CHAPITRE XI
ROME CAPITALE DE L'iTALIE
La royauté temporelle de Mastaï s'était évanouie en fumée, comme ces étoupes qu'on brûlait autrefois sous le nez du pontife nouvellement élu, en lui disant : Sic transit gloria mwadi (ainsi passe la gloire du monde). Mais il restait le chef spirituel de plus de cent millions de catholiques. A ce litre, il se rencontra des gens qui voulurent se faire les protecteurs du pape déchu de la tyrannie dans l'ordre civil. Ce fut une entreprise lamentable et répugnante.
Les malheurs de la France avaient permis l'intrusion au gouvernement de la République d'une bande d'avocats incapables, mais ambitieux, ampoulés, crevant de vanité. A leur tête se distinguait Jules Favre, dont on comparait, à bon droit, l'éloquence venimeuse et stérile à une jatte de lait empoisonné. En 1848, il avait demandé la mise en accusation de Louis Blanc. Sous l'empire, il avait fait une opposition de parade, absolument anodine, avec trois ou quatre camarades de même acahit. Si Judas-Ollivier eût réussi et que l'empire eût duré, lui aussi eût été ministre de Bonaparte. La preuve, c'est qu'au pouvoir, sous la République, il se conduisit exactement comme l'eût fait le pire valet de l'homme de Décembre. Vice-président du gouvernement provisoire, il détermina le choix du grotesque et nuisible Trochu pour commander la défense de Paris. Il alla pleurnichera Ferrières devantM.de Bismarck, qui l'insulta de sa compassion gouailleuse. A la capitulation, il oublia de comprendre dans la Convention l'armée de l'Est. A Versailles, il alla de nouveau faire la bête en présence du grand ministre allemand. Enfin, pour couronner sa Iriste carrière politique, il se montra le plus féroce à l'égard des vaincus de la Commune.
Cet homme, qui faisait de la haute politique comme d'autres font le mouchoir, se mit en tête de patronner la papauté, lui qui ne croyait pas au catholicisme, puisqu'il se lit protestant pour mourir, agit comme beaucoup de dévots
n'auraient osé le faire, si peu qu'ils eussent été doués de sens commun. Minisire des affaires étrangères, on eût cru qu'il avait juré de jeter tout à fait l'Italie aux bras de l'Allemagne et de créer des ennemis à son pays sur toutes les frontières. Le misérable renoua effrontément la tradition impériale, relativement aux affaires ecclésiastiques. Mieux encore que M. Jules Simon, il mérita l'infamie du chapeau rouge.
Aussitôt après l'occupation de Rome par les Italiens, l'avocat rhéteur entre en scène. « Ce n'était plus pour le prince, écrit-il, c'était pour le pontife que désormais la France devait s'émouvoir et stipuler... Si je devais, si je voulais laisser à la nation, au moment où elle pourrait être consultée, toute liberté d'appréciation et de décision sur ces questions capitales (les relations avec le pape), je ne m'en croyais pas moins tenu de prendre toutes les mesures possibles pour la protection de la personne et de l'indépendance religieuse du Saint-Père. »
En effet, à défaut d'une protection armée que les circonstances ne permettaient plus, quelques membres du gouvernement issu, au 4 Septembre, de la chute de l'empire, se préparaient, sous l'inspiration de Jules Favre, à offrir à Mastaï l'appui et la protection morale dont il profilera si bien pour étendre de plus en plus en France sa funeste autorité religieuse.
De Bonaparte à Jules Favre, les choses ne changent pas, diplomatiquement. C'est le gouvernement français qui se fait encore l'intermédiaire complaisant entre Pie et Victor- Emmanuel. Le pape rêve-t-il de quitter Rome? Antonelli prie le ministre des affaires étrangères à Paris de réclamer du cabinet italien la garantie que Sa Sainteté pourra s'éloigner en toute sécurité. En réponse à la communication de M. Favre, Victor-Flmmanuel s'empresse d'assurer formellement que le pape conservera à Rome la liberté la plus complète de parcourir la ville à son gré, de résider dans les palais des environs, et même de quitter Rome et l'Italie, si telle était sa volonté.
