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CHAPITRE III

UN FRON D'AIRAIN

Le sculpteur Tenerani avait fait un buste de Pie IX, fameux à Rome par une anecdote qui s'y rattache. Mastaï posa longtemps avec complaisance pour ce portrait. A l'une des dernières séances, quand le modèle en terre fut presque terminé, Pie loua l'artiste d'avoir réussi à faire passer sur ses traits son caractère.

Tenerani répliqua qu'ayant eu souvent l'honneur de voir Sa Sainteté, il avait pu se pénétrer de sa physionomie.

Mastaï reprit avec son incommensurable vanité :

« — Toute ma physionomie est dans mon front; c'est là que ma pensée se révèle. »

En achevant ces mots, il saisit l'ébauchoir des mains de l'artiste, et traça à la craie sur le support du buste ces paroles du prophète juif Ezéchiel :

« Dedi tibi frontem duriorem frontibus eorum. » (Je t'ai donné un front plus dur que le front de tes ennemis.)

Le sculpteur a dû couler en bronze ce commentaire insolent du sempiternel : non possumas ! (L'Italie des Italiens.)

Par hasard, ici, Mastaï s'était jugé exactement, mais non dans le sens mystique qu'il entendait. Dans sa forme littérale, l'épigraphe rendait bien le mépris que Pie professait pour l'honnêteté vulgaire et pour les prescriptions de la conscience humaine. Il fallait vraiment un front de bronze ou d'airain pour braver la réprobation universelle excitée par ses crimes et son atroce tyrannie.

L'opinion publique, soulevée dans tout le monde civilisé par les monstrueux excès de ce brigandage organisé sous l'inspiration du pape et de l'ex-roi de Naples, éclata surtout en Angleterre. De là montèrent les plus éloquentes protestations contre Pie et son méprisable protégé. Lord Palmerston, à la Chambre des Communes, le Morning-Post et le Times signalèrent la papauté comme la cause responsable de ces atrocités.

« L'histoire rapporte, disait le Times 2 septembre 1862), que Romulus fonda dans sa nouvelle ville un refuge où tous les malfaiteurs accouraient chercher abri et protection, et que les ayant convertis en soldats, il les envoyait désoler les terres de ses voisins. Le prince ecclésiastique, dans sa cité de marbre, à la lumière du christianisme, dans le plein midi de la civilisation, fait en son palais du Vatican ce que son I r icesseur païen avait fait en son palais de chaume et dans sa cité de cabanes. Le prêtre souverain, comme le roi bandit, a ouvert un asile à tous les malandrins du monde; il les arme et les envoie au delà de la frontière saccager et détruire; et toutes les populations souffrent, se lamentant et maudissant. »

Le 27 décembre 1862, lord John Russell signala à la diplomatie le mal toujours croissant et indiqua le remède.

« Les bandits qui infestent les provinces du sud, écrivaitil, ont à Rome leurs quartiers généraux. C'est de ces repaires, où ils sont en sûreté à l'abri du drapeau français, qu'ils font des sorties continuelles pour aller détruire des villages entiers et assassiner les paisibles femmes du sud. 11 est parti dernièrement de Rome un détachement de 260 hommes, bien armés, vêtus cle tuniques bleues et de pantalons rouges, de manière à pouvoir ressembler à des soldats français et tromper ainsi les avant-postes italiens et leurs patrouil'es. Si pareils détachements étaient envoyés cle Suisse en Lombardie, le gouvernement italien protesterait de suite, et la République mettrait aussitôt fin à un procédé si peu amical. A Rome, cependant, les choses marchent bien différemment ; ce sont les hauts dignitaires qui entourent la personne du pape et son hôte illustre, l'ex-roi de iN'apIes, qui passent aux yeux du monde pour être les instigateurs de ces incursions.

« La continuation de ces actes outrageants et barbares est un mal entièrement dû à l'occupation de Rome par les Français, et qui cesserait tout d'un coup si des ordres spéciaux étaient donnés par le ministre français au général commandant les troupes françaises sur le territoire romain.»

