CHAPITRE XI
LE NETTOYAGE DE l'ÉCURIE
Le jour même où Mastaï se proclamait Dieu, dans la basilique de Saint-Pierre, Bonaparte, son vieux complice, allumait la guerre qui devait les précipiter tous les deux du trône. Quelque jésuite, par 1 organe d'un confesseur favori, avait soufflé à madame César, née demoiselle Montijo, que ce serait un lustre incomparable pour la dynastie de foudroyer le protestantisme à Berlin, au profit du catholicisme. Pour montrer qu'on avait des idées, comme elle disait clans une de ses correspondances, et qu'on faisait toujours grand dans la maison, ellle résolut de prendre en main l'affaire. Après avoir brillé d'un si vif éclat dans la baute cocotterie, elle voulut étinceler dans la baute politique. Donc, elle s'élait écriée : « C'est ma guerre; je la veux ! »
Et les évêques qui venaient d'acclamer l'idole du Vatican, acclamèrent avec un égal enthousiasme la femme du Deux- Décembre, qui avait décrété dans son boudoir ou dans son atelier de modes l'extermination des hérétiques.
Mais au moment de partir en guerre, César-histrion et l'homme au « cœur léger», à la cervelle plus légère encore, Judas-Ollivier, en un mot, compère et ministre de Bonaparte, se souvinrent qu'ils ne pouvaient compter sur l'alliance de l'Italie, depuis Mentana ; il y avait du sang entre les deux nations. En réfléchissant encore, ils constat'! eut avec effroi que la neutralité même de la Péninsule était chose problématique. Le gouvernement impérial occupait la capitale de l'Italie, malgré elle; il protégeait le Vatican, un nid de vipères, un foyer de conspirations permanentes contre l'unité nationale, l'indépendance de l'Italie. Des bruits menaçants venaient de l'autre côté des Alpes. Le peuple voulait être maître chez lui, l'éloignement des soldats étrangers qui détenaient contre tout droit nne partie de son territoire. Déjà les patriotes italiens réclamaient à giands cris contre l'iniquité toujours vivante de 49; au besoin, on s'allierait
av -c la Prusse, et Bonaparte aurait deux ennemis à combattre.
Hélas! au dernier moment, le drôle venait de faire cette découverte : il n'était pas même prêt contre la Prusse. Il n'y avait plus à hésiter; il fallait à tout prix obtenir la neutralité de l'Italie, sous peine d'un écrasement certain. L'ordre d'évacuation de Rome fut donné.
Le 31 juillet, le duc de Grammont, ministre des affaires étrangères, chargea le marquis de Banneville, ambassadeur de Fiance près du pape, de faire connaître à Antonelli la décision arrêtée en conseil.
Pour justifier et excuser ce rappel des troupes, le gouvernement de Bonaparte exposa les terribles nécessités de l'heure actuelle... « Tant que notre drapeau, disait-il, reste dans les Etats pontificaux, ne fut-il gardé que par un soldat français, la Convention du lo septembre n'est pas exécutée, nous nous exposons, et avec nous le saint-siège, à toutes les complications qui en résulteraient en Italie... Si nous entions en campagne sans avoir l'Italie pour alliée ou sans être du moins assurés de sa neutralité, ce n'est pas mille hommes, mais cent mille qu'il nous faut à Rome; car la prudence obligerait à prévoir un conflit avec le go nement italien, à qui nous aurions fourni un prétexte pour se croire dégagé de la Convention et pour revendiquer la pleine liberté de ses actes. »
11 posait ensuite la suprême alternative dont la d issue possible enchainait fatalement les destinées de la papauté temporelle aux destinées de Bonaparte : « Ou la France sera victorieuse, et le gouvernement de Sa Majesté sera en possession d'une autorité morale suffisante pour faire en sorle que toutes les stipulations de la Convention de septembre qui protège le saint-siège soient remises en vigueur, et que le pape retrouve sa sécurité momentanément ébranlée, ou nous serons vaincus, et alors la situation du gouvernement pontifical sera désespérée. »
Que le régime ecclésiastique dût sombrer inévitablement avec Bonaparte, cela n'était pas douteux pour personne, pas même pour Antonelli.
