LE PRISONNIER DU VATICAN
N'ayant pas la liberté de mal faire dans Rome, Pie IX se déclara prisonnier 'dans cet immense palais du Vatican, qui comprenait plus de onze mille chambres, de vastes jardins, et où il nourrissait avec le million extrait de la poche des fidèles toute une armée de prélats, de valets, de gardenobles, avec droit de haute et basse justice, sa poste, son télégraphe, licence absolue de maudire, de conspirer, d'injurier, de calomnier, de mentir sous toutes les formes, sans crainte des tribunaux.
Nul au monde qui songeât à l'empêcher de sortir, de flâner dans Rome, à la campagne, dans les provinces, dans l'univers entier, de parler, d'écrire, de publier par affiches ou par journaux ses élucubralions séniles, de prêcher dans les églises, de débiter publiquement tout ce qui lui passerail par la tê(e.
Mais l'imposteur à triple couronne devait jouer obstinément son rôle jusqu'à la fin. Le mauvais écolier de Volterra, dont la vie n'avait été que mensonges, voulait terminer dans le mensonge sa funeste carrière. Pour abuser les fidèles crédules dans l'impossibilité de constater la chose par euxmêmes, il se rail à crier aux quatre vents du ciel qu'il était captif et dénué de tout. Pour aiguillonner la charité de ses ouailles, il eut recours à- toutes les ruses indécentes des nu n liants romains. Par cette ignoble tactique, il poursuivait un autre but : provoquer une nouvelle croisade pour reconquérir l'infâme tyrannie brisée entre ses mains.
Dès lors, les colères de Maslaï contre l'Halle dégénérèrent en accès épilepliques à jet continu. Dans l'Univers, M. Louis Veuillot et sa baude bavent comme lui l'écume et l'invective grossières. On ne sait de quoi s'étonner le plus, ou de l'acharnement du pape dans l'injure et la maîfaisance, ou de la patience du gouvernement italien en face de cet éner-
gumène sacré, qui, de son repaire, crache sans se lasser la Laine, l'insulte, l'appel à la vengeance. kl le fiel qui les étouffe oblitère à ce point l'intelligence de tous ces coquins en soutane bauges au Vatican, qu'ils descendent aux procédés les plus bas, les plus vils, les plus répugnants.
En février 1871, le prince Humberl et sa femme s'étaient installés au Quirinal, attendant la translation du gouvernement. Antonelli protesta dans une note, où il racontait ainsi l'événement i
« Quand les deux voyageurs forent arrivés au lieu de leur habitation, ceux qui durant le trajet avait crié et applaudi, réclamèrent l'apparition du prince sur le balcon principal du palais. On eut l'audace de décorer d'un tapis de soie rouye ce même balcon, d'où l'on annonce au monde catholique l'élection du pontife! Les canons et les cloches du Capitole osèrent saluer leur arrivée; et chaque coup de canon, cbaque tintement de cloche transperça douloureusement le cœur de Sa Sainteté... Depuis, une société de libres-penseurs y tient des séances publiques, annoncées par des affiches imprimées, rend compte de ses discussions dans les journaux, et publiera sous peu un journal périodique destiné à combattre la superstition. »
L'apparition de la liberté dans sa bonne ville de Rome causa à Mastaï d'affreux cauchemars; ce fut pour lui comme une vision de l'enfer. Dans un discours à ses curés, à l'occasion du carême, il leur exprima toute son horreur.
< L'injustice et la force, s'écria-t-il, ont pénétré dans le lieu saint; et derrière elles s'avance un nuage sombre et noir de sicaiies, d'assassins, d'hommes irréligieux, ardue et boue; les églises sont souillées et déshonorées par des émisssaires de Satan. »
On l'avouera, ce langage ne Manquait pas de quelque hardiesse sur les lèvres de l'homme qui s'était fait jadis le bourreau de ses ouailles et chef de brigands.
Non content d'avoir expectoré ces gorgées de venin, Pie adressa aux confesseurs, pour ce même carême, des instructions secrètes, toutes diriges centre ceux qui avaient concouru à l'affranchissement de Rome. Voici la suhstance de ces instructions :
l8 Pourront être absous des censures et peines ecel< tiques tous les pénitents qui ont coopéré à la réb lliou ou ont volé pour l'union de l'Italie sous un seul roi, a condition qu'ils auront manifesté les signes d'un véritable repentir et la ferme résolution de réparer au gré du confesseur le se**-
SA V1K P0L1T1QUK ET POMIFI€ALl i '19
dale donné, et promettront avec serment d'obéir à l'avenir au Saint-Siège et à ses ordres. Sont exceptés les maîtres, coryphées et autres instigateurs de la rébellion et autres officiers publics, ainsi que ceux qui oui violé l'immunité ecclésiastique en mettant la main sur les cardinaux, évêques et autres ecclésiastiques de dignité, pour lesquels il faudra recourir à la sacrée-péniteneerie.
2° Sous les mêmes conditions et exceptions pourront être absous les ecclésiastiques coupables des mêmes fautes, mais après être entrés dans une maison religieuse et y avoir pendant un mois au moins suivi les exercices spirituels.
3° Enfin pourront être absous dans les mêmes conditions les soldats qui ont pris les armes et ont combattu contre le domaine pontifical, pourvu qu'ils soient disposés à aiandomu r l'indigne milice aussitôt qu'ils pourront le faire sans exposer leurs jours; en attendant, ils devront s'abstenir de toute hostilité contre les sujets et soldats du prince légitime, et de tout acte contre les biens, les droits et les personnes ecclésiastiques... Sont exceptés les officiers supérieurs et inférieurs qui ne jureraient pas de se démettre du service, u (Mauro ttaccbi, Almanaeeo storieo, 1872.)
Cette citation démontre abondamment la justesse des reproches que M. Hyacinthe Loyson adressait au pape à son retour de Rome, le 22 juin 1871 :
« Il faut venir à Rome, disait-il, après avoirlu les correspondance-; de journaux ultramontains, pour se faire une idée du système des mensonges avec lequel on cherche à tromper, à agiter l'Europe. » Puis il accuse le pape d'avoir excommunié les professeurs de l'Université qui n'acceptaient pas son infaillibilité, ainsi que les officiers de l'armée qui restaient fidèles à leur drapeau ; d'avoir ordonné aux soldats de déserter la milice du roi. 11 rappelle comment un des plus estimables curés de Rome avait été destitué, pour avoir, selon l'usage, reçu le serment des bersaglieri; comment aussi les gendarmes durent arracher de la maison des catéchumènes une jeune juive de seize ans, retenue là contre la volonté de ses parents.
