Allemagne du Sud, les gouvernements s'émurent entîn. Lord Clarendon dénonça le caractère funeste pour l'Etat des canons de Ecclesid. Dans un avertissemei ■ confidentiel, le comte de Beust exposa à Anlonelli les inquié (iules que ces mêmes canons inspiraient à l'Autriche.

Quant à la France, M. Daru, ministre des affaires étran- . envoya à Rome une dépêche, mais émondée, édulcorée, énervée par M. Emile Ollivier, qui s'en vanta avec sa s accoutumée. Toutefois, telle qu'elle était, cette pièce : diait les décrets par lesquels l'Eglise, ne se bornant plus choses de la révélation, prétendait régenter encore l'histoire, la philosophie, la science et s'arroger, dans l'ordre législatif, judiciaire, pénal, une puissance absolue et indépendante du pouvoir civil. L'infaillibilité de l'Eglise devenant l'infaillibilité du pape, il en résulte, disait la dépêche, la subordination de la société civile tout entière et de l'Etat à !a papauté. En conséquence, en vertu de l'article 10 du Concordat, le gouvernement français demandait communication de tous les documents pouvant servir à la discussion, un délai pour les étudier et porter ses observations devant le Concile. L'ambassadeur théologien devait être M. le duc Albert de Broalie.

La note du ministfe de Bonaparte encouragea l'opposition, devenue plus accei tuée déjà et plus hardie depuis le nouveau règlement imposé au Concile par le bon plaisir de Pie IX. es présidents surent parlaitement contenir les évêques laircs. Pour un geste, on les rappelait à l'ordre; on leur retirait la parole, on prononçait la clôture de la discussion. Le 23 mars, l'évêque Strossmayer fut chassé de la tribune pour avoir osé émettre des doutes sur l'infaillibilité du pape et soutenir que les prolestants pouvaient être dans la bonne foi. I! y eu un vacarme si violent que les gendarmes du prélat, qui l'attendaient dans Saint-Pierre, voulurent forcer la porte de la salle des séances pour aller au secours de leur maître.

Le lendemain, Mastaï réunit autour de lui les vicaires apostoliques, ces évêques missionnaires appartenant la

fdupnrt aux ordres religieux, tous nommés diiectement par e pape et dépendant absolument de lui comme le chien appartient à son propriétaire. Entre autres calembredaines, il leur débita celles-ci :

« De grandes difficultés nous environnent, nous sommes à ce moment où Pilate jugeait Jésus. Les Juifs étaient furieux; Pilate voulait les renvoyer et délivrer l'innocent. Mais les Juifs, les Pharisiens savent crier; Pilate n'osa pas être juste... Et il y en a aujourd'hui qui ont des craintes du monde ! Us redoutent la Révolution ! Quelle faute ils font ! Ils cherchent les applaudissements des hommes ! Nous, mes enfants, cherchons l'approbation de Dieu. C'est le combat des évêques : défendre la vérité avec le vicaire de Jésus- Christ, et n'avoir pas peur ! Mes enfants, ne m'abandonnez pas ! (Non ! non ! Attachez-vous à moi, unissez-vous au vicaire de Jésus-Christ ! [Oui! oui !) »

Ces petits valets, sans science, sans volonté, bons, tout au plus, en général, à faire des curés de campagne, formaient le tiers du Concile. D'un signe, le pape les eût décidés à décréter qu'il faisait noir en plein midi, que deux et deux font cinq. Qu'on juge, après cela, de la farce malhonnête qui se jouait au Concile.

La note Daru avait été communiquée à Antonelli dans les premiers jours de mars. Le 6 du même mois, Mastaï informa l'assemblée que, sur l'avis favorable de la commission, le schéma relatif à l'infaillibilité leur serait soumis, et leur donna huit jours pour présenter leurs observations. C'était la réponse de Pie IX à l'épître comminatoire du ministre de Bonaparte.

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Au même moment, le pape adressa au plus fanatique des ultramontains français, le bénédictin Doni Guéranger, un bref significatif sur son livre récent : De la monarchie pontificale. Il s'exprimait ainsi au sujet des adversaires de l'infaillibilité : « Ce sont des hommes qui, tout en se faisant gloire du nom de catholique, se montrent complaisamment imbus de principes corrompus, ressassant des chicanes, des calomnies, des sophismes pour abaisser l'autorité du chef suprême que Jésus-Christ a préposé à l'Eglise, et dont ils redoutent les prérogatives; pleins d'audace, de folie, de déraison, d'imprudence, de haine, pour exiler les gens de leur faction... Dom Guéranger a enlevé tout prestige de sagesse à ceux qui avaient enveloppé leur pensée sous des discours dépourvus de raison ! »