Celui-ci attendait avec impatience la communication de M. de Banneville. Après l'entrevue, l'ambassadeur écrivit : cardinal a écouté avec une anxieuse attention la le tare de la dépèche, donnant parfois des signes d'assentiment à ce qu'il entendait. Il n'a ensuite contesté la valeur d'aucune des raisons qui ont imposé au gouvernement de Fera-
pereur la détermination à laquelle il a dû s'arrêter... Il n'a fait aucune difficulté de reconnaître qu'une défaite de la France serait le point de départ d'un cataclysme européen, dans lequel le saint-siège aurait tout à perdre et perdrait certainement tout... Il s'est montré reconnaissant des espérances que nous l'autorisions à rattacher à notre triomphe pour la consolidation de la sécurité ultérieure du saintsiège. » (Jules Fa vie, "Borne et la République française, 1871.)
La solution de la question romaine était donc fatalement subordonnée aux éventualités de la lutte entre la France et la Prusse. Tant que le résultat fut indécis, le gouvernement italien demeura immobile vis-à-vis de Rome. Aux députés patriotes demandant que l'armée marchât immédiatement sur la capitale, le ministère répondit (20 et 24 août) que la question romaine ne pouvait se résoudre par un coup de main. La lâcheté monarchique avait peur encore de Bonaparte ; elle redoutait aussi d'ébranler l'autel qui appuie le trône.
Mais l'opinion publique devint menaçante. La nation tout entière, par la voix de la presse, par celle des représentations communales et provinciales, des associations politiques et ouvrières, somma le pouvoir de résoudre sur-lechamp la question par l'occupation de Rome.
Le 3 septembre, on apprit que Bonaparte avait capitulé ignominieusement à Sedan et remis à Guillaume l'épée de Décembre. A celte nouvelle, un grand nombre de députés envoyèrent aux ministres italiens cette intimation en forme d'adresse :
« La catastrophe annoncée aujourd'hui trace au gouvernement son devoir : l'occupation immédiate de Rome. Au nom de la patrie, nous vous conjurons de prononcer le mot qu'elle réclame: qu'elle sache qu'aujourd'hui qu'il n'y a plus d'obstacle à la revendication de son droit, vous n'avez pas à hésiter. Nous ne voulons pas discuter sur les inexplicables retards des jours passés; mais l'hésitation, qui jusqu'ici pouvait être considérée comme une erreur inexcusable, serait demain un crime de lèse-nation, une trahison ! N'assumez point une responsabilité qui, avant d'être condamnée par l'histoire, le serait par votre conscience. En aucune façon, nous ne l'assumerons, nous, devant le pays. Songez que si le soleil se lève demain sans que l'Italie apprenne que son étendard va enfin flotter dans sa capitale sur le Capilole, elle pourrait, en vous voyant l'abandonner et rompre ainsi le lien des plébiscistes, pourvoir elle-même à son propre salut. »
SA VIE POLITIQUE ET PONTIFICALE i 37
Le jour suivant, le président du cabinet, Giovanni Lanza, répondit par cette lettre au député Mancini :
« Le conseil des minisires, à qui j'ai présenté voire adresse, me charge de vous déclarer que la résolution du gouvernement est de s'en tenir aux déclarations explicites faites par lui devant la Chambre des députés et au Sénat, et d'y conformer exactement ses actes, prêt à en rendre compte au Parlement, et à assumer toute la responsabilité de sa conduite politique. »
Le 4 septembre, pendant que la République surgissait en France sur les ruines de l'Empire honteusement écroulé, on répandait à Rome la proclamation suivante :
« Romains !