Malgré sa situation critique et la difficulté de correspondre avec le dehors, le gouvernement de l'Hôlel-de-Ville trouva toujours moyen d'intervenir en faveur de Mastaï, dans les débals soulevés entre lui et l'Italie, soit par rapport, aux t'tabîissements de charité et à l'aliénation des biens ecclésiastiques, soit au sujet de la loi des garanties.
C'était un spectacle burlesque et navrant à la fois, au milieu des désastres de la pairie, de voir comment M. Favre
se gonflait, faisait le gros dos, en recevant les bénédictions et remerciements pontificaux, noble prix de ses complaisances. Il attribuait à ses bons procédés, — à son habileté insigne, parbleu! — la gracieuse démarche queMastaï, « ne craignant pas de se mètre à découvert, » disait-il pompeusement, avait daigné faire en novembre 1870 auprès du roi de Prusse; Pie avait écrit à Guillaume pour l'engager à cesser l'effusion du sang en acceptaid un armistice de quinze joins, au profit des Parisiens, avec ravitaillement, etc. Le Hobenzollern avait fait une réponse cruelle : il s'était contenté de hausser les épaules. 11 seyait bien, en effet, à ce pape qui, à plusieurs reprises, avait appelé l'étranger pour fusiller ses ouailles, de prêcher aux autres la clémence et l'humanité!
M. Fc >re était à ce point absorbé par le souci des destinées de la papauté, qu'il ne se doutait aucunement de l'affreuse détresse qui régnail à Paris, durant le terrible sièt'e. Dans un passage de ses nombreuses écritures, il justifia la capitulation en disant celte énormité : « que la population allait être réduite à la viande de cheval. » Et ce mets-là, chacun le sait, n'était plus qu'un mythe durant les dernières semaines. L'ignorance du vice-président du gouvernement de la défense nationale prouve du moins que sa table n'avait pas cessé d'être abondamment servie.
En février 1S7), Pie eut encore une fois la velléité de quitter Rome et de demander un asile à la France. « Je lui fis répondre sur-le-champ, dit M. Favre, que nous étions prêts à le recevoir, qu'il trouverait au milieu de nous les respects et la protection qui lui étaient dus, mais qu'il le suppliait de patienter encore, d'attendre que le nouveau gouvernement fût institué; alors peut-être pourrions-nous lui venir p!ns efficacement en aide. » Et il se pâme de satisfaction et de joie en apprenant les dispositions bienveillantes, l'affectueux intérêt que Mastaï témoigne pour la France. lia toujours l'air de s'étonner qu'un personnage si haut perché, qui nous avait coûté dé/à tant d'or et tant d'hommes, sans compter l'alliance de l'Italie qui nous aurai! sauves, ne lui crache pas à la f;ce, en retour de ces ignominieuses platitudes. Il dressait la crête comme s'il avait conquis la Toison d'or, lorsque le 18 février 1871, après les premières élections, M. de. Réhaine, un bigot de première volée, lui écrivit :
« Le pape m'a reçu avant-hier avec une grande bonté. FI comme je lui disais que dans une heure aussi solennelle je ne voulais pas résister au désir de venir lui demander ses
bénédictions pour mon pays, il m'a répondu qu'il ne passait pas un seul jour sans qu'il priât Dieu pour la France, dont l'image se représentait sans cesse à son esprit... Il s'est félicité du caractère général des élections, me disant que tous les hommes dévoués à la cause de notre grandeur nationale ne pouvaient que se réjouir en voyant la population française donner à M. Thiers de si éclatants et de si nombreux témoignages de confiance. Le pape m'a parlé en celle occasion des sentiments de sollicitude pour le Saint-Siège qui avaient en diverses circonstances inspiré à M. Thiers la claire notion des intérêts de la France. »
Le nonce Chigi était chargé d'entretenir avec le petit Thiers et les plus nolab'es de l'Assemblée de Bordeaux d'amicales et utiles relations.