Le 13 mars, mourait Charles de Montalembert. Il laissait un terrible écrit : l'Espagne et la liberté, un réquisitoire contre l'ultraniontanisine, où il brûlait ce qu'il avait adoré, et qu'on peut appeler son Testament. De plus, en ses derniers jours, il avait appelé le pape : Yldole du Vatican ! A ! homme qui l'avait tant prôné autrefois, mais qui enfin avait vu clair sur son compte, Mastaï gardait une rancune dont on ne peut se faire une idée. Il lui fit cette oraison funèbre et pleine de malveillance apostolique, de fiel pontifical : « Il est mort un homme qui' avait rendu Jes plus grands services à l'Eglise. J'ignore quelles ont été ses dernières pensées, ses dernières paroles; mais ce que je sais, parce que je l'ai lu de mes yeux, c'est que cet homme avait un grand ennemi, la superbe ! »

Non content d'avoir lancé au mort cette méchanceté, Pie ordonna au cardinal-vicaire d'interdire la cérémonie funèbie commandée à l'église d'Ara-Cœli par M. de Mérode, beaufrère de Montalembert. Pour éviter tout éclat, le prélat lit dire une messe à huis-clos pour un certain Carlo Charles), dans l'église paroissiale du Vatican, à laquelle il assista dans une loge grillée.

Cependant la note Daru exigeait une réponse officielle. Antonelli la rédigea avec sa désinvolture ordinaire, en se moquant des prétentions françaises. Après avoir fait l'apologie de la suprématie spirituelle et de l'infaillibilité papale « qui. disait-il, raffermira l'autorité des princes en donnant une nouvelle vigueur au principe d'autorité, » il concluait en exprimant l'espérance que l'empereur n'insisterait pas sut la demande de communication préalable des projets ou constitutions soumis à l'examen du Concile.

Néanmoins, le gouvernement de Bonaparte insista encore. Le 14 avril, il adressa au pape un Mémorandum reproduisant les considérations de la note du 20 février. Mastaï refusa plus opiniâtrement que jamais de faire aucune communication.

Devant cet entêtement prodigieux, le cabinet des Tuilerie.-* délibéra un instant s'il ne dégagerait pas sa responsabilité en rappelant les troupes d'occupation. Mais la bigoterie de la femme de César, la peur imbécile des cléricaux réduisirent bientôt à néant cette velléité de résistance. D'ailleurs, Bonaparte préparait un nouveau plébiscite pour consolider ce qu'il nommait sa dynastie; or, en offusquant Rome, il eût risqué de perdre l'appui des catholiques. Le comte Daru se retira, et Judas-Ollivier, qui se croyait un éminent politique, n'étant qu'un rhéteur boursouflé, se chargea de justifier le parti de l'abstention.

Au Mémorandum, Pie riposta en mettant à l'ordre du jour du Concile la délibération sur le schéma de l'infaillibilité.

Vainement l'archevêque Darboy insista-l-il par lettres auprès de Bonaparte pour le déterminera intervenir; vainement représenta-t-il que le Moniteur du 17 février, dans un article plein de révélations sur la situation des choses à Rome, et la brochure: Ce qui se passe au Concile, ne disaient que la vérité; vainement conseilla-t-il, pour intimider le pape, de rappeler l'ambassadeur, M. de Banneville, sans lui donner de successeur; maître Ollivier refusa tout, sous prétexte que le mal était fait, qu'il n'y avait plus de remède.

« Voilà bien des années, disait-il, que l'unique effort de l'épiscopat français a été de se séparer de l'Etat, de tout remettre entre les mains de Rome. Et maintenant que la papauté, avec l'aide de qui il nous a désarmés, travaille à le subordonner, que pourrions-nous?... Lois organiques, anciennes coutumes, tout a été brisé dans notre main; nous en sommes réduits aux vœux et aux paroles... Lorsque les droits de l'Etat sont menacés, nous ne réclamons que par un Mémorandum agenouillé; lorsque, malgré son humilité, ce Mémorandum est rejeté, nous n'insistons pas. »

Non, jamais on ne vil faquin et cuistre pareil à ce traître, à ce renégat. Décidément, l'homme au « cœur léger » était mûr pour l'Académie française, cette vieille prostituée.

Toutefois, ces lâchetés si plates n'empêchaient pas les monseigneurs ultramontains de crier que la France et l'Europe persécutaient le Concile!

Entre les gouvernements et les évoques, ii y .1 lit émula-

lion ignoble de faibles-e et de couardise. Les prélats opposants eux-mêmes se conduisaient d'une façon répugnante, prouvant ainsi à quel point la corruption romaine avait dégradé tout ce qu'elle touchait avec son chrême. Les miséracles tremblaient de voir transpirer dans le public les confidences qu'ils glissaient à l'oreille de leurs gouvernements. Aussi M. Louis Veuillot, triomphant de leur méprisable pusillanimité, les persifllait à outrance en ces termes :

« 11 n'existe officiellement aucune protestation contre la tyrannie du pape et le mensonge du Concile. Donc tout le Concile se prête à ce mensonge. Les uns prêtent leurs voix, les autres leur silence, et cette complicité consciente du silence est la pire des deux! »

La question de l'Infaillibilité n'était pas la seule qui préoccupât Mastaï au Concile. A celle-là se joignait la résistance des Eglises orientales, restées catholiques, à son autocratie insensée. Les catholiques arméniens surtout se montraient rétifs.