u Voici plus de vingt-un ans que fut prononcée à Rome la suprême parole qui doit assurer l'avenir de l'Italie et du monde, en proclamant la République. La force brutale nous a vaincus, et pendant vingt ans nous en avons souffert les persécutions. L'Italie put se dire ressuscilée; mais Rome, sa capitale, a été abandonnée à l'esclavage du prêtre. i\ous avons mis alors notre espérance dans celui qui s'intitulait Galant-homme, pensant que dans son intérêt, sinon dans le nôtre, il voudrait unir notre sort à celui du reste de l'Italie. Nous nous sommes trompés! Fidèle aux traditions monarchiques, il sentit le besoin du prêtre pour soutenir son trône, et risqua une Convention pour partager avec les zouaves et la légion d'Antibes la gloire de proléger le pontife. Deux fois Garibaldi tenta notre délivrance, et deux fois il tomba victime, d'abord sous les balles italiennes, puis sous les balles françaises. Et maintenant que, par suite de circonstances inattendues, une seule parole du roi d'Italie suffirait à rompre nos chaînes, il envoie ses troupes pour empêcher les autres de nous secourir.
« Pourquoi hésiter encore? Dans quelques jours, la France proclamera la République; l'Espagne en fera autant, et l'Italie resterait soumise à un roi qui..., et Rome à un pape qui l'a livrée à des bandits étrangers! Non, Romains! vous avez une plus noble mission ; relevez ce drapeau que vous avez si furieusement défendu en 1849; proclamez la République, non plus la République romaine, mais la République italienne. De Palerme à Turin, de Milan à Naples, de Gênes à Venise, on n'attend qu'un signal; les soldais italiens l'attendent, ces braves fils du peuple qui soutirent de se voir condamnés à tirer sur leurs concitoyens, et à monter la garde autour du pape, parce qu'ils sont les soldats du roi. Or sus! Romains!
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Ne lardez pas; tout délai serait fatal. Votre comité est au milieu de vous et marchera à votre tète au jour du combat; toutes les armes sont bonnes et tous les moyens permis pour reconquérir l'exercice desdioits imprescriptibles qui vous sont refusés. Mais nous avons des armes et de l'argent pour quiconque voudra exposer sa vie pour lacau^-e de la patrie! »
Aux grondements foimidables de la Révolutionne gouvernement monarchique de Florence s'émut enfin; il se sentit perdu s'il essayait encore de berner le peuple. 11 résolut d'agir conformément aux aspirations nationales. Le 6 lembre, on lisait ces lignes dans TOpimone, journal officieux:
« La proclamation de la République à Paris, la formation du gouvernement provisoire et d'un ministère con d'hommes non compromis dans les entreprises contre Rome, et dont plusieurs en 1848 se sont monli 3 à f expé-
dition du général Cavaignac et ont combattu la Convention de septembre, doivent nécessairement modifier nos rapports avec la France au sujet de la question romaine. ! événements, le ministère a renoncé à toute hésitation. Le conseil des ministres tenu aujourd'hui a été unanimement d'avis qu'il fallait résolument remplir le vœu de la nation en allant à Rome. »
Celte annonce causa une joie immense en Italie, an enthousiasme indescriptible. De toutes parts, même des villes pontificales, Terracine, Velletri. Viterbe, arrivèrent à Florence députalions et pétitions invitant le gouvernement à en unir sans plus larder.
En conséquence, le sénateur Ponza di San Martino partit pour Rome. 11 avait mission de persuader au pape, si c'était possible, de renoncer spontanément à son pouvoir temporel, et d'accueillir pacifiquement les troupes italiennes.
Ponza di San Martino était porteur d'une lettre du roi d'Italie à Mastaï, ainsi conçue :
u Très Saint-Père,
« Avec L'affection d'un fils, la foi d'un catholique, et le cœur d'un Italien, je m'adresse comme autrefois au cœur de Votre Sainteté.
a Un orage plein de dangers menace l'Europe; profitant de la guerre qui désole le centre du continent, le parti de la Révolution cosmopolite redouble de confiance el d'audace, et se prépare, surtout en Italie et dans les provinces gouvernées par Votre Sainteté, à faire subir les dernières offenses à la monarchie et à la papauté.