M. Favre s'empressa d'annoncer lui-même à Mastaï la nomination de Thiers comme chef du pouvoir exécutif. Dès lors, le pape ne songea plus à quitter Rome. Par Antonelli, il envoya sa bénédiction à M. Favre et à la France. En outre, le cardinal fit savoir à l'habile ministre des affaires étrangères que Sa Sainteté était assurée « qu'il ne lui manquera pas un concours efticace pour surmonter les difficultés et réparer les torts qu'elle a aujourd'hui à subir. »
El l'avocal-ministre, tout fier de nager ainsi dans la haute politique, soulignait ces paroles avec une complaisance infinie. A l'exemple de Bonaparte, il était prêt à déshonorer la France en faisant d'elle le gendarme du pape et des jésuites. 11 saisissait aux cheveux toutes les occasions d'exercer ce honteux métier.
Quelques manifestations libérales, provoquées par d'imprudentes prédications, ayant eu lieu à Rome devant l'église du Gesù, le gouvernement italien n'avait pas cru devoir les réprimer. Aussitôt, le dévot M. de Béhaine en référa à M. Favre, qui s'empressa d'envoyer à son chargé d'affaires ce télégramme insensé (17 mars 1871): « Exprimez, je vous prie, au cardinal Antonelli, et priez-le de le répeter au Saint-Père, que je suis aussi affligé qu'indigné des atteintes portées à la liberté du culte par les scènes de désordre organisées contre l'église du Gesù. Je vais voir M. Nigra (l'ambassadeur italien) pour m'en plaindre énergiquement et lui demander d'agir de suite auprès de son gouvernement pour réprimer et prévenir de semblables méfaits. Dites bien au cardinal que je suis prêt à m'associer à toute action qui aurait pour but la protection de l'indépendance spirituelle du saint-père... Je vais en causer avec M. Thiers,
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et il serait possible que nous jugeassions utile l'envoi d'un ambassadeur pour agir dans le sens que je vous ai indiqué. Donnez-moi aussi les renseignements les plus exacts sur les couvents menacés, pour que je réclame à Florence. »
A ce langage, on se serait imaginé que M. Favre disposait de la foudre. Jamais Bonaparte, en ses beaux jours, n'avait montré autant de tendresse pour les malfaiteurs du Vatican. M. Favre tenait à montrer qu'il savait mieux faire que l'Empire. Après tout, n'avait-il pas appelé le traître de Metz « notre glorieux Bazaine »?
Le ministre des affaires étrangères, que d'aucuns qualifiaient « ministre de l'étranger, » tança M. Mgra, qui dut sourire d'être morigéné sur ce ton. Puis, suivant la belle idée émise par lui dans son télégramme, un ambassadeur, M. dHarcourt, fut envoyé au Vatican. C'était une insulte et un défi à l'Italie; mais qu'est-ce que cela faisait à M. Favre et à Thiers, son patron, pourvu que le pape et Antonelli fussent contents?
Ce mauvais procédé causa une vive émotion à Rome. Le 26 avril, quand le nouvel ambassadeur traversa la ville pour se rendre au Vatican, il fut l'objet d'une curiosité assez malveillante. Mais l'accueil enthousiaste qu'il reçut de la Curie pontificale le consola bien vite. La réception eut un caractère particulièrement solennel: le pape jouissait délicieusement de ce triomphe remporté par sa diplomatie contre le gouvernement italien. (Dépèche de M. d'Harcourt, 26 avril.)