Oddo Russell, dans une dépêche de Rome adressée au gouvernement anglais, ajoute un trait à ce tableau; il indique les moyens employés par le comilé légitimiste pour lâcher impunément ses bandits dans les provinces italiennes :

« Les hommes étaient envoyés un à on et à pied à de certains couvents sur la frontière, tandis que de vieux uniformes français étaient achetés aux juifs du (ihelto, et transportés pièce à pièce, avec des aunes et autres etl'ets

d'équipements, dans des vignes isolées de la campagne romaine. Là, durant la nuit, on emballait le tout dans de vieux barils à harengs, qu'on voiturait jusqu'à la frontière, oï la distribution se faisait aux hommes qui s'y trouvaient déjà rassemblés. »

Ce lanpa^e si dur pour Mastaï, et à bon droit, n'était pas moins cruel pour Bonaparte. L'Italie elle-même, malgré les ■ ménagements auxquels elle était contrainte vis-à-vis l'homme de Décembre, jugeait sa conduite avec une juste sévi Le 28 septembre 1862, le député napolitain, Carlo cli Cesare, caractérisait ainsi la politique impériale :

« De quelle manière l'empereur Napoléon III et son gouvernement répondent-ils aux espérances et à la fraternité de l'Italie et des peuples ? Par une politique hésitante et pleine de contradictions; par des serrements de mains aux rétrogrades, en même temps que par des sourires aux libéraux: par un système qui défend les nationalités opprimées et cependant ne les laisse pas se constituer, qui soutient tour à tour le droit divin et le suffrage universel, les principes de 89 et ceux de la Sainte-Alliance, l'ancien régime et le nouveau; dans celte sorte de bascule perpétuelle, Napoléon se consume, lui, sa famille, sa nation et ses alliés.

« Et cette politique double ne s'est manifestée nulle part plus clairement qu'en Italie. L'empereur nous a conseillé la Confédération, et c'est lui qui l'a rendue impossible à Yillafranca, en laissant une partie de notre territoire à l'Autriche. Il a reconnu l'Italie, mais il lui refuse sa capitale. 11 a proclamé le principe de non-intervention, mais à la condition que lui seul interviendrait. Il se fait gloire de régner par la volonté nationale, mais il ne permet pas aux Romains d'adopter le même principe. Il ne s'oppose pas ouvertement à l'unité italienne, mais il en entrave l'achèvement final.

« Il a obligé nos ministres à arrêter Garibaldi et à comprimer les aspirations nationales, sous prétexte de ne point désorganiser l'Italie; et il tolère que le pontife et la réaction européenne, qui s'est donné rendez-vous à Rome, y attendent tranquillement que l'Italie se désorganise, grâce au brigandage, aux complots et aux factions. Il déclare au Corps législatif, par l'organe de son ministre 'Billault;, que les <'hoses ne peuvent durer ainsi à Rome, que le gouvernement du pape ne peut plus subsister, que la haine des peuples contre le pouvoir temporel est incontestable, que le jugement unanime de l'Europe condamne le gouvernement des prêtres, que la France est lasse de prier et fatiguée de

dix ans d'ingratilude de la part du gouvernement du pape qui, à tous les conseils de l'empereur, a répondu par un refus absolu; et en même temps, il laisse les choses dans le même état. et conserve ses troupes à Rome. Il faut donc attendre; mais attendre quoi? Que le pape change d'opinion, ou que le clergé opère la restauration bourbonnienne en France et par suite en Italie ! »

Enfin, le 8 octobre, le gouvernement italien réclama le salaire de sa conduite à l'égard de Garibaldi. Il insista pour que Bonaparte fit cesser à Rome une occupation qui encourageait le pape à refuser tout accommodement ; il se déclarait prêt à examiner la proposition que le cabinet français formulerait en vue de garantir l'indépendance du saintsiège dès que l'armée impériale aurait évacué la Ville éternelle. Mais Bonaparte avait peur de tout : de la Révolution, du pape, de ses évêques, de sa femme bigote, de son ombre même. Refusant de suivre l'Italie sur ce terrain, il ramena la question à sa lettre du 20 mai, rendue publique le 25 septembre seulement. En faisant cette publication par ordre de son maître, M. ïbouvenel avait insisté sur ce point : que le gouvernement français n'avait jamais prononcé une seule parole de nature à laisser espérer à l'Italie Rome pour capitale. Toutefois, le mari d'Eugénie chargea son nouveau ministre, M. Drouyu de Lhuys, de faire de nouvelles instances auprès du pape pour obtenir de lui les réformes intérieures qui, seules, « pouvaient désarmer, par l'usage éclairé et libéral de son pouvoir, les adversaires de sa souveraineté.» (Instructions du Si octobre 1862, à l'ambassadeur français à Rome.)

