DE MAL EN PIS
Le régime pontifical devenait de jour en jour plus intolérable. La méchanceté de Mastaï semblait croître avec les années. Avec une rage épilep tique, il se vengeait sur ce qui lui restait de sujets des humiliations infligées à son orgueil. Sous aucun règne, la capitale de la catholicité et le territoire qui l'entourait encore n'avaient présenté spectacle plus lamentable. Voici le tableau de la malheureuse ville, tel qu'il apparut à l'auteur des Chroniques de Rome, au commencement de 1864 :
« En venant de Civila Vecchia à Rome par le chemin de £ r, on est frappé de l'infertilité des champs que l'on traverse. Quand j'ai parcouru cette voie en février, la terre n'offrait, sur une longue étendue, aucune trace de travail; des landes, des steppes, quelques rares troupeaux : il n'y avait de cultivé que les petits enclos qui entourent les maisonnettes des cantonniers du chemin de fer. En voyant ensuite dans les rues de Rome ces immondices qui l'empuantissent, on se demande s'il ne serait, pas facile de féconder ces champs en ôtant à la ville son infection et les causes de ses maladies, de fertiliser la terre et d'augmenter ainsi la richesse publique, d'arracher par la culture la campagne romaine à la malaria qui en faii un désert. Mais on apprend bien vile que la loi sur la propriété et sur l'héritage, d'accord avec la politique gouvernementale qui ne veut pas voir s'élever les classes inférieures, s'opposenl à la division de la propriété, à l'accroissement de la population agricole, et augmentent constamment le bien de mainmorte appartenant aux ordres religieux qui pullulent partout.
u Au dedans comme au dehors, pas un monticule, pas un site gracieux qui ne soit couronné par un couvent. Dans l'intérieur de Rome, dans les quartiers habités, dans les quartiers déserts qui occupent les deux tiers de la ville actuelle, des nuées de religieux, de moines, de séminaristes,
marchant par escouades, noirs, gris, rouges, violets, bleus, blancs à col brodé rabattu comme celui des femmes; des pénitents d'un horrible aspect, de toutes couleurs; des capucins bruns, chaussés et déchaussés, barbus et imberbes, de dix ordres différents; les uns jeunes et droits, levant fièrement la tôte et posant pour le cou qu'ils étalent nu aux regards; d'autres, sales, crasseux, hideux; celui-là vous présentant sa tire-lire et demandant l'aumône, celui-ci promenant sa longue besace blanche, ou traînant par la longe un âne chargé de provisions.
« Quatre cents églises couvrent le sol, la plupart richement dotées, entretenant plusieurs milliers de prêlres de toutes conditions ; des curés qui sont tout à la fois magistrats municipaux, commissaires 'de police, inquisiteurs; des cardinaux étalant un luxe d'équipages dont n'approchent, dans aucun pays d'Europe, les fonctionnaires de l'ordre le plus élevé.
« Des mendiants partout, une vraie fourmilière, vous assiègent sur les places, dans les rues, sur le seuil des églises, des palais, des hôtels, des monuments, aux portières des voilures, faisant la procession dans les cafés et les magasina, se pressant, le jeudi soir, à la porte des bureaux où sont étalées sans vergogne des centaines de combinaisons qui renouvellent sur les passants la tentation de saint Antoine ; mendiants qui viennent demander l'aumône pour jouer eux-mêmes.
« Des conspirateurs affairés, s'essoufflant à courir de Rome aux provinces napolitaines, afin d'entretenir le brigandage politique, à revenir éveiller chaque matin l'ambition trompée chaque soir d'un roi détrôné et d'une reine malheureuse qui a vu tomber une à une toutes ses illusions d'épouse et de reine.
« Au milieu de ces divers éléments, des soldats français gardant les portes de la ville, occupant les hauteurs, disséminés dans tous les quartiers, battant leur tambour, sonnant de leur clairon, passant en étrangers à travers une population à laquelle ils ne se mêlent pas, sentant qu'ils n'ont pas l'amour de la majorité, coudoyant des brigands bien connus auxquels ils donneront la chasse quand leur tour viendra d'aller aux frontières du territoire, obéissant au gouvernement qui leur assigne la garnison de Rome, mais lui laissant toute la responsabilité de la protection dont leur présence contre les actes d'un pouvoir hostile aux principes de 89 et au principe des nationalités inscrits sur les bannières de la France ; tel est le tableau que présente Rome. »
En dépit de la police ecclésiastique, le Comité national était plus vivant, plus actif que jamais. Les persécutions dont quelques-uns de ses membres avaient été l'objet, n'avaient réussi ni à mettre les sbires sur sa trace, ni à décourager les patriotes qui le constituaient. Il demeurait insaisissable, et les Romains obéissaient à ses mots d'ordre.
Cette année, comme les précédentes, le Comité invita la jeunesse romaine à s'abstenir, pendant le carnaval, de toute manifestation joyeuse. Elle se conforma exactement à cet avis. Tandis que le Corso restait à peu près désert, une grande foule de jeunes ^ens en babil de ville défilaient silencieusement sur l'emplacement du vieux Forum.
Pendant que la majeure partie de la population romaine témoignait ainsi sa baine pour le gouvernement des prêtres, l'animosité croissait sans cesse entre les troupes pontificales et l'armée d'occupation. Les Français, consignés dans leurs casernes pour prévenir des rencontres et collisions dangereuses, frémissaient de colère. Attaqués un jour par des papalins, en présence d'une bande de prêtres groupés sur une bauteur pour assister à une lutte qu'ils avaient excitée, sans doute, les soldats français, exaspérés, voulaient faire justice une bonne fois de tous ces coquins; il fallut l'intervention énergique de leurs cbefs pour les arrêter.