M. d'Harcourt fut auprès de Pie l'interprète des vœux que M. Thiers formait «pour le bien de l'Eglise, la prospérité du Saint-Siège et le bonheur personnel de Sa. Sainteté. »
Allant même au delà de ses instructions, il rapprocha la situation de Rome de celle de l'Eglise et osa dire :
« Depuis le moment où le gouvernement français a cessé d'être représenté ici par un ambassadeur, des événements douloureux ont eu lieu à Rome. Le sentiment axée lequel ils ont été accueillis en France est trop connu pour que fuie besoin ri* /exprimer. Si les liens qui nous unissent au Saint-Siège avaient à être resserrés, rien n'atteindrait plus sûrement ce résultat que la communauté de malheur dont la France et lui ont souffert. ■>■>
Un tel langage était plus qu'intempérant; il frisait l'idiotisme. C'était une menace et un outrage de matamore à l'Italie. Mastaï eut plus d'intelligence que le sieur d'Harcourt. 11 comprit 1 imprudence des paroles de l'ambassadeur et tâcha de les atténuer dans sa réponse.
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« Je ne demande pas plus qu'on ne doit demander, fit-il; je souhaite seulement que votre gouvernement donne au cabinet italien des conseils de prudence, qu'il lui dise de prendre garde, d'aller doucement... Ils veulent à toute force faire à Home un établissement définitif, et mille raisons font que Rome ne peut pas devenir leur capitale; maintenant, l'avenir sera ce qu'il plaira à Dieu. La souveraineté n'est pas à rechercher dans des temps comme ceux-ci; je !e sais mieux que personne. Tout ce que je désire, c'est un petit coin de terre où je serais le maître. Si l'on m'offrait de me rendre mes Etats, je refuserais; mais tant que je n'aurai pas ce petit coin de terre, je ne pourrai exercer dans leur plénitude mes fonctions spirituelles. »
L'ambassadeur sembla s'attacher à irriter les susceptibilités de l'opinion publique. 11 provoqua la remise à son hôtel d'une grande quantité de cartes de visite renfermant des excitations contre l'Italie. Il affecta de se rendre ostensiblement chez le marquis Cavaletti, dernier syndic de la Rome papale, tandis qu'il refusait de se présenter au Quirinal, où résidait le prince Humbert. La colère éclata chez les patriotes romains; ils réclamaient l'expulsion de ce hobereau insolent et malappris. Lui prétendit qu'on avait menacé de l'assassiner. Nouveau prétexte à rhétorique pour M. Favre : il pria M. Migra de transmettre à son gouvernement « l'expression de son légitime mécontentement. » L'expression du mécontentement de M. Favre, l'homme du « pouce » et de la « pierre » ! On se demande ce que cela pouvait bien faire à l'Italie, sinon de l'éloigner davantage encore de la France.
D'ailleurs, les sentiments qu'inspiraient à la Péninsule les stupides forfanteries de ce misérable gouvernement ne tardèrent pas à se produire ouvertement. La presse italienne applaudit à la Commune, se réjouissant à l'avance de la chute du petit Thiers et de la disparition de l'Assemblée élue en un jour de malheur. Aussi, lorsque les Yeraail eurent noyé dans le sang l'insurrection du 18 mars, M. Favre, triomphant, tout en regrettantqu'on n'eût pas assez massacré dans Paris, se hâta d'écrire à M. de Choiseul, ambassadeur de France près de Victor-Emmanuel : « Les abominables excès qui couronnent le règne de la Commune feront, je l'espère, rougir de honte ceux qui ont eu le triste courage de faire son éloge en injuriant M. Thiers et notre vaillante armée. »
On sent ici la plume et la littérature avec lesquelles,
naguère, l'avocat-ministre exaltait « notre glorieux Bazaine ».