De temps immémorial, les Eglises d'Orient unies à Rome avaient gardé, outre leur liturgie spéciale célébrée dans la langue nationale, le droit de nommer leurs évèques, leurs patriarches, et d'administrer leurs biens.

Une telle indépendance n'était point pour plaire à Pie. Dès 1846, il s'était attribué la nomination de l'archevêque des Arméniens catholiques; il avait investi de cette dignité un nommé Hassoun, un des élèves les plus actifs et les plus audacieux du collège de la Propagande. Du jour de son installation, l'élu de Rome n'avait cessé d'employer toutes sortes de manœuvres et de violences pour détruire les li] de son Eglise. 11 avait réussi en partie, et pour compléter son triomphe, il ne lui fallait plus que le titre de patriarche de Cilicie. Hassun l'obtint en 1866, au moyen d'une pression scandaleuse et en multipliant ouvertement les abus de pouvoir. Parvenu à son but, il courut au Vatican pour déposer aux mains du pape sa renonciation aux piivilèges de son Eglise et livrer tous les droits conservés par ses prédécesseurs.

Mais le peuple arménien, moins accommodant que ses chefs, s'insurgea contre la bulle pontificale dite Revcrsurus, qui consacrait l'usurpation, et il fallut en suspendre l'exécution. Le Concile parut à Mastaï une occasion favorable de reprendre l'affaire et de vaincre la résistance des Armel quoique la rébellion de ceux-ci se fût étendue à la Chi aux patriarchats des Melchifes et des Maronites. Bien plus

unis dans la solidarité des mêmes intérêts menacés, Arméniens, Chaldéens, Melchites et Maronites avaient signifié à leurs patriarches leur ferme résolution de les considérer comme déchus et d'en nommer d'autres, au cas où ils consentiraient au sacrifice de leurs coutumes.

Le cardinal Barnabe», préfet de la Propagande, dirigeait en despote les affaires religieuses de l'Orient. Cassant, brutal jusqu'à la trivialité, il conseilla sur-le-champ les mesures de rigueur. On commença parle patriarche chaldéen Audu. Pie le manda au Vatican et lui ordonna de sacrer les deux prêtres récemment, nommés évêques par lui, bien qu'ils fussent repoussés par les Chaldéens. Le prélat résista. Mais, retenu au palais pontifical comme dans un coupe-gor^e, menacé, maltraité, il ne recouvra sa liberté qu'au prix de sa soumission.

La conduite de Mastaï ne fut pas moins violente à l'égard des Arméniens. Monseigneur Casangian, archevêque À Anlioche et abbé général des Antonins moines arméniens très opposés aux nouvelles constitutions romaines ', qui s'étaient unis à Conslantinople au mouvement anti-hassounite, fut dépouillé de sa charge. Stefanian, théologien de l'archevêque de Diarbékir, ayant tenu des propos hostiles à Hassoun. fut empoigné au sortir de sa messe par quatre agents du vicariat; ces malandrins, se ruant sur lui, s'efforcèrent de l'entraîner à une voiture qui l'attendait pour le jeter en prison. Stefanian cria, se débattit; on le frappa, on le roula dans la boue. Au bruit, l'archevêque Badhiaran accourut et couvrit son secrétaire de son corps. Les coquins lâchés par Barnabe s'arrêtèrent devant la dignité du prélat. Mais, le soir même, les théologiens et l'archevêque, comprenant qu'ils avaient tout à craindre des coupe-jarrets du saint-père, quittèrent leur demeure du Janicule pour se réfugier au couvent des antonins, sous la protection de l'ambassadeur ottoman Bustem-Bev.

Grand scandale dans Borne. Bustem-Bey intervint auprès d'Antonelli et de Barnabe. Ce dernier répondit avec l'impudence d'un malfaiteur : « On ne saurait souffrir que deux moines bravent la papauté; ce sont des drôles qu'on doit punir. Stefanian est un mauvais sujet qui trahit la Propagande, dont il a mangé le pain pendant dix ans. »

Bustem-Bey se retourna vers Pie. 11 l'engagea à retirer la bulle Reversurus, à destituer Hassoun. L'autre se rebiffa et répondit avec son orgueil accoutumé : « Me prenez-vous pour un homme sans caractère et sans honneur? J'ai posé

des actes, et rien ne me fera fléchir. » Ainsi, l'homme qui prétendait à l'infaillibilité n'avait plus même souci de démonlrer qu'il avait agi selon la juslice. 11 déclarait que du moment qu'il avait fait une chose, celte chose était bonne, indéformable. « Je suis la voie, la vérité, la vie, » avait-il déclaré un jour dans un accès de monstrueux délire.

De son côlé, Barnabô, en valet digne du maître, se déchaînait contre l'envoyé français à Conslantinople, M. Bourrée, l'accusant d'avoir suscité et fomenté le schisme arménien. « Le pape, dit avec colère le grossier personnage, a parlé très sérieusement à M. de Banneville; la destitution de M. Bourrée est imminente; je préfère traiter avec le Turc! »

Parbleu! le Turc, vicaire de Mahomet, n'était-ce pas le confrère du vicaire de Jésus-Christ? Entre imposteurs, on finit toujours par s'entendre pour voler et assassiner les peuples.