« Je ne doute pas que la grandeur de voire âme ne soit toujours à la hauteur des événements; mais à titre de roi catholique et de roi italien, et comme tel gardien et garant par la disposition de la divine Providence et la volonté nationale des destins de tous les Italiens, je me sens le devoir de prendre en face de l'Europe et de la catholicité la responsabilité de maintenir l'ordre dans la Péninsule et la sécurité du Saint-Sièpe.
« Or, bienheureux Père, les dispositions des populations romaines, et la présence parmi elles de troupes étrangi venues dans des vues diverses de lieux divers, sont des d'agitation et une source de périls évidents. En cas d'elfernce, les passions peuvent conduire aux violences et à L'efiusion d'un sang qui est le mien.
« C'est donc pour moi une inévitable nécessité pour la sécurité de l'Italie et du Saint-Siège, que nos troupes, qui gardent déjà la frontière, la passent pour occuper les positions indispensables à la sûreté de Votre Sainteté et au mainlien de l'ordre.
«. Votre Sainteté ne voudra pas voir dans cet acte de prévoyance une démonstration hostile. Mon gouvernement et mes forces se borneront absolument à une action conservatrice, et à protéger les droits des populations romaines facilement conciliantes avec l'inviolabilité du souverain pontife, son autorité spirituelle et l'indépendance du Saint-Siège.
« Votre Sainteté, comme je n'en cloute pas, et comme son sacré caractère et la bonté de son coin- me donnent le droit de l'espérer, s'inspirant d'un désir égal au mien d'éviter un conflit et l'emploi de la violence, pourra se concerter avec le comte San Martino, porteur de cette lettre, pour réaliser avec mon gouvernement l'entente désirée.
« Le moment actuel est solennel pour l'Italie et pour l'Eglise. Que la papauté rende efficaces l'esprit de bienveillance inextinguible de votre cœur pour celte terre qui est aussi votre pairie, et les sentiments de conciliation que je me suis toujours appliqué à traduire en actes, pour que, tout en satisfaisant les aspirations nationales, le chef de la catholicité, entouré du dévouement des populations italiennes, conservât sur les rives du Tibre un siège glorieux el indépendant de toute souveraineté humaine.
« Votre Sainteté, en délivrant Rome des troupes étrangères, en se soustrayant ainsi au péril continuel de se trouver au milieu du champ de bataille des partis subversifs, aura donné son achèvement à une œuvre merveilleuse, rendu la
paix à l'Eglise, montré à l'Europe, épouvantée des horreurs de la guerre, comment on peut remporter d'immortelles victoires avec un acte de justice, une seule parole de charité. « Je prie Votre Béatitude de vouloir bien m'accorder votre bénédiction apostolique, et renouvelle à Votre Sainteté la protestation de mes sentiments de profond respect. « Florence, 8 septembre 1870. »
11 était impossible de se moquer plus royalement de la Sainteté et de la Béatitude. Ponza arriva à Rome avec cette missive le 9 septembre. 11 eut tout d'abord une entrevue avec le Père Beckx, général des jésuites, le pape noir désormais plus puissant que l'autre. 11 vit ensuite Anlonelli. Au premier moment, le cardinal fit bon accueil à l'envoyé royal; mais ensuite il se montra fort indigné en apprenant l'objet du message. Il répondit « que le Saint-Siège ne céderait pas sans combat. » Quant à une transaction qui consisterait à iaisser au pape la cité Léonine sur la rive droite du Tibre, Antonelli la repoussa en déclarant que le gouvernement italien ne devait attendre aucun acte qui pût être interprété comme un assentiment tacite du spolié aux résolutions du cabinet de^Florence. (Dépêche de M. de Bébain, chargé d'affaires de France à Home, 10 septembre.)
San Martino fit observer au cardinal qu'il n'était pas venu pour discuter, mais simplement pour communiquer au pape les intentions du roi.