Le 16 juin marquait le 2be anniversaire du pontifient de Pie IX. Le premier parmi les papes, il donnait, paraît-il, un démenti à ces paroles que prononçait le doyen des cardinaux au moment de l'exaltation des souverains pontifes : » Non videbis annos Pétri » (Tu ne verras pas les années de Pierre). On racontait que Mastaï, en les entendant, avait répondu : « Non est fidei » (Ce n'est pas de foi). 11 était de tradition immémoriale dans la Curie romaine qu'un règne ne devait pas trop durer. 11 fallait faire place à d'autres. Généralement on élisait des vieillards déjà courbés vers la tombe. Mais quand, par basard, le choix du Saint-Esprit s'égarait sur un homme robuste encore, si Dieu venait à oublier son vicaire aux approches des vingt-cinq ans, alors le poison ou quelque accident ingénieux corrigeait la négligence. Pour un motif ou pour l'autre, grâce aux jésuites, sans doute, auxquels il avait livré l'Eglise, Pie venait d'échapper à la loi commune de ses pareils.
.Naturellement on cria au miracle. A l'occasion de cette date célèbre on battit la grosse caisse dans toutes les sacristies. Les pèlerins affluèrent au Vatican pour contempler ce pape prodigieux qu'on laissait vivre autant que saint Pierre. Les fidèles tirent mieux qu'applaudir ou se déranper pour admirer le phénomène : ils apportèrent ou expédièrent de riches offrandes.
Les souverains catholiques adressèrent à Pie des lettres de félicitations. Le petit Thiers, devenu un potentat, singea les monarques. De sa plus belle main, il écrivit une épilre étonnante pour son âge, où on lisait ces lignes : « C'est pour moi un honneur insigne d'être à celle heure solennelle le fidèle interprète de la France, et de pouvoir mettre aux pieds de Votre Sainteté l'assurance de ses profonds respects, de sa vive gratitude et des souhaits ardents qu'elle forme pour que Pie IX continue de longues années encore son mémorable pontificat. »
Le roi d'Italie voulut faire comme ses collègues, mais no retira qu'un affront pour prix de sa nouvelle faiblesse. I1 avait chargé un de ses aides de camp d'aller complimenter Mastaï en son nom. Antonelli informa cet officier : « Que le saint-père accueillait tous les vœux, mais que les circonstances ne comportaient pas d'autre réponse. » (Dépêche de M. d'Harcourt, 17 juin.)
On peut juger dessommes remises au pape en ce jour par celle que la seule Hollande, qui compte au plus 1,300,000 ca-
tuoliques, versa au trésor pontifical : 500,000 francs!
Ce court enivrement passé, Pie IX se retrouva en face des embarras et des réalités de sa situation. L'époque arrivait où la capitale italienne devait être transférée de Florence à Rome. Mastaï s'était d'abord flatté que l'es puissances catholiques parviendraient à dissuader le gouvernement italien de cette mesure qui blessait au vif son orgueil, ou que du moins elles n'autoriseraient pas leurs agents près de Victor- Fmmanuel à le suivre à Rome. (Dépêche de H. de Béhaine, •2o juin 1871.) M. Favre se mit en quatre et enfila ses plus belles phrases pour obtenir que le roi ajournât l'affaire jusqu'au mois de novembre. Eloquence perdue. Le 8 juin, une notification officielle avertit les représentants des puissances que le gouvernement itali»n serait transféré à Rome le l" juillet.
Les cabinets catholiques délibéraient. Leurs ambassadeurs, conformément aux convenances diplomatiques, suivraient-ils sur-le-champ à Rome M. Visconli Venosla, le ministre des affaires étrangères italien? Ou bien, pour faire plaisir au pape, n'enverraient-ils provisoirement que de simples chargés d'affaires? Telle était la question à résoudre. Pie montrait les dents et menaçait de prendre des résolutions extrêmes (partir sans doute'1, si les gouvernements catholiques se permettaient d'envoyer leurs ministres à Rome. Et Antonelli disait :
« Si les puissances consentent à ce que leurs ministres quittent Florence pour venir ici, elles consacrent la spoliation et prennent une sorte de complicité dans les événements qui ont eu lieu. »
Plus catholique maintenant que les monarques de vieille roche, M. Favre, se croyant presque une tête couronnée, aurait bien voulu témoigner combien il partageait les idées d'Antonelli. Le trône et l'autel, ce jésuite de la République ne voyait plus que cela. Mais la crainte d'une rupture avec l'Italie, qui eût immédiatement scellé contre nous l'alliance de la Péninsule avec l'Allemagne victorieuse, cette considération retint M. Favre. Il se oonsola tant bien que mal en refusant d'être un des premiers à reconnaître les faits accomplis. Bien plus, il s'imagina, dans sa fatuité incorrigible, que si l'Autriche et la Belgique ajournaient comme la France, c'était à son instigation. Puis, se donnant des airs de déposer la foudre, il déclara avec sa pompe accoutumée qu'il daignait laisser les autres puissances prendre « la responsabilité d'une mesure » qui, à son avis, devait avoir un immense retentissement.