Mas-aï persista à vouloir imposer aux antonins rebelles de Rome un visiteur hassounite. L'archevêque Casangian refusa de l'accepter. Après trois sommations repoussées, le couvent des antonins fut mis en interdit par le pape. Les religieux étaient clans la gueule du loup. Menacés dans leur liberté, ils s'enfuirent de Rome, durant la nuit, avec des passeports délivrés par M. de Banneville (28 avril).

L'archevêque Casangian resta seul avec deux religieux. Malade depuis un mois, il avait inutilement sollicité son congé; Pie tenait à le garder sous sa griffe. Redoutant de ne pas sortir vivant de Rome, ce repaire de fauves, il résolut de s'évader à son tour; à quoi il réussit le 1er mai. Mastaï, furieux que cette proie lui échappât, lança sur ses traces deux prélats dévoués à Hassoun, et manifesta à M. de Banneville tout son mécontentement parce qu'il avait favorisé le départ du persécuté.

Le malfaiteur du Vatican préférait voir le schisme religieux ensanglanter l'Arménie plutôt que de céder la moindre de ses prétentions autocratiques. Au lieu de paître le troupeau, il l'écorchait jusqu'au sang; et quand les ouailles criaient, il les détruisait, suivant d'ailleurs en ceci comme en tout les saines traditions de la papauté.

La Constitution De Fide fut adoptée le 24 avril, à l'unanimité de 667 votants.

Vint ensuite la Constitution De Ecclesiâ. Elle comprenait quinze chapitres, dont le onzième traitait de la primauté du pape. Les modérés opinèrent qu'il ne fallait pas anticiper, et qu'on devait attendre, pour aborder la question de l'in-

SA VIE POLITIQUE ET PONTIl-'ICALE 1 23

f&illibilité, que toutes celles qui précédaient fussent résolues dans l'ordre fixé. Mastaï ne l'entendait point ainsi. Le 29 avril, le cardinal de Angelis notifia au Concile que la volonté du pape était qu'on discutât immédiatement ce point si grave. Le 8 mai, 67 évêques prolestèrent contre cette interversion dans les travaux, déclarant que c'était un défi au bon

Celte opposition ne changea rien aux résolutions adoptées. La Curie romaine passa outre. Elle voulait en finir à tout prix avant que les chaleurs devenues intolérables n'eussent dispersé les évêques, et surtout les missionnaires apostoliques, qui n'auraient pas eu le moyen de faire un nouveau voyage. Or, cette grosse troupe de prélats formait plus qu'un appoint : elle constituait la meilleure part de la majorité. Sans eux, îl n'y avait pas espoir de réussir.

Le Vatican redoubla donc de zèle pour entraver et annihiler les efforts de l'opposition; il al la jusqu'à faire voler à la poste une lettre de l'évêque allemand Kelteler à ses collègues. Entre temps, l'eunuque de Frohsdorf, M. de Chambord, donnait sa note grotesque dans ce charivari sacré : pour se distinguer de Bonaparte, il adressait à Pie l'assurance « qu'il demeurait de plus en plus attaché au représentant infaillible de i\olre-Seigneur Jésus-Christ. » Ah! le bon billet!

La discussion de l'infaillibilité commença le 18 mai. Quatorze séances se succédèrent, pendant lesquelles 64 orateurs furent entendus. Parmi les opposants se distinguèrent : Rivet, de Dijon; David, de Saint-Brieuc; Héfélé, Dupanloup, Schwarzenberg, Rauscher, Darboy; Ketteler, de Mayence; Strossmayer, Maret. Mais, toujours faibles et timides, ni les uns ni les autres de ces évêques n'osèrent battre en brèche le dogme lui-même; ils se bornèrent tous à contester l'opportunité de la définition. Dès lors, cela dégénérait en pures chicanes de procureurs.

En sorte que M. Ollivier, une fois par hasard, put faire une observation juste. « Il n'y avait pas, dit-il, cinq prélats qui n'eussent pactisé avec ce romanisme qu'ils combattaient des lèvres seulement, par antipathie contre les mains qui le leur présentaient. » Le débat vague, confus, ne fut qa.'une retraite hargneuse beaucoup plus que l'attaque à fond d'hommes qui luttent en désespérés pour la foi indestruclible de leur âme. Cependant, même cette ombre ou celte comédie de résistance exaspéra le despote du Vatican. Cris,

menaces, arrestations arbitraires, tout fut mis en oeuvre pour réduire au silence ou disperser les opposants.

Aux pressions irrésistibles du dedans vinrent s'a>>ocier les pressions du dehors, pour accélérer le dénouement. Les préoccupations des évêques étaient exactement l'inverse de celles des Pères du Concile de Trente. Les théologiens français disaient alors : « Si nous rentrions en France a; s avoir laissé prévaloir la suprématie du pape sur les Cou nous serions lapidés. » Tout au contraire, aujourd'hui, beaucoup de prélats français pouvaient craindre d'être lapidés par leurs prêtres et leurs fidèles, s'ils ne votaient au Concile du Vatican l'infaillibilité personnelle du pape. Les jésuites et l'Univers avaient ameuté partout la troupe des dévots. Ils leur avaient mis en tête que le symbole catholique était incomplet depuis dix-huit siècles, et qu'à présent, pour être sauvé, il fallait croire un dogme de plus.