Mastaï ne se contentait pas d'injurier et d'analhémati- i . Tout en refusant un trône d'or que lui offraient les fidèles, il se faisait conspirateur comme il s'était fait chef de brigands; il laissait organiser autour de lui et dans tout l'univers catholique la croisade sainte destinée à restaurer sa tyrannie et celle des princes de droit divin. Le 30 juMel 1871,
il avait publié une lettre apostolique bourrée de compliments à l'adresse du prélat de Ségur pour un opuscule idiot où ce cuistre monseigneurisé déclarait nécessaire le rétablissement des Bourbons en France.
A Rome, l'autorité était sur la trace d'une association fondée par les nouveaux sanfédisles, sous le nom de milice; il s'agissait d'enrôlements destinés à reconstituer l'armée pontificale; les recrues devaient se réunir en Belgique, pour être transportées à Rome au premier signal. Former, élever, instruire le chevalier chrétien, soldat du Christ, pour préparer l'institution d'un gouvernement chrétien, tel devait être l'esprit de celte société occulte. Chez un lithographe du Corso, dans la cellule du P. Vincenzo Vannulelli, au couvent des dominicains, on trouva des lettres d'invitation aux réunions qui avaient lieu dans ce même couvent, avec les dessins des enseignes et emblèmes de la nouvelle milice. [La Liberta, citée par Mauro Macchi.)
Des associations du même genre que celle de Rome se formèrent dans tous les Etats de l'Europe : en Hollande et en Belgique, sous le nom d' Associations de Pie IX; en Allemagne, sous celui à' Associations catholiques.
Des pèlerinages, des réunions, des meetings eurent lieu en Espagne, en Suisse, à Londres où le fanatique Manning traita ouvertement l'occupation de Rome d'outrage et de sacrilège, et les patriotes qui avaient coopéré à l'entreprise, de rebelles, de voleurs, de tourbe impie et sanguinaire, leur prêtant impudemment les qualificatifs mérités par les malfaiteurs du Vatican.
Cette croisade, qui sévissait en France autant qu'ailleurs, on l'a vu, se poursuivit en 1872 avec une fureur nouvelle. '
Cependant le gouvernement italien continuait à user envers le pape des meilleurs procédés. 11 lui restituait le palais de la Chancellerie, un des plus beaux de Rome. Mais plus l'Italie montrait de patience et de condescendance, plus Maslaï lui prodiguait d'injures et de grossièretés.
Le 1er janvier, le Don Pirloncino (journal satirique), publia une caricature qui peignait assez bien l'attitude réciproque des deux pouvoirs.
Dans un salon, d'un côté on apercevait Pie assis et boudeur, de l'autre Victor-Emmanuel. Don Pirloncino, debout sur le seuil, introduisait un enfant représentant la nouvelle armée. La gravure était accompagnée de cette légende :
L'enfant. — Dois-je aller d'abord à l'oncle Victor?
Don Pirloneino. — Non, mon petit garçon, on doit toujours se présenter en premier lieu à l'oncle prêtre. L'oncle Victor est si bon qu'il altendra.
L'enfant. — Alors je puis dire à l'oncle Victor de venir avec moi chez l'oncle prêtre?
Don Pirloneino. — Essaie. Mais ce sera difficile ; ton père n'y a pas réussi.
En eii'el, ce jour-là, l'enfant, sous la figure du général Pralorino, aide-de-camp du roi, accompagné du prince Corsini, frappail à la porte du Vatican. 11 demandait à être introduit pour déposer aux pieds du pape les souhaits de Victor-Emmanuel.
Le garde suisse lui répondit, comme à un simple croquant, que Sa Sain elé ne recevait pas, étant indisposée. Le général insista pour voir Anione li, à l'appartement duquel on le conduisit. Comme Pralormo s'enquérait s'il ne pourrait pas obtenir une audience personnelle du pape : « Y songez-vous? se récria le cardinal. Avec l'uniforme que vous portez! Avec le souverain qup vous servez! Mais vous otfensenez la dignité du pape; il ne pourrait que vous reprocher votre présence à Rome.»
Ce même jour, Mastaï reçut M. d'Harcourt à bras ouverts.
D'ailleurs, la Curie romaine s'acharnait sur Victor-Emmanuel; malgré ses politesses, ses rsistances passées aux aspirations nationales, elle faisait de lui le bouc, émissaire des péchés d'Israël ; elle se réjouissait indécemment de tout ce qui pouvait lui arriver de triste et de malheureux. Si des grèves éclataient à Rome, fomentées probablement par le Vatican; si La malaria exerçait ses ravages; si la princesse Marguerite, femme d'Humbert, tombait malade; si le marquis Guallerio, ministre favori du roi, devenait fou, c'était la vengeance de Dieu qui s'appesantissait sur l'usurpateur. Pie avait même parfois le mot pour rire. Un peu avant l'annexion ce Rome, il avait fait agrandir le manicomio (maison des fous), en disant : « Je dois préparer du logement pour les fous que me fera la révolution. »
Cardinaux, monsignori, toute la canaille sacrée se moquait ouvertement du roi; ces grands seigneurs fainéants raillaient ses façons, ses allures bourgeoises et populaires. Ils répétaient : « Ce monarque, qui regarde à sa montre en prenant un fiacre à l'heure, est digne de la révolution italienne. » Us rapprochaient celte lésinerie de la magnificence de Mastaï, qui ;< répandait à pleines mains l'or de la chrétienté, » et surtout l'or volé à ses sujets. On allait jusqu'à
tourner en ridicule la laideur du prince : « Victor-Emmanuel est gratifié d'un aspect repoussant... Mais le peuple romain, lui, aime la beauté, la majesté, la noblesse, et il a toujours vu ces qualités unies dans ses rois, c'est-à-dire dans les papes. »
À ses audiences pontificales, Pie se divertissait puérilement, bêtement, à entendre jeter la pierre au roi et à son gouvernement. Plus les lazzis étaient insultants, plus ils étaient cyniques, plus aussi ils avaient de succès près dé lui et de sa cour et provoquaient des accès de folle gaieté. Un jour, dans l'assistance, une gamine s'écria, en parlant de Victor- Emmanuel : — « Santo Padre, quando gli aftackereme noi il buzskol Saint-Père, quand est-ce que nous lui attacherons le buzzico? (morceau de fer-blanc qu'on attache à la queue des chiens pour les faire fuir à toute vitesse . A jette question de l'enfant si bien apprise, Mastaï s'esclaffa de rire. (Correspondance de YUnivers, janvier 1872.)