Une telle politique était bien faite pour lasser la patience des Italiens. Aussi, le mécontentement public contre Bonaparte fut à son comble. Il se manifesta avec éclat au Parlement même, à une séance de novembre. Le député Mauro Macchi ayant voulu faire l'éloge de la nation française, dont il recommandait l'alliance de préférence à celle de l'Angleterre, une explosion de murmures monta de tous les points de la salle et étouffa sa voix. Pour ne point acbever d'exaspérer l'opinion, Victor-Emmanuel dut appeler aux affaires un ministère purement administratif, avec mission de s'occuper uniquement de l'organisation intérieure du royaume. Voilà où aboutissaient les modérés, par crainte de la Révolution libératrice. Néanmoins, aucun ne se repentit d'avoir arrêté Garibaldi sur la route de Rome, tant l'égoïsme bourgeois ou dirigeant les maîtrisait. L'un d'eux. Maximo d'Azeglio, qui avait conseillé de fusiller Garibaldi après Aspro-

monte, restait convaincu qu'il était le seul politique clairvoyant en Italie. Quel aveuglement, quelle sottise pourtant, chez un homme de tant d'esprit, et combien sont indestructibles les préjugés sucés avec le lait !

La situation empirant chaque jour, le nouveau cabinet recourut à une loi spéciale pour la répression du brigandage. Une commission d'enquête parlementaire fut envoyée dans les provinces méridionales. A son retour, cette commission présenta un lor,g rapport qui exposait dans le plus grand détail les faits déplorables nécessitant une pareille mesure.

La loi ne put être discutée et votée qu'au mois d'août suivant. Durant la discussion, le député Caslagnola définit ainsi la situation :

« La principale raison d'être du brigandage, dans l'état actuel, c'est l'appui que lui donnent les comités bourboniens de Rome et la Curie romaine, qui sont en correspondance directe avec 1er» comités bourboniens et cléricaux de rs'aples et de Caserte... La complicité des autorités de Rome dans le brigandage est clairement prouvée par le fait de soldats italiens qui ont été arrêtés par les brigands et livrés ensuite aux gendarmes pontificaux. Un gouvernement qui traite d'égal à égal avec les brigands, est un gouvernement jugé. »

Dans la séance du 6 août 1863, après avoir signalé les agissements des comités romains, le sénateur Audifredi ajoutait : « Une faut pas se faire illusion : le brigandage est aussi alimenté de Paris, où la faction bourbonienne-légitimiste s'associe au clergé et s'en fait l'instrument. »

Un peu plus tard, le 28 novembre, le journal l'Italie, de Turin, publiait à l'appui de celte accusation officielle un tableau donnant les noms de tous les brigands, qui, frappés de mandats d'arrêt par l'autorité italienne, avaient trouvé un sûr abri auprès du gouvernement pontifical. Cette nomenclature comprenait 53 brigands de l'Abruzze-Citérieure, 46 de l'Abruzze-Ultérieure, 13 de la province de Bénévent, 2 de la province de Bari, 9 de la principauté Ultérieure, 57 de la Terre de Labour, 51 de la province de Molire, 22 de la province de Naples, 4 de la principauté Citérieure.

La loi, promulguée le 15 août, se bornait à rendre justiciables des tribunaux militaires ceux qui feraient partie de bandes de brigands et leurs complices; elle accordait en outre au gouvernement la faculté de prononcer l'internement pour un an, contre les vagabonds, les camorristes, etc. La Camorra était une association de gens s'entr'aidant mutuellement à vivre, non de leur travail, mais d'un prélève-

ment sur le travail d'autrui. (Armand Lévy, La Cour de Rome, etc.)

Le gouvernement italien, dans sa modération obstinée, ne voulant pas étouffer le mal à son foyer, c'est-à-dire à Rome, ne pouvait faire plus que cette loi pour l'extinction du fléau. L'adoption de ces mesures plus rigoureuses sembla stimuler quelque peu le gouvernement français. De nouveaux arrangements militaires intervinrent entre les armées des deux nations pour la répression du brigandage à la frontière pontificale. Du reste, la tâcbe paraissait moins ardue que l'année précédente : les ressources pécuniaires des comités bourboniens avaient diminué ; le denier de Saint-Pierre rendait beaucoup moins, ce qui causait des embarras financiers à la Cour romaine; d'où, comme conséquence, l'impossibilité de tenter des expéditions aussi nombreuses qu'au début.