Au plus fort de la discussion, les ultramontains lâchèrent sur Rome 300 prêtres, ivres de fanatisme et d'ignorance. Mastaï, pour les recevoir, leur fit ouvrir la salle du Consistoire. A peine eut-il paru au milieu du noir troupeau, qu'un formidable cri retentit : Vive £e pape infaillible! Pie leva ses deux bras au-dessus de sa tête et les agita en souriant : « C'est bien, mes enfants ! » balbutia-t-il, grisé d'orgueil à celte acclamation et assourdi par ces voix de curés de campagne, qui tonnaient plus fort qu'au lutrin.

Mastaï n'omit aucune rouerie malhonnête pour aiguillonner le clergé français contre ses propres évêques. Il expédia des brefs de félicitation et d'encouragement aux prêtres ultramontains de Marseille, de Besançon, d'Orléans, de Saint- Brieuc, de Perpignan, autant de censures infligées aux prélats respectifs de ces diocèses : Place, Mathieu, Dupanloup, David, Ramadié.

Le cardinal Guidi, archevêque de Bologne, ayant osé s'élever, à la tribune du Concile, contre l'infaillibilité de Pie, on l'interrompit violemment. Alors, s'adressant aux interrupteurs, il leur dit: « Qui êtes-vous donc et que faites-vous? Est-ce ainsi que vous comprenez la liberté du Concile? Vous n'avez qu'un devoir, en ce moment, celui d'écouter; qu'un droit, celui de dire : non placet (cela ne me plaît pas). Faites donc silence, ou venez me répondre. »

Après son discours, Mastaï le manda au Vatican. « — Fh bien ! cardinal, lui dit le pape, vous venez de prononcer un discours indigne et hérétique. Vous voulez retourner à Bologne, et sans doute vous faire bien valoir des révolution-

naires italiens. Or, je vous le déclare, vous n'y retournerez pas avant d'avoir signé une nouvelle profession de foi. » Et comme le cardinal essayait de démontrer l'orthodoxie île ses principes en s'appuyanl sur la tradition, Pie s'écria : « — La tradition, c'est moi ! »

11 nx avait rien à répliquer à ce vieillard en démence qui prétendait refaire l'histoire, du droit de son ignorance hien prouvée.

Le 3 juin, sur la proposition de cent cinquante Pères, une grande majorité vota la clôture de la discussion générale. La minorité, indignée, mit en délibération si elle ne se i irerait pas du Concile, ou tout au moins des débats. En lia de compte, elle se contenta de faire, le 4 juin, une protestation platonique contre la décision qui méconnaissait ses droits.

La discussion s'ouvrit sur les divers articles du schéma de l'Infaillibilité. L'évèque Vérot fut rappelé à l'ordre pour avoir proposé le canon suivant : « Si quelqu'un dit que le pape peut tout de son propre mouvement et selon sa propre volonté, qu'il soit anathème! » La majorité se souleva contre les évêques Dupanloup et David, qui demandaient seulement qu'on miligeàt la formule proposée. Le président Capalti, préjugeant le résultat définitif du vole, affirma hautement qne.le schéma ne serait point mutilé. Et l'évèque Gastaldi s'écria insolemment : « De nombreux journalistes attaquent les doctrines romaines; les gallicans prônent leurs orateurs, et Satan aussi loue les siens. »

Le tiers-parti, dirigé par Bonnechose et Guibert, rentra bientôt dans les rangs de la majorité.

Mastaï, dont la résistance de la minorité irritait la fiévreuse impatience, prenait une attitude chaque jour plus impérieuse. Avec une intempérance sénile, il bavait à tout propos des objurgations ridicules ou grossières. Au début du Concile, il avait dit : « Ils croient que cette assemblée ne servira de rien, et ils en rient. Je suis un pauvre homme, un pauvre misérable; mais je suis aussi le pape, le vicaire de Jésus-Christ, le chef de l'Eglise catholique, et j'ai réuni ce Concile qui sera son œuvre. De prétendus saijes, les capitaines des aveugles, voudraient qu'on ménageât certaines questions, et qu'on ne marchât pas contre les idées du temps. Mais je dis, moi, qu'il ne faut jamais craindre de proclamer la vérité et de condamner l'erreur. Je veux être fibre, ainsi que la vérité. » (M. Louis Veuillot, 9 janvier 1870.)