D'autres fois, selon son humeur et son auditoire, Pie pleurait et geignait ; il empruntait les lamentations et les malédictions des prophètes juifs pour peindre la corruption et les scandales qui, suivant lui, s'étaient abaltus sur Rom^ depuis le mois de septembre 1870. « Il n'est pas nécessaire, disait-il à son clergé le 15 février 1872, de décrire ce que Rome est devenue... C'est ici que vous voyez offrir à l'avarice des sacrifices de toute sorte : des usurpations, des injustices, des oppressions, des tyrannies et profanations. C'est ici que vous voyez offrir à la débauche des sacrifices de scandales, d'abominations, d'impuretés et de hontes: en sorte qu'on peut dire : Filii Sion amptexati stercora (les enfants de Sion ont embrassé les excréments.) »
En ajoutant à ce tableau le vol officiel, les tortures, les supplices incessants, le portrait eût été exactement celui de la Rome papale.
Mastaï, comme toujours, se montrait impitoyable à l'égaH des libéraux, dans la mesure des moyens actuels, naturellement. Le 26 avril, le député Anlonino Plutino mourut à Rome subitement, de la rupture d'un anévrisme. Chaud patriote, un des Mille de Garibaldi, il avait eu l'honneur d'être expulsé de Marseille par Ronaparle. Sans tenir compte de ses opinions anti-religieuses, par routine et respect humain, ses parents sollicitèrent la présence du prêtre à ses funérailles. Le clergé refusa. Le pape fit plus : dans un discours prononcé la semaine suivante, fte, au risque de désoler la famille, eut la méchanceté de parler en ces
termes de l'événement : « Nous avons vu, ces derniers jouis, un individu mourir en remettanl son âme aux mains de Satan, pour aller maudire Dieu pendant l'éternité clans les plus profonds abîmes de l'enfer... Et ils prétendent ensuite (pie l'Eglise doit leur prêter ses prières, ses honneurs, tout ce qui appartient uniquement à ceux qui meurent dans son sein! » (Bfauro Macchi, Âimanaceo storico.)
Plus que jamais, Mastai se Battait de la prochaine restauration de sa tyrannie. Il coBiptail principalement sur la croisade français'', L'échec de 1871 n'avait pas. découragé les catholiques de notre pays; ils s'apprêtaient avec une nouvelle ardeur à emporter à l'Assemblée ce vote qui devait, croyaient-ils sauver la papauté. 11 leur importait surtout d'empêcher le gouvernement d'envoyer auprès de Victor- Emmanuel un ambassadeur dont la présence à Rome sanctionnerait la prise de possession de l'Italie et la déchéance du pontife-roi. Quantité de pétitions se signaient en ce sens pour être soumises à la Chambre. On représentait au petit Thiers que l'appui des catholiques de tout l'univers valait bien pour la France celui de l'Italie.
Le 18 février, dans une audience solennelle, Pie ne craignit pas de dire :
« Dans quelques jours, l'Assemblée nationale d'un grand pays doit s'occuper de faits qui nous regardent; et quelqu'un, dans cette Assemblée, doit élever la voix pour nous. »
La Société romaine des bonnes œuvres déclara que >< destridums au cœur immaculé de la très sainte Vierge seraient célébrés dans toutes les églises de Rome pour obtenir de Dieu les fins que le pape, comptant sur la Fiance, a indiquées dans son discours. »
La nomination de M. Fournier comme ambassadeur de la France auprès du gouvernement italien à Rome (1er mars), déconcerta un instant toutes ces belles espérances. Les pétitions n'en continuèrent pas moins, et le 22 mars, l'Assemblée fut appelée à délibérer sur le pélilionnemeul catholique en faveur des droits du Saint-Sièpe.
Le petit Thiers réussit à escamoter la discussion, avec iV.rque Dupanloup pour compère. Cette fois, au grand scandale des ultramontains, 1 affaire fut définitivement ajournée et même enterrée.
Ce fut un coup de foudre pour les cléricaux enragés. Ils dénoncèrent Dupanloup comme traître à l'Eglise; ils adressèrent nombre de protestations à Mastaï pour le consoler de cet échec.
On lisait ces paroles dans une Adresse des catholiques de France au pontife-roi :
« Vos droits sont les nôtres; nous ne les abandonnerons pas... Cet ambassadeur qui est venu de France an prince qu'on nomme le roi d'Italie, mais qui ne sera jamais le roi de Rome, et envoyé par un accident politique et une sorte de surprise qui ne peut être de durée... Nous recommenceions la bataille et nous la gagnerons! »
Et la Semaine religieuse de Cambrai s'écriait :
« Les malheureux! ils ont appelé sur leur tête et sur la tête de leurs enfants les suites terribles de ce nouveau déicide!... Ils peuvent être tranquilles : la colère de Dieu les exaucera! »
UOsservatore romano, journal du pape et des jésuites, après avoir condamné sévèrement le vote de l'Assemblée française contre les pétitions catholiques, appelait sur la France une nouvelle guerre, de nouvelles luttes civiles.
« Hélas! disait-il, nous craignons bien que les désastres de la France ne soient pas encore finis, et que Dieu juge nécessaires de nouvelles flammes, d'autres flots de sang, d'autres flots de pétrole, d'autres convulsions pour la contraindre à redevenir ce que son histoire lui conseille d'être. Il faut que la France le sache : il n'y aura pour elle de grandeur et d'espoir de restauration que si elle redevient le bras, la sentinelle armée et la fille aînée de l'Eglise de Jésus- Christ. »
Mazzini, l'immortel agitateur, venait de mourir sur la terre italienne. V Univers s'empressa de baver cette niaiserie : « Le vautour expire aux pieds de la colombe. » Et la colombe, selon le journal dévot, c'était Mastaï ! Mais à Rome, la nation décréta les honneurs suprêmes du Capitole au grand proscrit, au nom de tous les martyrs de l'Italie. (i7 mars.) Pendant ce temps, l'Assemblée versaillaise écoutait avec un sérieux imperturbable cette chose burlesque : une proposition du député Jean Brunet demandant qu'on vouât la France au Christ. \J Assemblée générale des Comités catholiques de. France accoucha d'une idée plus ridicule encore ; elle formula le projet d'ériger à Paris une église expiatoire consacrée au Sacré-Cœur.