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Aussi, la stupeur de M. Favre fut inexprimable, quand il vit l'Europe assister à l'événement sans la moindre émotion. Il y eut mieux : le zèle catholique apostolique et romain du ministre des affaires étrangères de France pour le Vatican éveilla la verve railleuse des Italiens; ils le criblèrent de sarcasmes, de plaisanteries et firent de lui des gorgeschaudes. Le 2 juillet, Victor-Emmanuel célébra son entrée solennelle au Quirinal, à la tète de 8,000 hommes de troupes, au milieu de fêtes splendides. (Zeller, Pie IX et Victor-Emmanuel.) Le soir, le roi donna au palais un grand banquet. La presse italienne retraça complaisammenl les détails du dîner; elle releva notamment la grâce avec laquelle l'ambassadeur allemand y avait figuré, et l'entrain qu'il avait mis « à manger la part d'un voisin qui avait préféré bouder. »
Avec toute sa diplomatie, M. Favre n'avait réussi qu'à se rendre plus ridicule encore, à provoquer les sifflets, à détacher de plus en plus l'Italie de la France pour la rapprocher de l'Allemagne. Quelle humiliation pour lui, qui s'était cru un aiirle dans la haute politique, parce qu'il avait pleuré à Ferrières et fait la bête à Versailles devant M. de Bismarck! Un simple chargé d'affaires. M. de laVillestreux, arrivapiteusement à Rome le 7 juillet, comme représentant de l'ambassadeur français, M. de Choiseul. El M. Favre fut condamné à reconnaître qu'il s'était grossièrement trompé. « Il n'y eut en Europe, écrivit-il, aucune émotion véritable. Les feuilles uitramontaines tonnèrent. Le Vatican se résigna sagement. » (Rome et la République française.)
Deux mois auparavant, le 2 mai, le parlement italien avait voté définitivement la loi dite des garanties, qui réglait les prérogatives du pape et les rapports de l'Ealise avec l'Italie.
Cette loi assurait au pape le rang et les honneurs souverains, avec toutes les immunités qui en découlent, le droit d'envoyer et de recevoir des ambassadeurs, de correspondre librement avec l'univers entier, de réunir des assemblées et des conciles, inviolables comme lui. Elle lui accordait une dotation annuelle de 3, 22b, 000 livres, la possession inaliénable des palais du Vatican, de Latran, de Castel-Gandolfo, l'indépendance absolue dans l'exerccice de ses fonctions spirituelles, tant pour lui que pour les ecclésiastiques et religieux relevant de sa personne.
L'Etat renonçait à tout droit de placet ou d'cxcquatur pour la collation des bénéfices e{ la nomination des fonctionnaires de l'Eglise, en même temps qu'à tout contrôle sur les actes
SA VIE l'OLITIQfE ET PONTIFICALE 1 oo
du clergé, en tant qu'ils touchent à l'ordre spirituel et ne sont pas en contradiction avec les lois civiles.