Le 17 juin, h l'occasion de l'anniversaire de son élection,

le cardinal Patrizzi lui présenta les félicitalions du Sacré- Collége, en disant : « Puisse la Vierge immaculée, qui par votre solennelle proclamation a vu s'accroître ici-bas l'éclat de sa couronne, procurer la définition de ce dogme qui vous déclare chef infaillible de l'Eglise ! »

Pie répliqua : ■

« Le Concile sera le triomphe de l'autorité divine et de la vérité. Ceux qui sont fermes, inébranlables, sont aussi les plus nombreux; d'autres hésitent devant le siècle, et sonl lâches devant ce qu'on appelle l'opinion ; d'autres enfin sont ignorants, ne savent ni ne comprennent... Je serai très bref, parce que je ne veux pas encourir le reproche de fatiguer mes auditeurs, comme cela arrive parfois en un certain coin du monde quand parlent certains orateurs. »

Ces orateurs que Mastaï injuriait bassement n'étaient autres que les évêqucs opposants, c'est-à-dire la minorité intelligente du Ccncile, rebelle à ses caprices orgueilleux et sinistres.

Sur ces entrefaites, le P. Theiner, préfet des archives secrètes du Vatican, ayant été soupçonné d'avoir communiqué des documents aux théologiens de l'opposition, fui révoqué de ses fonctions et placé sous la surveillance du prélat italien Cardoni. Il avait mérité depuis longtemps la haine implacable des jésuites pour avoir écrit une histoire de Clément XIV, où il tirait un coin du voile qui masquait leur scélératesse.

Ne pouvant répondre à toutes les adresses qui lui venaient des diocèses de France, Pie chargea son nonce à Paris. Flavio Chigi, de faire connaître au clergé français combien il se réjouissait de voir celte pieuse doctrine de l'infaillibilité si ouvertement affirmée et répandue parmi les prêtres et les peuples chrétiens. L'Univers (20 juin) se fit le porte-voix de Chigi. Le gouvernement français, tombé en quenouille, en gâtisme et en avocasserie, se contenta, pour tout châtiment de cette audace impudente, de morigéner le nonce et de l'obliger à faire une amende peu honorable.

Et Pie s'en allait avec son air faux bonhomme, jabotanl aux ambassadeurs et diplomates : « Quant à moi, je ne mêle de rien ; j'altends patiemment la fin de tout ce bruit. » Toujours l'écolier menteur de Volterra !

De guerre lasse, et tout le monde étant vaincu par la fatigue, un certain nombre d'évêques déposèrent une demande tendant à proroger le concile du 1er juillet au lb octobre. Les évêques français adressèrent à ce sujet une

supplique à Bonaparte pour qu'il intervint lui-même près du saint-père, « au nom de l'humanité et de la raison ».

M. Louis Veuillot était à Rome, surveillant tout ce bétail sacré, crosse et mitre, qu'il menait depuis si longtemps avec la verge. A cette requête, il haussa les épaules; puis il dit et écrivit : « Pour moi, je ne m'en irai qu'avec mon dogme dans ma poche ».

Et Mastaï répliqua : « II faut en finir; le Concile ne sera pas interrompu avant le vote du schéma, cela dùt-il conduire jusqu'à la fin d'août. »

Mon seulement Pie refusa d'accorder des vacances au Saint-Esprit avant qu'il n'eût accouché du fameux dogme, mais on ne lui permit même plus de fainéanter. Les séances du Concile commencèrent plus tôt, et les légats recommandèrent dans un monitum la brièveté des discours. La majorité entra alors en pourparlers avec un des principaux chefs de la minorité, l'archevêque Haynold, afin d'établir un accord général pour la clôture de la discussion.

Les Hongrois et les Allemands cédèrent. Aussi bien, vu les étroites limites où il se mouvait, le' débat était épuisé. Un évêque italien offrit 00,000 livres à qui pourrait dire quelque chose de neuf pour ou contre l'infaillibilité.

En apprenant la transaction acceptée par Haynold, Dupanloup, furieux, courut chez le prélat. « Monseigneur, lui dit-il, vous êtes traître envers la vérité! » Malgré la grande colère de l'évêque tapageur d'Orléans, la minorité accueillit la proposition de la majorité. Le 2 juillet, on vota pour la rédaction définitive du schéma; beaucoup d'opposants renoncèrent à la parole. Le 4 juillet, la renonciation devint générale, et le vote définitif fut fixé au mercredi 13 courant. Et M. Louis Veuillot s'écria :

La période du Saint-Esprit a commencé, et selon la prédiction du saint-père, elle sera courte. »

A cette réflexion saugrenue, un évêque ajouta celle-ci de son crû : « La preuve que le Saint-Esprit va parler, c'est que les hommes sentent le besoin de se taire. »

Le jour même du vote, avant la séance, un des plus anciens évêques de France, M. Rivet, de Dijon, tenta auprès du pape une suprême démarche.

« — Je suis infaillible, lui dit Mastaï.

« — Je l'ai toujours cru et enseigné, répliqua l'évêque, mais sous certaines conditions...

« — Sans conditions, interrompit le pape.

130 PIE IX DEVANT LHI5TOIRE

« — Alors, fit f évêque, je répondrai non placet (formule du vote négatif . »

Pie donnait, sur la marche des conciles, une explication bouffonne. « 11 y a, disait-il, dans un concile trois périodes: la période du diable, qui est courte ; la période de l'homme, qui est plus ou moins longue ; enfin la période du Saint- Esprit, qui a le dernier mot et termine tout magnifiquement. »

Le 13 juillet, sur 601 votants, il y eut 431 place! [oui), 88 non placet (non), et 62 placet juxtà modum oui, mais avec modification).