Pie, de son côlé, s'amusait à donner des audiences, à combler de bénédictions les femmes et les petites filles de Rome. A l'un de ces utiles et édifiants exercices, deux gamines lui offrirent une petite calotte blanche. « Pie IX, raconte l'Univers, tira sa calotte qu'il donna aux jeunes
SA VIE POLITIQUE ET PONTIFICALE I O'i
filles, el prit celle qu'elles apportaient pour la mettre sur sa tête. » (Numéro du 21 mars.)
Du Vatican, il grêlait sans relâche des anathèmes sur le gouvernement italien, dont les feuilles pieuses pronostiquaient la fin prochaine. « La monarchie subalpine ne tardera pas à s'etfondrer, » répétaient-elles à l'envi, avec Y Univers. En haine de Victor-Emmanuel, Maslaï refusa de reconnaître le nouveau roi d'Espagne, Amédée, fils du roi d'Italie ; mais en revanche, il applaudit et encouragea les daines espagnoles dévotes qui retiraient des écoles protestantes les enfants que leurs parents avaient placés dans ces établissements. |L' Univers.)
Le 16 juin, joui anniversaire de son exaltation, Pie publia une longue lettre adressée à Antonelli, dans laquelle il déclarait en substance :
1° Que, sans pouvoir temporel, il ne pouvait exercer son autorité spirituelle ;
2° Que, pour gouverner l'Eglise, il lui fallait des moiues et des nonnes (cetle déclaration visait la loi projetée sur la suppression des couvents) ;
3° Que l'idée d'une conciliation était un rêve impie et absurde;
4° Que tous les gouvernements catholiques avaient le devoir sacré d'entrepVendre une croisade pour relever à Rome le trône pontifical.
11 ajoutait qu'il pourrait bien, en s'en allant, s'épargner la douleur de boire l'amer calice, et d'assister à un si désolant spectacle. Mais des raisons de haut intérêt religieux le dissuadaient d'abandonner son bien-aimé siège, et il était prêt à verser son sang pour défendre ses droits dans un contlit désormais inévitab e.
En attendant, Mastaï s'entêtait à ne pas mettre le pied hors du Vatican, et même à suspendre les cérémonies solennelles de l'église de Saint-Pierre, quoique celte basilique communiquât avec son palais. 11 donnait pour prétexte qu'il était prisonnier. La masse des bigots étrangers croyait cela, et leur haine pour le gouvernement italien s'en augmentait, à la grande satisfaction de la Curie. La véritable raison, que le vieux tyran n'avait garde de confesser, c'est qu'il redoutait de se trouver, dès le seuil de sa demeure somptueuse, face à face avec ses crimes innombrables.
Le 21 avril, un journal de Rome, fatigué de cet éternel mensonge, lui jeta la vérité à la figure dans cet article indigné:
« Ah! Saint-Père, nous vous dirons, nous, pourquoi vous
166 T'IE IX DEVANT l'histoire
ne voulez pas sortir du Vatican. Vous avez peur de rencontrer les patriotes que vous avez tenus vingt ans aux galères, les veuves, les orphelins de ceux à qui vous avez fait couper la tête, les familles libérales que vous avez condamnées à l'émigration et réduites à la misère pour le crime d'avoir aimé l'Italie. Vous avez peur de voir ce saint drapeau tricolore qui représente la patrie qui vous a donné le jour et contre laquelle vous avez appelé l'étranger. Vous avez peur de reconnaître les victimes de Pérouse, de la maison Aiani, de Mentana! Ah! oui, vous n'avez pas tort : Rome est pleine de cœurs qui crient vengeance au Ciel contre le Vatir, ui ! »
Mastaï avait alors un nouveau grief contre la population de son ancienne capitale. Changeant tout à coup de politique, il avait abandonné ce programme imposé d'abord aux fidèles : « Ni électeurs, ni élus. » Croyant ses partisans beaucoup plus nombreux, il ordonna de pousser aux urnes tes dévots. Mais tous les efforts de la faction sacerdotale échouèrent misérablement : les catholiques essuyèrent à Rome une défaite écrasante, que le peuple fêta avec transports. Pie se vengea en inondant l'Italie de nouveaux évêques, choisis parmi les prêtres les plus rétrogrades et les plus hostiles au gouvernement de leur pays. (Mauro Macchi, Aimanacco storico.)
Au printemps de l'année 1873, Mastaï eut une indisposition assez sérieuse, qui arrêta pour quelques mois le flux de ses bavardages séniles. On parla de l'éventualité d'un prochain conclave. Mais, une fois encore, le monde catholique s'émut en vain, et Pie put donner de nouveau carrière à sa verbeuse éloquence.
M. Renan était alors à Rome, accueilli avec honneur par les savants et les lettrés. A cette nouvelle, le pape, étouffant de colère, résolut de châtier l'écrivain illustre, mais téméraire, qui osait fouler le sol de la ville sainte. Dans une allocution, espèce de salmigondis où il était question à la fois des lycées, du pouvoir temporel, des pèlerinages, des inondations, des cafés chantants, Pie s'écria : « Ces jours-ci, qu'est-il arrivé dans la capitale du catholicisme? Quel scandale ont vu tous les anges gardiens de cette cité? Un blasphémateur européen vient à Rome, oui, à Rome, un homme qui nie la divinité de Jésus-Christ; et dans les journaux cm appelle cet homme illustre, l'honneur de sa pairie; 0:1 l'acclame dans un Cercle où se voient dtiu BftcietU i miit'tiixtes (Mamiani et Renan) se serrant la main, et barbare-
ment, sottement, cyniquement se félicitant, et faisant éclater par là toute leur impudence et leur incrédulité. »
Après avoir insulté les athées et les libres-penseurs dans ce grossier radotage, Pie, ayant encore de la colère à dépenser, s'attaqua à ces malheureux juifs à qui les papes avaient fait donner tant de coups de pied au derrière, et que luimême, naguère encore, parquait comme bétail dans les boues infectes du Ghetto. Ce qui le rendait furieux, c'est que les héritiers de Jacob se faisaient eux-mêmes libéraux et soutenaient contre lui la presse nationale. Pour les punir, ne pouvant faire davantage, il teuta d'ameuter contre eux (e momie catholique. Le 23 mars 1873, dans un discours demeuré fameux, il voua la nation d'Israël à l'exécration publique, l'accusant d'être plus que jamais instigatrice de mensonges et d'injustices.
Ce cri de vengeance ne resta pas sans écho : toute la presse cléricale se mit dès lors à huiler contre le judaïsme, à provoquer la haine publique contre la domination des finawiers juifs. Les papal ins criblèrent des plus indécents sarcasmes la synagogue de Turin.