Le lendemain, il fut reçut par Pie IX. Voici le récit textuel de celte audience, fait" par A. B. d'H... [VitadiPioIX.J
Pie l'accueillit avec bienveillance, puis lui demanda le motif de sa mission. Le comte lui remit la lettre du roi. Quand le pape eut achevé la lecture et entendu les explications du porteur, il répondit : « — Qu'on fasse ce qu'on voudra, qu'on n'espère jamais mon adhésion; je pourrai bien céder à la violence, mais non acquiescer à l'injustice. » Ponza di San Martino déclara que la décision du gouvernement italien était irrévocable, et que les troupes étaient prêles au premier signal à entrer sur le territoire pontifical.
Pie, se rappelant sans doute alors la qualité d'infaillible qu'il venait de se faire décerner, s'écria d'un accent inspiré et les yeux au ciel : « — Monsieur le comte, je ne suis ni prophète, ni fils de prophète, mais en vérité je vous assure que les troupes italiennes n'entreront pas à Rome. » A quoi San Martino répondit d'un air modeste et malicieux : « — Je ne saurais non plus me vanter de descendre de prophète ;
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mais avec cinquante mille hommes bien armés et beaucoup decanons, il m'est peut-être permis d'opposer prophétie à prophétie, et d'affirmer que bientôt les troupes italiennes monteront la garde au Vatican. »
L'envoyé italien ajouta que, si la ville de Rome était tranquille, c'était à lui, comte Ponza, que le saint-père le devait. 11 raconta qu'à peine dans la cité, il avait vu accourir les chefs du parti libéral. Afin de mieux appuyer sa mission, ils lui avaient proposé de soulever les habitants, ce qu'il s'était empressé de refuser. « C'est précisément, continua le comte, parce que Rome est une ville calme et paisible que l'Italie croit bien faire en y transportant le siège du gouvernement, dans la confiance que, d'un côté, la sécurité du pontife y sera assurée, et que, de l'autre, le Parlement italien pourra s'y réunir, avec la certitude que ses délibérations ne seront jamais troublées par ces commotions populaires qui, dans une cité plus mobile, entraveraient le libre mouvement des affaires. »
Mastaï riposta qu'il ne voyait pas la nécessité du transfert de la capitale a Rome, qu'il ne croyait pas à la prétendue agitation du pays, qu'il avait espéré finir ses jours avant qu'on ne lui enlevât le dernier lambeau de ses domaines et autres lamentations du même genre. Ponza di San Martino l'assura que jamais l'Italie ne porterait atteinte à l'indépendance nécessaire à l'exercice de ses fonctions, et que cette indépendance lui serait solennellement garantie pleine et entière.
Mais le pape refusa de se rendre aux raisonnements et aux protestations du comte. Il finit, comme d'habitude, par se fâcher, et dit avec colère : « — Je me défie de vous; vous êtes tous des sépulcres blanchis. »
Avant de marcher sur Rome, le gouvernement de Florence tenait beaucoup à savoir si Pie IX, au cas de l'entrée des troupes italiennes, resterait ou non au Vatican. Sur ce point, Mastaï fut impénétrable. Il fit entendre seulement qu'il s'en remettait à la divine Providence ; il ferait ce qu'elle lui inspirerait, selon les circonstances.
Ne pouvant rien obtenir par la conciliation, le comte se retira en déclarant sa mission terminée.
Mastaï adressa au roi la lettre suivante :
« Majesté,
« Le comte Ponza di San Martino m'a remis la lettre qu'il
a plu à Votre Majesté de m'écrire; mais cette lettre est
indigne d'un fils affectueux qui se fait gloire de professer la
foi catholique et s'honore d'une loyauté royale; je n'entrerai
pas dans les détails de votre lettre, pour ne pas renouveler la douleur qu'une première lecture m'a causée. Je bénis Dieu, qui a permis que Votre Majesté emplisse d'amertume la dernière période de ma vie. Quant au reste, je ne puis admettre les demandes exprimées dans sa lettre, ni adhérer aux cipes qu'elle renferme. Je remets aux mains de Die ; propre cause, qui est en même temps la sienne. Je le prie d'accorder d'abondantes grâces à Votre Majesté pour la délivrer de tout péril, et la rendre participante des miséricordes dont elle a besoin.