La formule soumise au vote et ratifiée par le suffrage de la majorité était celle-ci : « Les définitions du pontif< romain sont irréformables de par elles-mêmes. » Le 16, la majorité ajouta ces mots : « et non par le consentement de l'Eglise » ; ce qui enlevait tout subterfuge à l'opposition. Celle-ci envoya une députalion à Mastaï pour protester contre l'addition. Mais Pie qui tenait son dogme, déjà empoché par M. L. Veuillot, répondit hypocritement : « li est probablement bien tard pour changer ce qui a été délibéré. Du reste, je connais à peine le schéma; c'est au Concile, non à moi, qu'il faut s'adresser. »

Qu'allait faire la minorité? Suivrait-elle l'avis de l'archevêque Haynold, qui proposait d'opposer au nouveau dogme un non placet retentissant? Pour cela, il eût fallu un certain courage, et tout ce monde crosse, mitre, tonsuré, habillé de violet ou de rouge, était lâche; tous ces gens-là avaient prêté snnents aux rois ou empereurs de leur pays. Darboy et ses collègues français s'étaient agenouillés pour jurer devant ToMaparle, l'honni. e du crime; ils avaient mis leurs mains omis sa main souillée de la boue sanglante de Décembre; toutes les scélératesses du sinistre coquin, ils les avaient approuvées et 1 s approuvaient encore: enfin, ne le discutant jamais, le traitant comme s'il eût été infaillible dans l'ordre politique, pourquoi tant de simagrées pour reconnaître leur infaillible dans l'ordre religieux? On peut donc conclure meni que leur conduite, pas plus que celle du malfaiteur du Vatican, n'était dictée par le souci de la vérité ou de la religion: les uns et les autres obéissaient à des motifs inavoués et inavouables. Au fond de celte farce, il n'y avait qu'une question de domination.

Cinquante-cinq évêques opposants s'enfuirent piteusement, après avoir signé une molle protestation. Le même jour, I loup et Strossmayer écrivirent à Mastaï, le suppliant

d'ajourner jusqu'à novembre -la promulgation de la Constitution. Pie dédaigna de répondre.

Le 18 juillet, jour désigné pour la proclamation de l'Infaillibilité, à huit heures du matin, tous les évêques présents à Rome, au nombre de 546, revêtirent leurs ornements pontificaux et se rassemblèrent dans la basilique de Saint - Pierre. A l'entrée du pape, ils se jetèrent tous à genoux. Pie entonna la prière au Saint-Esprit. Ensuite, après avoir béni six fois le Concile, il proclama et sanctionna cette constitution dogmatique qui lui attribuait à lui-même sur l'Eglise et sur le monde une autorité illimitée, absolue, infaillible.

Deux voix seulement firent entendre un énergique non placet, un Italien, Riccio, évêque de Cajazzo, et un Américain, Fitzgerald, évêque de Little-Roch.

La parade terminée, M. Louis Veuillot salua d'un dernier coup de sifflet la déroute des prélats opposants. 11 écrivit : « La débâcle, l'effondrement, ou mieux encore la vaporisation a eu lieu ce matin ; vers dix heures tout était épuisé ! »

« Un ouragan éclata en ce moment, dit Petruccelli délia Gattina, à cause de l'inteuse cbaleur. On y vil une intervention de l'Espril-Saint ! On se souvint de Moïse et du Sinaï ! Et, plus fort que le tonnerre, tous s'écrièrent : Vive Pi> IX! Vive le pape infaillible!

« Quand les cris se lurent, Pie IX éleva encore la voix : — « L'autorité du pontife est grande, dit-il; mais elle ne détruit pas, elle édifie; elle soutient et défend les droits des évêques. Que ceux qui ont voté contre nous sachent qu'ils ont volé dans le trouble, et que le Seigneur n'est pas dans le trouble. Fasse Dieu qu'ils reviennent au sein de leur père, et qu'ils puissent dire av< c saint Augustin : Mon Dieu, vous m'avez donné votre admirable lumière, et voici que je vois ! »

« Et Pie IX bénit encore l'assemblée. El voilà comment on fabrique un Dieu à Rome! » (Storia d'Italia de 1866 à 1880.)

L'apothéose de Mastaï fut proclamée dans la bulle Pastor confirmée, promulguée, affichée contre toutes les règles; car, au mépris de la tradition, elle n'avait été ni souscrite par les évêques, ni suivie de la clôture du Concile. Par conséquent, aux termes du droit ecclésiastique, elle n'a aucune valeur exécutoire jusqu'à ce que la clôture du Concile soit prononcée, jusqu'à ce que les actes de l'assemblée aient •'■le signés par les évêques. Or, le Concile, sus] endu par les événements de la fin de 1870, n'a jamais été terminé.