Cependant l'action combinée des troupes françaises et italiennes demeura . encore insuffisante. La coopération des Français n'eut ni l'activité ni l'énergie qu'on espérait. « 11 semble que le gouvernement fiançais, écrivait de Rome un consul, à la date du 31 août 1863', fasse le strict indispensable pour remplir ses engagements. Il se fait peu d'arrestations, et elles ne sont pas proportionnées au zèle que l'on prétend déployer. D'ailleurs, à part quelques individus plus connus qui sont consignés aux autorités italiennes, les autres sont relâchés ou remis au gouvernement pontifical, ce qui revient au même. Ici beaucoup s'imaginent que la France a une intention cachée en n'extirpant point de Rome les germes de l'agitation dans les provinces napolitaines. »

La Curie romaine triomphait, Mastaï se félicitait avec le Rourbon des services excellents que leur rendait le brigandage. De leur tanière, ils riaient des colères impuissantes du gouvernement de Turin, de la bêtise de Bonaparte et de ses conseils de réformes. Ils profitaient activement l'un el l'autre du répit que leur laissait la diplomatie, pour brouiller les caries de plus en plus. Us mettaient en œuvre tous les moyens en leur pouvoir pour entraver la consolidation du nouveau royaume de Victor-Emmanuel, espérant fermement que les circonstances, bientôt, leur permettraient de se ruer en fauves sur cette proie.

Toutefois, malgré les exils et autres rigueurs exercées contre divers membres, le Comité libéral ou national de Rome continuait à préoccuper la police pontificale. En dépit de toutes les recherches, de toutes les persécutions, il sub sislait toujours et ne cessait d'agir dans l'ombre.

Les enquêtes et investigations dont ce Comité était l'objet donnèrent lieu, au commencement de l'année 1863, à un procès scandaleux, dont le retentissement fut considérable. Il s'agit de l'affaire Fausti et Venanzi.

Ludovico Fausti, un sanfédiste bien connu, avait témoigné en toute occasion auSaint-Siège un dévouement infatigable. En 1849, il avait fait évader plusieurs prêtres suspects, cacbé dans sa propre maison un cardinal et deux jésuites. Depuis, il s'était signalé par son zèle merveilleux à récolter le denier de Saint-Pierre. En récompense de tant de services rendus à la sainte Eglise, Antonelli l'avait honoré du litre de gentilhomme de sa propre ou malpropre Eminence.

Giovanni Venanzi, au contraire, n'était qu'un honnête patriote. 11 s'appliquait de son mieux à maintenir le Comité national romain dans les voies de la légalité.

Comment deux hommes si différents de caractère et d'opinions, purent-ils se trouver impliqués dans le même procès? Ce fait étrange résulta de diverses circonstances, les unes singulières, les autres infamantes pour un haut dignitaire ecclésiastique.

Le Comilé national entretenait des relations très suivies avec les patriotes des anciennes provinces de l'Eglise, notamment avec un émigré romain, le chevalier Mastricola, que le gouvernement italien avait fait sous-préfet de Rieti. Afin de donner le change à la police pontificale, les lettres introduites à Rome, par des messagers fidèles, portaient, non les adresses de leurs véritables destinataires, mais de celles d'individus réputés pour leur dévouement à toute épreuve au Saint-Siège. Avec, ce procédé, au cas où l'on aurait fouillé les agents du Comité, nul argousin ne se serait avisé de retenir leurs missives.

Or, dans une perquisition faite chez le commandant Ludovico Fausti, on découvrit quelques-unes de ces lettres, à lui adressées ostensiblement. De là, on conclut qu'il était affilié au Comité national. •

11 y avait alors à Rome une femme nommée Coslanza Vaccari Diotallevi, mariée à un sous-lieutenant de l'armée pontificale. Photographe et peintre en mosaïques, pauvre, jeune, intrigante, elle avait des rapports avec M. de Goyon, et en même temps avec des membres subalternes du Comité national romain. Arrêtée en mars 1862 pour avoir vendu des photographies obscènes de Marie-Sophie, l' ex-reine de Naples, elle avait acheté l'impunité au prix de révélations et de dénonciations politiques. Ces dénonciations, surtout celle

du commandeur Fausti, étaient faites à l'instigation de monsignor de Mérode, le rival et l'ennemi d'Antonelli. En mettant Fausti dans un mauvais cas, le prélat comptait frapper cruellement le secrétaire d'Etat dans la personne de son gentilhomme. 11 espérait, s'il réussissait à faire condamner pour crime de haute trahison ce serviteur et ce protégé d'Antonelli, que la flétrissure rejaillirait sur le maître et lui ferait perdre son crédit auprès du pape.

Alléchée par l'assurance du pardon, la Diotallevi dénonça donc Fausti et Venanzi. Elle dressa ensuite une liste de tous ceux qui, dans chaque administration, appartenaient, selon ses dires, au parti libéral. Elle fit même planer le soupçon sur plusieurs cardinaux. Enfin, elle déclara et signa tout ce que voulut le juge d'instruction de la Sacrée-Consulte, Collemasi, l'instrument des vengeances et de l'ambition de rnonsignor de Mérode.