« Du Vatican, li septembre 1870. »
Le 12 septembre, le Journal de Rome publia cette note laconique :
« Le roi Victor-Emmanuel a envoyé à Rome le comte Ponza di San Martino, avec une lettre de sa main au saintpère. Le roi commence sa lettre en se déclarant fils affei ! de foi catholique et d'une loyauté royale. Cependant,le but de la lettre est de faire savoir que, ne pouvant résister, comme il le dit, au parti d'action, il est déterminé à se mettre en possession de tout ce qui reste du territoire de Sa Sainteté. Tout commentaire sur cet acle inqualifiable serait superflu, comme aussi il est inutile de dire que le saint-père s'est forment déclaré opposé à toute espèce de transaction. »
Ce même jour, l'armée italienne franchit sur plusieurs points la frontière pontificale. Les habitants des villes romaines allèrent d'eux-mêmes au devant des troupes nationales. Partout où le drapeau tricolore fut arboré, à Vit à Civita-Castellana, à Terracir.e, à Civita-Veccbia, ce furent des transports d'entbousiasme et de joie.
Le 14 septembre, le lieutenant-colonel d'état-major Caccialussi se présenta en parlementaire au général Kanzler; il avait ordre de demander que le gouvernement pontifical laissât entrer librement à Rome les troupes italiennes, avec promesse en retour que l'indépendance du pape serait respectée et que les officiers indigènes à son service conserveraient leurs grades. L'aventurier Kanzler répondit que le pape, voulant être gardé par ses propres soldats dans sa capitale, il était impossible d'accéder à cette proposition.
Le lendemain soir, un aide de camp de Victor-Emmanuel, le comte Malavolta, vint renouveler la requête; Kanzler reconduisit par la même fin de non-recevoir. iules Favre, Rome et la République française.)
Le 17 septembre, le général Gadorna, poussant devant lui
les bandes pontificales qui se repliaient sur Rome, arriva en vue de la Ville éternelle et établit son quartier-général à Villa-Spada. Là. il reçut la visite du comte d'.Arnim, représentant de la Prusse près le Saint-Siège. L'envoyé prussien lui demanda quelles seraient ses intentions, au cas où les papalins opposeraient de la résistance; Cadorna répondit qu'il emploierait la force, s'il le fallait, pour occuper la ville. Alors le comte sollicita du général un délai de vingt-quatre beures, le temps de faire une nouvelle démarche auprès du pape; ce qui fut accordé. Le lendemain, 18, M. d'Arnim informa par lettre Cadorna que toutes les tentatives avaient échoué. Mastaï était décidé à faire couler un sang inutile, puisqu'il était clair que ses bandes ne réussiraient point à arrêter les Italiens. (Halo Fiorentino, Vita di Pie ifc
Le général Cadorna se hâta de comp éler l'investissement de la place.- Le bombardement commença le 20 septembre, à cinq heures du matin. Les attaques principales furent dirigées entre les portes Pia, Salara et San Pancrazio. La garnison populaire, sous les ordres du fameux Kanzler, comprenait un etfectif de 9.000 hommes, très bien armés et dis; de 60 canons. Pendant qu'un combat de mousqueterie s'eniit entre les zouaves pontificaux etles bersadieri italiens, l'artillerie porta tous sos efforts du côté de la porte Pia. Vers les dix heures, une brèche étant ouverte, l'assaut commença sous le feu nourri des papalins.