Au mois d'août, les feuilles ultro montâmes reproduisirent avec ostentation une longue lettre écrite contre les juifs de Rome par les frères Lémann, de Lyon, des reaégals du judaïsme entrés au service du Vatican. Ces apostats devenus prêtres, racontaient leur voyage à la « Ville sainte », entrepris exprès pour y étudier la question des juifs. Après avoir recueilli sur place tous les témoignages, interrogé commerçants, hommes d'Etat et hommes de Dieu, ils formulaient contre leurs anciens coreligionnaires les plus atroces calomnies qu'ils confrontaient avec les prétendus bienfaits de Pie IX envers les descendants d'Israël. Leur principal argument reposait sur ce dire du pape, « que trois hébreux de la Haute-Italie dirigeaient contre lui les coups de la presse révolutionnaire. »
L'épitre devint une arme empoisonnée aux mains des catholiques. Les malédictions et les injures tombèrent dru comme grêle sur ces misérables juifs, si odieusement ingrats pour leur bienfaiteur. D'après les frères Lémann, on répéta partout comment, ie 20 septembre 1870, une troupe de juifs s'était ruée sur les zouaves pontificaux, leur arrachant valises, habits, tout ce qu'ils portaient, et jetant ces dépouilles au Tibre, où des mariniers à eux les recueillaient. On affirmait qu'au moment de l'occupation de Rome, les juifs, farinant une bande de chacals, allaient d'une caserne à l'autre
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pour les saccager, enlevant tout : armes, uniformes, lits et mobiliers. On racontait comment, lors des désordres de l'année précédente à la porte du Gesù, on avait surpris des juifs à « lancer des balles de plomb grosses comme des noix, de façon à provoquer l'effusion du sang. » Enfin on ajoutait que partout où les choses saintes avaient été bafouées, les prêlres insultés, les madones rouillées, les saintes images lacérées, on rencontrait les buzzurri ^bas peuple; et les juifs.
« Une minorité turbulente, révolutionnaire, s'écriaient les abbés Lémann, fait la loi au Ghetto, et est disposée à tous les coups de main. Parmi les huit ou dix mille individus payés à Rome par l'Internationale, figurent beaucoup de juifs, qui allient au mépris de Tordre social, la haine du christianisme innée dans leur cœur... Ils se sont plaints lonelemps que le quartier qu'ils habitaient était insalubre, malsain, trop à portée du Tibre, qui dans ses invasions nombreuses au Ghetto, causait des dégâts considérables et laissaient de la vase dans toutes les habitations. Vos coreligionnaires ont agi comme le fleuve... Quand l'usurpation piémonlaise etit lâché les écluses, ils ont fait invasion dans Rome; les dégâts sont nombreux, et la vase est partout. » (Lettre aux israélites dispersés sur la conduite de leurs coreligionnaires à Rome durant la captivité de Pie IX au Vatican; — {'Univers, 19 août 1873.)
Ces derniers mots expliquent la haine féroce des papistes contre les héritiers de Jacob; leur crime était de prêter appui à la cause italienne qui était aussi la leur, eux réduits pa»' les papes au pire des esclavages. « La brèche n'était pas encore achevée, continue la lettre, qu'une troupe d'hébreux y avait déjà passé pour aller féliciter le général Catlorna. Et le Ghetto tout entier se pavoisait aux couleurs piérnontaises... Le suprême péril de Rome, ce n'est ni le roi Victor- Emmanuel, ni les hommes de la Révolution; c'est vous, Messieurs (les juifs). »
En etF't, ce que les catholiques et les abbés Lémann ne pardonnaient pas au gouvernement italien, c'était d'avoir accordé aux juifs ce que tous les papes, y compris Maslai, leur avaient toujours refusé : les droits civils, et en particulier le droit d'être propriétaires à Rome. L'Italie reconnaissait en eux des Romains, tandis que les tyrans sacrés les traitaient plus cruellement que des animaux.
Celle année-là, on eut la mesure du fanatisme imbécile de l'Assemblée versaiilaise. Elle avait accueilli par un vole favo-
iable la proposition d'élever, sur les hauteurs de Montmartre, uie église expiatoire dédiée au Sacré-Cœur. Aussilùt, l'archevêque de Paris, Guibert, lança un mandement insensé pour célébrer l'événement. Dans cette pièce ridicule, ce prélat, à la langue intempérante comme celle d'une vieille femme, disait uu pape : « Quand autour de vous, illustre et saint-pontit'c toutes les forces humaines font défaut, quand tant de fi!-, ingrats s'élèvent contre votre personne auguste, insultant à vos douleurs et se plaisant à voir découronner votre vieillesse d'un pouvoir indispensable à la liberté de voire ministère; quand des trames dignes d'être inspirées par l'enfer sont ourdies à la face du monde pour anéantir, si c'était possible, jusqu'au suprême pontificat dont le divin Maître a investi le premier des apôtres et ses successeurs; ah! c'est alors que nous sentons plus vivement la nécessité de nous rapprocher de vous. >>
A ce verbiage archiépiscopal, Pie se hâta de donner la réplique dans un style non moins filandreux. Il répondit par un bref du 15 août, dans lequel il s'écriait : « Quelle joie a été la nôtre en apprenant que l'Assemblée nationale, favorisant les pieux désirs du peuple, avait volé une loi pour la construction d'un temple sur le point le plus élevé de Paris, qui montrera à tous d'âge en âge que la France, au milieu de ces temps de trouble et d'hostilité envers la religion, s'est de nouveau consacrée à Dieu par un hommage général et solennel. » L'Univers, 31 août.)
Le 24 mai, la coalition clérico-monarchique avait renversé du pouvoir le petit Thiers, et l'avait remplacé par le maréchal de Mac-Mabon. D'un cheval borgne, la France tombait à un aveugle. Mais ce dernier convenait d'autant plus aux royalistes, qu'ils se préparaient aux plus audacieuses tentatives.
Les perspectives qui s'ouvraient pour lui de ce côté consolèrenl Maslaï de l'abandon, de l'indifférence, du mépris ou de l'hostilité qie lui témoignaient les autres gouvernements. A force d'impudence, il avait réussi à se brouiller avec l'Allemagne, tën jabotant, selon sa mauvaise habitude, à tort et à travers, et en faisant des mots avec des versets de la Bible, il lui était échappé dédire que le nouvel empire germanique n'était qu' « un colosse aux pieds d'argile que briserait Je caillou roulant de la montagne ». Par un autre coq à-l'àne ''•gaiement biblique, il avait appelé une nouvelle Judillt pour délivrer le monde de cet Holopherne, — le grand-chancelier. A ces insultes et à ces insanités, M. de Bismarck avait
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répondu en rappelant le représentant que l'Allemagne entretenait auprès du Vatican. (Mauro Macchi, Almanaco ston'oo.)