Le prélat Sagretti, président du tribunal, obtint de Mastaï l'autorisation de faire arrêter Fausti.

Le 22 février 1863, Fausti sortait de l'église San Carlo al Corso, où, selon son habitude, il venait d'entendre la messe et de prier, sans doute, pour la conservation du pouvoir temporel du pape. Soudain, les gendarmes et les sbires de monsignor de Mérode l'entourèrent et le conduisirent aux prisons San-Micbele.

Le procès traîna plus d'une année. Fausti eut beau se défendre et démontrer son innocence, qui, du reste, ne faisait pas l'ombre de doute pour le public; il était condamné avant d'être entendu. La Sacrée-Consulte signifia clairement à son avocat qu'il perdrait son temps à plaider. Ses anciens protecteurs, Anlonelli, Matteucci, craignant de risquer quelques plumes s'ils se mêlaient à cette ténébreuse atfaire, l'abandonnèrent lâchement à son malheureux sort.

Au prononcé de sa sentence, le vieillard s'écria :

« — Quels assassins! Oh! ma pauvre famille! »

Et il roula inanimé sur les dalles.

Des dix accusés sacrifiés par la Sacrée-Consulte aux vengeances de monsignor de Mérode, trois, Fausti, Gulmanelli et Venanzi furent condamnés à vingt ans de galères; deux, Materiali et De-Martino à quinze ans; les autres, Calza, Barberi, Ferri, De-Mauro et Catufi à cinq ans.

Monsignor de Mérode pensionna la Diotallevi, pour avoir si bien servi ses haines de prêtre. (Le Rivela:.ioni ai Cushmza Vaccari Biolallevi nella causa Venanzi-Fausti, publication du Comité national romain, 3 octobre 1863, citée par A. Lévy.)

Pendant que Mastaï, sans remords et sans pitié, sanctionnait à Rome les crimes de la haute prélature et ratifiait les arrêts d'une magistrature composée de brigands sacrés, le nouveauministère italien travaillait avec ardeuraux réformes. Par un emprunt de 700 millions de francs, il couvrait le déficit des finances, puis établissait l'impôt sur le revenu. L'administration continuait à séquestrer les biens des congrégations et couvents inutiles. On fermait les maisons des jésuites et l'armée réprimait énergiquement le brigandage méridional. Sans tenir compte de la protestation des soixantequatorze évêques, ordonnée par Rome, le roi rendit un décret (mai 1863) qui réglait le droit d'exequatur sur tontes les dispositions ecclésiastiques émanant de Rome. De plus, il proposa une loi d'émancipation pour soustraire le bas clergé à la tyrannie épiscopale.

Pie se vengea puérilement de ces atteintes aux prétendus droits de l'Eglise, en défendant par une circulaire aux évêques italiens d'assister à la fête nationale anniversaire de l'Italie (7 juin) et d'y chanter le Te Deum.

Garibaldi, à peu près guéri des blessures qu'il avait reçues des mains italiennes, sur l'ordre du misérable cabinet Ratazzi, jeta avec mépris sa démission de membre du Parlement à la face de ces eunuques politiques qui avaient peur de Bonaparte et de la Révolution. Vingt-deux députés républicains imitèrent le plus grand des Italiens. Puis le libérateur se rendit à Londres, où l'appelaient de nombreux amis et admirateurs appartenant à toutes les classes, même à la plus haute aristocratie. 11 reçut l'hospitalité chez le duc de Sutherland. Le peuple anglais lui fît un accueil triomphal, tel que n'en reçut jamais le plus puissant potentat, vengeant ainsi l'héroïque vaincu d'Aspromonte.

A la nouvelle qu'il avait répudié son mandat, au bruit des ovations enthousiastes que l'étranger décernait à Garibaldi, l'Italie se réveilla, menaçante; l'opinion publique somma la monarchie de justifier son existence en poursuivant l'œuvre de la rédemption nationale.

Le roi piémontais dut tenter d'apaiser la redoutable fermentation en prononçant ces paroles : « L'année 1863 n'a pas offert l'occasion favorable pour achever la rédemption de l'Italie ; mais à l'horizon de 1864 apparaissent des complications qui nous apporteront peut-être l'occasion désirée. »

C'était l'annonce de la Convention de septembre, un expédient toujours, sinon un leurre. Elle ne devait modifier en aucune manière la situation de Rome et de Venise.

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