Conlre cette loi des garanties, qui lui était cependant si favorable, Mastaî protesta énergiquement dans une encyclique du 2o mai. Il la représenta comme une œuvre dérisoire « que le gouvernement subalpin s'est donné la peine de composer et de fabriquer pour éblouir les catholiques et calmer leurs anxiétés. » Il y signalait « l'absurdité et l'astuce qui caractérisent cette loi. » Dans une autre occasion il ajouta: « Dans'eelle loi, on ne saurait dire ce qui l'emporte, de l'absurdité, de la fourberie ou du ridicule. Le propre du gouvernement subalpin, déclarait-il encore, est de.joindre une continuelle et honteuse dissimulation à un impudent mépris de notre dignité pontificale, et de montrer par ses actes qu'il ne compte pour rien nos protestations, nos réclamations, nos censures...
« Nous, à qui a été donné par Dieu le pouvoir de porter des lois relatives à l'ordre moral et à l'ordre religieux, nous déclarons que nous n'accepterons et n'admettrons jamais les immunités ou garanties imaginées par le gouvernement subalpin, quelle que soit leur teneur, ni aucune autre de ce genre, de quelque sanction qu'elles soient revêtues; en unmot, que nous n'accepterons et n'admettrons jamais aucune immunité ou garantie, quelle qu'elle puisse être, qui, sous prétexte de protéger notre puissance sacrée et notre liberté, nous serait offerte en échange et pour nous tenir lieu de celte roineté temporelle, dont la divine Providence a voulu que le saint-siège apostolique fût pourvu et fortifié, et que nous assurent des titres légitimes et inattaquables, et une possession de onze siècles, a
De ce langage furieux, émaillé de basses injures, que conclure, sinon que Pie avait fait l'hypocrite quand, dernièrement, il protestait de son désintéressement et de sa résignation devant l'ambassadeur français?
Il faut conclure pareillement qu^ H . Favre mentait (Rome et la République française) en niant que le soulèvement des bigots français en faveur de la papauté temporelle fût inspiré par Mastaï . Les citations précédentes démontrent que c'était pleinement de son aveu s'ils mettaient le gouvernement français en demeure d'entreprendre la restauration de la royauté pontificale, ou tout au moins d'en consacrer l'inviolabilité et la légitimité. Les évoques français provoquèrent le pétitionnement, et leur clergé s'en alla quêter les signatures jusque dans les écoles. La presse cléricale somma
Ib6 PIE IX DEVANT L HISTOIRE
bruyamment l'Assemblée versaillaise de se prononcer. L,6 petit Thiers accepta le combat et voulut le soutenir seul. (Séance du 22 juillet 1871.) A force d'éloquence, Mirabeau- Mouche obtint trois résultats : les hommages et l'adhésion de l'évoque Dupanloup, l'ajournement de la question, le mécontentement des ultramonlains. M. Favre, qui avait opiné dans le sens de ces derniers, dut donner sa démission et clore sa bri.lante carrière dans la haute politique.
Le 27 novembre, le premier Parlement italien s'ouvrit dans lanouve'le capitale de l'Italie « Nous sommes à Rome, et nous y resterons ! » s'écria Victor-Emmanuel en proclamant l'achèvement de l'unité nationale... «L'Italie, dit-il, est rendue à Rome et Rome à l'Italie. Leurs destinées sont maintpnanl inséparables... Une nouvelle ère s'ouvre pour l'histoire italienne, nous ne faillirons pas à nos principes. Relevés au nom de la liberté, nous devons chercher dans la liberté el dans l'ordre le secret de la force et de la conciliation. » (Zeller, Pie IX et Victor-Emmanuel).
Victor-Emmanuel s'abusait en parlant de conciliation. A ce discours, Mastaï répondit par un serment de haine éternelle.
« Nous continuons à protester, s'écria-t-il, devant Dieu et devant l'univers catholique, que nous subissons une captivité telle qu'il nous est tout à fait impossible d'exercer notre autorité épiscopale avec sécurité, facilité et liberté. Il ne peut y avoir de conciliation entre la justice et l'iniquité, entre les ténèbres et la lumière, entre Christ et Reliai. »
En somme, ce dont Pie se plaignait avec tant de colère, c'était de n'avoir plus la faculté dé voler impunément, de torturer et d'assassiner ses ouailles.