D'autre part, Pie, toujours à l'affût, ne manquait aucune occasion d'insulter le gouvernement italien et les hommes qui avaient concouru, à quelque degré que ce fût, à l'ont vre nationale. Le o juin, Urbano Ratazzi était mort, sans qin- les prctres, malgré tous leurs efforts, eussent pu se plisser jusqu'au lit du malade. Rome rendit de solennels honneurs à cet homme qui, malgré de lourdes faules, avait voulu l'unité de son pays. Mastaï se chargea de faire à sa façon l'oraison funèbre du défunt. 11 excellait dans ce rôle du soldat ivre poursuivant de ses outrages les vieux triomphateurs romains.
« .N'est-ce pas une insulte à la religion, dit-il dans une de ses harangues accoutumées, que cette promenade funèbre qui a accompagné le cadavre d'un homme, né catholique, mais dont les amis perfides ont mis tout en oeuvre pour le faire mourir eu incrédule, et le priver des secours de la religion? Les mauvais journaux ont triomphé de cette mort, et ont crié en chœur : « — Il est mort tel qu'il a vécu. » — En effet, il a signalé sa vie par les actes les plus anlichrétiens. Sa vie n'a été qu'un tissu continuel d'actes et d'efforts contre la paix de l'Italie, contre la sainteté de la religion et celle du Saint-Siège. C'est lui qui le premier s'employa à la suppression des ordres monastiques dans le Piémont, et c'est lui qui y a mis la dernière main. C'est lui qui, entraîné par sa bile anti-pontificale, a fait dépenser tant d'argent pour la fameuse expédition de Caribaldi qui se termina à Mentana. Pour ces actes et autres perverses entreprises, il est tombé et il est mort sous le poids des censures, sans réparer les énormes scandales qu'il a donnés à tant de millions de bons catholiques. »
Lorsque le corps de Ratazzi fut transporté à Alexandrie, Mastaï, apprenant que le elengé de cette ville, moins fanatique qu'ailleurs, avait participé aux funérailles, entra dans une colère épouvantable.
« Je ne puis cacher, dit-il à ce sujet, la très pénible impression que j'ai ressentie, en lisant dans certains journaux comment ce cadavre a été reçu avec pompe dans la cathédrale de sa patrie; comment, sur la porte du temple, on avait écrit que la miséricorde infinie de Dieu recevait te mort dans ses bras. Quelle n'a pas été ma douleur, quand j'ai lu que des prêtres, plus eourlisans que ministres du Tout-Puissant, oi.t prêté leur concours à ces cérémonies
funèbres, ou plutôt à ces funèbres profanations! J'espère que tout cela est faux, et qu'on n'a point infligé cette honte à la mémoire d'Alexandre III (ce pape avait fondé Alexandrie en Piémont! »
Tout en exerçant jusque sur les morts ses atroces rancunes, Mastaï n'oubliait pas de tourmenter les vivants. Au mépris de la loi, il poursuivit de ses menaces et de ses censures les acquéreurs des biens ecclésiastiques. Interrogée par les évêques s'il était permis d'absoudre les possesseurs ou acheteurs de ces biens, la Curie romaine fit celte réponse :
« Ne peuvent être absous les pénitents possesseurs de ces biens, sinon à la condition qu'ils déclareront, en présence de témoins, par devant leur curé, en leur nom et au nom de leurs successeurs, qu'ils ne retiennent ces biens que pour les mettre à la disposition de l'Eglise, et se soumettre à ses ordres. »
Ce n'était pas seulement en Italie que Pie semait l'agitation en forçant les catholiques à se soustraire à l'observation des lois. Il prêtait le concours le plus actif aux conspirateurs royalistes de France. Au commencement de l'année, Dupanloup, l'évêque brouillon d'Orléans, avait adressé au comte de Charnbord une lettre où on lisait : « Si jamais un pays aux abois a demandé, dans celui que la Providence lui a réservé comme sa suprême ressource, tous les sacrifices possibles, c'est bien la France malade et mourante. »
En même temps, le prélat à tête éventée suppliait Mastaï d'intervenir auprès de l'émasculé de Frobsdorf pour obtenir de lui les sacrifices demandés; et ne doutant pas que le pape ne se fît conspirateur comme il s'était fait chef de brigands, il écrivait de nouveau au Bourbon bigot pour le presser de consulter le Vatican : « Je bénirais Dieu s'il vous inspirait de demander en ces matières l'avis du saint-père. »
Il s'agissait du drapeau blanc, celte loque infâme, que Chambord s'entêtait à garder.
Pie ne se fit pas prier pour se mêler aux conjurations royalistes et les encourager ouvertement. Il accueillait avec empressement les nombreux pèlerinages qui venaient de France et de Belgique déposer à ses pieds, au nom d'Henri V, leurs protestations et leurs espérances. Son cœur était profondément remué par des paroles comme celles-ci, que lui adressait le 5 mai le vicomte de Damas, président de la Société des pèlerinards français :
« Nous voulons que notre pays répète le cri de son premier roi : — Ah! si j'avais; été là arec mes Francs! — C^ cri
est le secret de notre mission! Oui, si la France eût été là, Rome n'aurait qu'un seul roi, et nous ne verrions pas noire Père prisonnier!... Nous n'avons dans nos pèlerinages qu'un but et une ambition : rendre à notre pairie son antique mission, à l'Eglise sa fille aînée, au pape son naturel défenseur. » Les papistes italiens acclamèrent ce programme avec enthousiasme; ils ne rêvèrent plus que la restauration bourbonienne en France, comme signal de la restauration du pouvoir pontifical à Rome. En signe de reconnaissance, ils envoyèrent à Chambord et à sa femme deux exemplaires magnifiquement reliés du volume où l'on avait réuni les discours prononcés par Mastaï depuis le 20 septembre. Au frontispice, on avait imprimé pour dédicace un mauvais sonnel, qui se terminait ainsi :
Deh ! svegli tal voce i tuvi Franchi oppressi Per vaneggiare, e in te stretti e sicuri, Salvin Ja Chiesa, et salveran se stessi!