Cependant, à l'intérieur de la ville, l'agitation et l'anxiété des citoyens étaient grandes. Quoique sans armes, les patriotes se réunissaient sur les places en groupes menaçants ; la gendarmerie les dispersait aussitôt par des charges répél
Mastai, lâchement enfermé au Vatican, tandis qu'on s^ fusillait en pure perte par ses ordres, avait appelé autour de lui dès le matin ses cardinaux fidèles : Antonelli, Berardi et Lucien Bonaparte. Les membres du corps diplomatique se rendirent près de lui; au nom de l'humanité, ils le sdpplierent de faire cesser le combat et d'éparjmer un sang inutile. Pie, sourd à ces prières, commanda impitoyablement de continuer la lutte. Il fallait h l'exécrable tyran une dernière gorgée de sang; il profitait de son pouvoir infâme qui allait expirer pour faire encore des cadavres. Après dix heures seulement, quand on vint lui annoncer l'impossibilité de résister davantage et que les troupes italiennes entraient dans Rome, il dut céder à la nécessité. Impuissant à mal faire davantage, il fit arborer le pavillon blanc sur le château Saint-Ange. En
même temps, deux officiers de l'état-major papalin coururent au quartier-général italien pour traiter de la reddition.
Le corps diplomatique se rendit lui-même près du général Cadorna, à la villa Albani, pour appuyer les négociations. Il avait à sa tête le chargé d'affaires français, M. Lefebvre de Béhain. 11 traversa la ville au milieu des démonstrations hostiles de la population romaine. Le commandant en chef de l'armée italienne reçut avec une extrême courtoisie les représentants des puissances. Devançant leurs demandes, il leur déclara spontanément que les zouaves et la légion d'Antibes étaient libres, et qu'une capitulation honorable était accordée à l'armée pontificale. Déjà, les soldats italiens avaient reçu l'ordre de protéger les papalins contre les colères de la foule, qui commençait à gronder conti i misérables aventuriers.
Alors le peuple se porta au Capitule, encore défendu par quelques mercenaires. Les troupes italiennes arrivèrent pour occuper le monument. Soudain, la bannière tricolore flotta au sommet du Capitule. Au même moment, la grosse cloche sonna à toute volée, annonçant à la ville de Rome la fin du pouvoir temporel.
Le lendemain, à midi, les bandes pontificales s'ébranlèrent pour quitter à jamais Rome délivrée d'une tyrannie tant de fois séculaire. D'une fenêtre du Vatican, Mastaï regarda partir ses vils stipendiés, en leur administrant une dernière bénédiction. A cette heure, les autorités italiennes faisaient une chose plus utile que cette vaine simagrée : elles rendaient à la liberté les prisonniers politiques enfermés au château Saint- Ange et à la prison San- Michèle. [Rome et la République française.)
L'enthousiasme de Rome fut délirant à l'entrée de ses libérateurs ; toute la ville, comme par enchantement, apparut pavoisée aux couleurs nationales. « Rien ne saurait peindre, dit l'auteur cité plus haut, l'aspect de la Ville éternelle et des provinces délivrée dujoug sacerdotal, quand, le2 octobre ls7". les populations procédèrent au plébiscite qui devait affirmer solennellement leur volonté d'être réunies au royaume d'Italie. »
L'annexion fut votée à une immense majorité; il y eut 135,291 voix pour, et seulement 1,507 contre.
Le 9 octobre, une dépulalion romaine, conduite par le vieux duc de Sermonela, porta à Florence les vœux des Etats romains. Victor Emmanuel les accueillit avec ces paroles : « Elle est enfin terminée, la difficile entreprise. La patrie est
reconstituée. Le nom de Rome, le plus grand qui résonne sur les lèvres humaines, se réunit aujourd'hui à celui de l'Italie, le nom le plus cher à mon cœur. » En proclamant les Italiens « désormais véritablement maîtres de leurs destinées», Victor-Emmanuel ne manqua pas de renouveler ses promesses d'assurer l'indépendance du souverain pontife. C'était œuvre de roi, mais aussi une patente qui allait permettre à la papauté de conspirer impunément, comme par le passé, contre la civilisation et la morale publique. C'était une regrettable concession dont le Mastaï ne lui saurait aucun gré.
Il ne restait plus au gouvernement italien qu'à transférer la capitale de Florence à Rome, à régler les rapports diplomatiques dans lesquels vivraient désormais l'Italie el la Curie pontificale, et à compléter le nettoyage des écuries de l'Augias sacerdotal.