Mais négligeant ces vétilles, Pie se considéra des lors

comme dûment et légitimement infaillible. Le 11 août 1870, Antonelli déclara au nom de son patron, dans une lettre au nonce apostolique de Bruxelles, « que la constitution Pastor seternus était devenue obligatoire, bien que le Concile n'ait pas été clos ni souscrit par les évêques ; tout cela n'étant qu'un pur accessoire qui n'affecte en rien la substance du jugement. »

Les évêques acceptèrent cette nouvelle énormité, et les opposants de la dernière heure se bâtèrent de rentrer dans la bergerie de Mastaï.

Des oo prélats qui avaient refusé de prendre part au vole du 18 juillet, les plus ardents à la résistance se montrèrent les plus serviles dans l'obéissance. Un nommé Las-Cazes, évêque d'Oran ou de Constantine, se précipita aux pieds de Pie en disant : « Je crois! » L'archevêque Darboy fit son med culpd devant ses prêtres, le 25 juillet; et le 2 mars 1871 il écrivit au pape pour déclarer qu'il adhérait purement et simplement au dé> ret du IS juillet.

Cette soumission toutefois n'était qu'une grimace et un mensonge. Comme Dupanloup, comme beaucoup d'autres, Darboy estimait qu'un évêché vaut bien une turlupinade. D'ailleurs voici comment, à la veille de son arrestation par la Commune (30 mars 1871), il dévoilait à un de ses prêtres, l'abbé Michaud, scandalisé de la comédie du Concile, le secret de sa pensée :

« Etant de l'armée, vous ne pouvez évidemment pas vous mettre en révolte contre vos chefs, ni attaquer le pape qui est plus fort que vous. Il faut donc extérieurement et dans vos actes officiels vous soumettre à cette infaillibilité et à ce Concile. Quant à votre conscience, vous avez assez d'intelligence, d'acquis et d'honnêteté pour savoir à quoi v< us en tenir. Ils auront beau faire et beau dire, h ui dogme ne s< ra jamais qu'undogme inepte, et leur Concile un Concile de sacristains.» (L'abbé Michaud, La Révolution dans l'Eglise.)

Après un tel langage, tout commentaire devient superilu: s'il n'eût été laquais chez Bonaparte, Darboy eût dignement servi chez Mastaï.

Les autres suivirent l'exemple de l'archevêque de Paris. Les Maret, les Gralry, qui s'étaient signalés, l'un par un livre de quelque valeur, l'autre par de hardis et cruels pamphlets contre l'infaillibilité, se vautrèrent à plat ventre devant l'idole. Aussitôt après l'armistice (février 1871'. le bruyant Dupanloup écrit au pape qu'il promulgue la I onslitution Pastor œternus, « sans craindre les clameurs des

ennemis de l'Eglise et du saint-siège. » On ne saurait être plus misérable et plus bas.

Vers le mois d'août 1871, il ne restait plus cpie sept ou huit évêques réfractaires. La grâce finit par les toucher successivement, et à bref délai. Les Haynald, les Héfélé, les Place, les Strossmayer profèrent leur mitre et leur crosse a. leur conscience, à l'honnêteté.

Au lendemain du Concile, l'archevêque de Munich réunit ses prêtres et leur dit : « Commençons donc de nouveau à travailler pour la sainte Eglise.

« — Oui, pour la vieille Eglise, répliqua Dœllinger.

« — 11 n'y a qu'une Eglise, reprit l'archevêque, ni nouvelle ni vieille.

« — On en a fait une nouvelle, » riposta Dœllinger.

Et il se retira en secouant la poussière de ses souliers. Ce fut le signal du schisme. Mais la foi n'existant plus dans les niasses, le mouvement ne se propagea guère. En ce siècle positif, on ne s'échautle plus pour le dogme. L'Eglise catholique, décrépite et forcée, pour produire encore l'illusion de la vie, de s'acoquiner aux vieux partis monarchiques, est eu train de périr avec ces cadavres, cadavre elle-même déjà putréfié.

La réunion du Concile à Rome coûta des sommes folles ; car Maslaï était pompeux et dépensait à pleines mains, non pour secourir les pauvres, mais pour rehausser l'éclat de la tiare. Dans le but de couvrir ces frais extraordinaires, la charité des fidèles étant insuffisante, il se fit faux monnayeur. Avec l'effronterie qui le distinguait, Pie émit quarante millions d'espèces métalliques, en pièces au dessous de leur titre nominal, au mépris du droit public consacré chez les nations civilisées. Cela constituait une gigantesque escroquerie. La France et l'Italie, où il prétendait écou er sa monnaie, le sommèrent de suspendre cette émission frauduleuse. Comme d'habitude, il s'entêta. Alors ces deux gouvernements fermèrent leurs caisses aux pièces d'argent du pape ; par suite, toutes celles de l'union monétaire firent de même ; et le trésor pontifical dut se résigner à des sacrifices énormes pour se débarrasser de ce métal décrié.

Bourreau de ses ouailles, chef de bandils, faux-monnayeur, le pape-roi Mastai était à peu près complet. 11 ne lui manquait plus que de se présenter une sébille à la main devant son public imbécile, en feignant la pauvreté pour extraire aux bigots leurs gros sous. Nous assisterons bientôt à celle dernière scène de la pièce.

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