« Ah! que la voix réveille tes Francs endormis dans de vains rêves; et que, serrés autour de toi avec confiance, ils sauvent l'Eglise et se sauvent ainsi eux-mêmes! »
A l'exemple des Français, les dévols d'Italie voulurent aussi avoir leurs pèlerinages: mais le gouvernement italien s'y opposa. Alors Pie eut une idée loute neuve : il inventa les pèlerinages spirituels, bien supérieurs aux autres, puisqu'on pouvait les accomplir sans quitter sa chambre, voire même son lit. Ce pieux enfantillage fut réglé par un bref en date du 1er août et contresigné par le cardinal Asquini : toutes les herbes de la Saint-Jean, quoi ! 11 recommandait aux fidèles de partager le mois de septembre en trois décades; la première serait consacrée à faire en imagination le pèlerinage de Jérusalem, la seconde celui des principaux sanctuaires d'Italie, la troisième à celui des principaux sanctuaires étrangers Sans dépenser un sou, les amateurs pouvaient gagner ainsi, en un seul jour, une indulgence de 300 jours, ou pour une décade entière une indulgence plénière avec rémission de tous leurs péchés.
Après s'être diverti à ces inepties, Mastaï publia, le 21 novembre, une encyclique où il résumait tous ses griefs contre l'Italie, la Suisse et l'Allemagne. Il anathématisait la Suisse « à cause de la violente expulsion du vénérable frère Gaspard (Mermillod)», chassé de ce pays pour son entêtement à vouloir exercer à Genève les fonctions épiscopales contrairement
aux stipulations antécédentes, et malgré les protestations du gouvernement fédéral. Il s'emportait contre l'empereur d'Allemagne qui osait prétendre soumettre aux lois les piètres et les évêques, et il exhortait vivement le cierge catholique allemand à persévérer dans sa rébellion. Quant à l'Italie, c'était une interminable lamentation, entrelardée de mensonges, comme d'habitude :
« L'Université grégorienne supprimée; la liberté enlevée aux cénobites et aux vierges consacrées à Dieu; les écoles publiques soustraites à la salutaire direction et à la vigilance de l'Eglise; les séminaires fermés; la liberté delà prédication évangélique interdite; les curés enlevés à leurs cures; les évêques privés de leurs revenus, chargés d'amendes et menacés de prison; les catholiques en butte à toutes sortes de vexations et de persécutions. »
En réalité, le gouvernement italien s'était borné à supprimer des institutions inutiles ou nuisibles, M. à empêcher la prêtraille de conspirer trop ouvertement.
Dans les premiers jours de l'année 18/1, la Gazette (le Cologne publiait une Bulle, qu'elle disait avo r été secrètement rédigée par le pape le 26 mai 1873. En vue de la fin prochaine du pontife et des circonstances extraordinaires où se trouvait la papauté, ce document modifiait les formes accoutumées du conclave pour l'élection du successeur de Mastaï. Craignant que Rome n'offrit aux cardinaux ni la liberté ni la sécurité nécessaires, Pie accordait le droit de convoquer le conclave hors de l'Italie, en France, à Monaco ou à Malte.
Que cette pièce fût authentique ou inventée à plaisir par le prince de Bismarck, il importe peu. Mais il est certain, malgré les dénégations de la Curie romaine, que des dispositions en ce sens avaient été prises par Mastaï. En outre, dans le Consistoire du 22 décembre, pour la première fois depuis la chute du pouvoir temporel, le pape avait créé des cardinaux, six italiens et six étrangers. En complétant le Sacré-Collège, il songeait évidemment aux éventualités d'une élection.
Les jésuites, dont les ficelles faisaient jouer le vieux pantin pontifical, jugèrent à propos qu'il insérât un des leurs dans cette fournée de chapeaux rouges. Ils lui désignèrent le P. Tarquini, en lui serinant une protestation nouvelle contre l'Italie. Et Mastaï dit, en coitfaut le jésuite du couvre-chef qui le faisait membre du Sacré-Collège : « Sachant que les jésuites n'acceptent pas volontiers les dignités ecclésiast.'*]ues, je n'avais pas songé jusqu'ici à donner la pourpre à aucun
d'eux; niais les injustices que souffre en ce moment votre Compagnie m'y ont déterminé. Il m'a paru nécessaire de faire connaître ainsi ce que je pense des ineptes calomnies dont vous êtes victimes, et de donner à vos frères et à vous un témoignage de mon estime et de mon affection. » (Pie IX, par J. M. Villefranche.)
Le gouvernement italien s'émut enfin de ces mensonges et de ces intrigues enragées du Vatican. Le lep janvier, le ministre Vrianti Venosta envoya aux cabinets européens une note écrite, faisant allusion au discours tenu par le pape dans ce Consistoire; il leur donnait l'assurance qu'au cas d'un prochain conclave, l'élection du successeur de Mastaï pourrait se faire à Rome en toute liberté.
A la suite de la formation du cabinet français du 26 novembre 1873, M. de Noailles avait remplacé M. Fournier comme ministre plénipotentiaire près le roi d'Italie. Profitant de cette circonstance, un des plus fanatiques députés de l'extrême droite, un capitaine du Temple, se qualifiant faussement général, fit à la Chambre une interpellation qui ne réclamait pas moins que la suppression du représentant de la France auprès de Victor-Emmanuel.
Quelques semaines plus tard, les prêtres de Rome, à l'instigation du Vatican, essayèrent une nouvelle et lâche insulte à l'Italie, à l'occasion de la mort du colonel Lahaye, attaché militaire de la légation française. Le curé de l'église française de Rome, ayant appris que le prince Humbert, fils aîné du roi, et tout son état-major se proposaient d'assister officiellement aux funérailles, opposa tant de difficultés à ce cérémonial, que les obsèques durent être faites dans une autre église. (Daniel, l'Année politique, janvier 1874.)
Les évoques français, faisant œuvre de traîtres et de malfaiteurs, vinrent encore aasraver ces manifestations hostiles, par leur rage servile d'imiter Mastaï. Sans pitié pour la patrie toute saignante des récents désastres, les misérables s'attaquèrent stupidement à l'Allemagne en protestant violemment en faveur des prélats rebelles d'outre-Rhin. Le gouvernement dit de « l'ordre -moral » tenta vainement de les rappeler à la raison, au sentiment des périls terribles que leur conduite insensée créait à la France. Avec une m< 'chancelé toute ecclésiastique, ils continuèrent de plus belle à injurier l'Allemagne. Us firent si bien que leur croisai!.• idiote contre M. de Bismarck faillit allumer une guerre où, cette fois, la nation, vraisemblablement, eût péri corps
SA VIE POLITIQUE ET POWUÏCALE ITÔ
et bien. Un journal officiel de Berlin, la Gazette de V Allemagne du Nord, publia ces lignes menaçantes :
« Que nous cherchions querelle à la France, personne ui'y croil en Europe. Noire adversaire, c'est maintenant la Rome spirituelle, et notre intérêt le plus pressant est de ne pas le voir renforcé par des alliés. C'est là seulement que gît le dancer de nos rapports avec la France. Un gouvernement français qui s'abaisserait jusqu'à te nuttrt au service de la politique cléricale de Rome, serait un gouvernement hostile à l'Allemagne et avec lequel il nous serait imp i iblv de vi paix, non parce qu'il serait le gouvernerai ni de la France, mais parce qu'il serait le satellite de Rome, bu moment où lu France s'identifie avec Rome, elle devient notre ennemie jurée. »
Les eunuques du gouvernement de «l'ordre-moral » manquaient manifestement de jugement, mais la peur leur éclaircit l'intelligence. Sentant la nécessité de calmer les inquiétudes publiques, excitées par l'attitude de l'Allemagne qui était dan> son droit, ils suspendirent l'Univers, organe de l'épiscopat criminel et traître à la patrie. D'autre part, le ministère repoussa l'interpellation du sieur du Temple.
Le malfaiteur du Vatican avait nourri l'espoir abominable de repêcher son trône au milieu des flots de sang qu'aurait fait couler un nouveau cataclysme européen. Déçu dans son horrible attente, il s'empressa de féliciter l'immonde journal que le gouvernement réactionnaire lui-même avait dû frapper. Le 20 mars, lorsque V Univers reprit sa publication, il publia en premier article la lettre suivante, en date du 31 janvier :
« A notre cher fils Louis Veuillot,
« Pie IX, pape.
• Cher fils, salut et bénédiction apostolique.
« Nous avons reçu la lettre du 19 de ce mois, par laquelle vous nous annonciez le décret rendu contre votre journal, ce que nous avions déjà appris par les feuilles publiques. Nous ne manquons pas, cher fils, de répondre à celte lettre, afin de vous rendre en affection paternelle votre déféi envers nous...
« Dans cette grande perturbation de la société civile. comme vos efforts et vos forces, cher fils, sont fidèlement appliqués à la propagation du bien, vous ne pouvez pas vous étonner d'être dans la tribulation. Mais pendant que
les ennemis les plus acharnés de l'Eglise, croyant pouvoir avancer en sécurité, se trouvent emportés à grande vitesse dans les voies de l'injustice et de la perdition; pendant que ceux qui cherchent à concilier les ténèbres avec la lumière se flattent fallacieusement et vainement d'atteindre au terme de leurs vœux; pendant que d'autres, dans la crainte d'une violente tempête, courbent inconsidérément la tête devant la fausse sagesse du siècle, croyant à tort éviter ainsi d'être renversés par la violence de l'orage ; vous, mon cher fils, d'un cœur ferme, confiant et tranquille, vous attendez avec tous les bons les temps et les moments que le Père céleste a assignés dans sa puissance; et pendant ce temps vous vous tenez en prières auprès du trône de celui à qui les paroles des humbles et les sacrifices des éprouvés arrivent sûrement.
« Nous désirons que la bénédiction apostolique, que nous vous donnons tendrement dans le Seigneur, à vous et à vos collaborateurs, selon votre demande, vous soit l'augure du secours céleste, et le gage de notre affection. »
De même que l'Allemagne, la catholique Autriche était entrée dans la voie des conflits religieux. Les lois de 1868 avaient proclamé la liberté de conscience et l'égalité des divers cultes. Mastaï souffla la discorde. Les ultramontains crièrent « qu'au besoin ils sauraient défendre la liberté de l'Eglise les armes à la main. » Comme partout, affranchir les autres de la tyrannie, c'était à leur avis, les réduire en servitude.
L'empereur François-Joseph dut intervenir et écrire au pape « que si la paix intérieure était menacée par la désobéissance des évêques aux lois sanctionnées, son gouvernement se croirait obligé à les défendre. »
Le 20 juin 1874 ramena une date chère au cœur de Mastaï, le 28e anniversaire de son couronnement. Les sacristies romaines préparèrent une manifestation extraordinaire en faveur du pape-roi. Pie devait donner le signal en se présentant à une fenêtre du Vatican. En effet, au sortir du Te Deum chanté dans la basilique, soudain une fenêtre s'ouvrit, et le prisonnier parut, vêtu de blanc, entre les deux monsignori Ricci et Pacca. Aussitôt, les cléricaux se mirent à hurler: Viva il papa-re ! (vive le pape-roi!) Les libéraux, qui étaient en nombre, répondirent à cette provocation insolente par un cri formidable de Vive l'Italie! Alors les bandes de bigots agitèrent leurs mouchoirs du côté de Mastaï; puis, se jetant à genoux, lui demandèrent sa bénédiction. Le !
tumulte grossissant, Pie jugea prudent de battre en retraite, sans songer à satisfaire la dévotion du troupeau sacré.
Mais, de cette aventure, il allait tirer le parti que lui et ses acolytes s'étaient proposé : l'accueil fait au pape se montrant aux barreaux de sa prison, ferait toucher du doigt cette vérité, qu'il était bien réellement captif et dans l'impossibilité matérielle de sortir du Vatican. (Pie IX, par J. M. Villefranche.) 11 y eut quelques arrestations, dont les cléricaux firent grand bruit. A cette occasion, Pie reçut de l'étranger l'offre de l'hospitalité dans une magnifique habitation, ce qui lui fil dire : « Là je pourrais me retirer avec les miens, afin d'échapper aux dangers qui me menacent en Italie. Mais voilà quatre ans que je suis renfermé au Vatican, triste témoin des maux de tout genre qui oppriment Rome. J'y resterai, jusqu'au moment où Dieu me fera connaître la volonté et l'ordre de sa providence. »
Et il continua, de son repaire, à fomenter la guerre, civile chez les nations étrangères. Après avoir tout fait pour troubler l'Italie, l'Allemagne, la Suisse, la France, l'Autriche, il s'associait à Don Carlos, brigand de grand chemin qui désolait l'Espagne, et il le favorisait de toutes ses forces. (Mauro Macchi, Almanacco storico d'ïtalia.) Le Vatican devenait un fléau pour la civilisation et l'humanité. La chose était si criante, que divers gouvernements de l'Europe durent enfin se préoccuper de refréner la rage du malfaiteur qui se jouait si effrontément du droit public et du repos des nations.