De là un conflit entre le général de Montebello et M. de Mérode. Le premier voulait traduire les provocateurs devant un conseil de guerre français; le second exigeait qu'ils fussent jugés par un conseil cte guerre pontifical. « Ainsi, luttes à coups de sabre et de baïonnette entre les soldats, luttes à coups de plume entre les cbefs, plaintes, récriminations, intrigues du gouvernement pontifical contre le commandant en cbef de l'armée française, voilà quelle est aujourd'bui, quelle sera demain la situation. » (Kauffmann, Chroniques de Rome.)
De graves indispositions de Mastaï vinrent émouvoir le public. Selon les gens de sa maison, c'était un érysipèle à la jambe; mais on croyait généralement à des attaques répétées d'épilepsie. La plupart attendaient sa mort comme la lin du pouvoir temporel et prévoyaient l'exil de la papauté à Malle ou à Jérusalem. Quant aux prêtres, ils s'en allaient répétant partout que, si les Piémontais entraient à Rome, ils livreraient la ville au pillage et détruiraient ses monuments.
Le 14 mars, eurent lieu enfin les élections municipales, en vertu de ledit du 25 janvier 1851, resté treize ans à l'étui de Je tti e morte. Pie sentant qu'il se tramait quelque cbose
contre lui, se résignait à donner aux puissances ce gage de sa résolution d'opérer des réformes. Mais ces prétendues élections n'étaient qu'un nouveau mensonge, puisque le pape seul, en définitive, choisissait les conseillers. El c'était par cette concession dérisoire que le gouvernement ecclésiastique se tlaltait de calmer les sollicitations de l'Europe, sans cesse plus pressantes.
Le cabinet des Tuileries avait envoyé à Rome un nouvel ambassadeur, M. de Sarliges. Celui-ci, arrivé depuis plusieurs mois, n'avait point encore été reçu officiellement par le pape. M. de Sartipes insista vivement, malgré la maladie de Mastaï, pour obtenir son audience solennelle. Il craignait, si Pie venait à mourir avant l'accomplissement de cette formalité, de ne pouvoir exercer le droit de veto au conclave, lors de l'élection du successeur du pontife actuel. Le pape et son entourage avaient parfaitement deviné l'inquiétude secrète de l'ambassadeur. Mastaï consentit à ce que M. do Sarliges se présentât au Vatican; mais il le reçut au lit, et avec la mine la plus froide.
Le peuple commenta beaucoup celle entrevue mystérieuse, y voyant une preuve de plus que la santé de Pie était gravement altérée. Pour savoir au juste à^quoi s'en tenir, on attendait le dimanche des Rameaux, jour auquel le pape, d'ordinaire, préside la cérémonie de la distribution des palmes et donne sa bénédiction. Maslaï ne parut pas; le cardinal Guidi officia à sa place. Naturellement, les rumeurs pessimistes circulèrent de plus belle.
Mais, le samedi saint, les incertitudes cessèrent. Des affiches apposées sur les murs annoncèrent que le lendemain, jour de Pâques, le pape donnerait la bénédiction du haut du balcon de Saint-Pierre. A peine l'avis élait-il placardé, qu'un orage se déchaîna. Et ceux qui croyaient Mastaï doué de la malheureuse faculté de la jettatura le mauvais œil), s'écrièrent : « — Vous le voyez; il ne peut pas seulement faire piauler une affiche sans que la foudre éclate dessus ! »
Pour celte grande solennité, la police avait préparé une imposante manifestation des Transtévérins en faveur du pontife-roi. En même temps, les autorités militaires avaient mis sur pied toutes les troupes, dans la crainte d'une collision avec les patriotes. Les acolytes de Pie, qui tenaient autant que leur patron à ce qu'il profilât de l'occasion pour affirmer une fois de plus sa souveraineté universelle en adressant son Benedicat vos arbi et orbi(k la ville çt au globe
entier), n'avaient rien négligé pour galvaniser le malade, au risque de le tuer en rallumanl la fièvre dans ses veines.
Dès le commencement de l'office, « l'altération de ses traits et son abattement étaient visibles, dit l'auteur ries Chroniques de Rome. A la fin de la messe, avant de se faire porter sur le pavois qu'on nomme la chaise gestatoria jusqu'au balcon extérieur, le pontife donne la bénédiction dans l'église aux fidèies et aux curieux. Le moment venu... le pape se leva et, d'une voix faible, bien différente de cette voix claire et vibrante entendue autrefois du balcon sur le vaste espace entouré par les portiques, il commença en faisant le geste : Benedicat vos... El, incapable de continuer, il n'acheva ni les gestes, ni les paroles, et il s'affaissa.
« Si une pensée douloureuse traversa son esprit, elle ne dura pas longtemps; car à l'instant même, luttant contre sa faiblesse, il appuya fortement sa main gauche sur le liras du fauteuil et se redressa... Mais ses forces étaient à bout, et sans pouvoir ni prononcer un mot, ni étendre la main, il s'atfaissa de nouveau à l'instant même. Alors on vit couler sur ses joues quelq.ies larmes, qu'il ne sentit probablement pas et n'essaya pas de cacher.
a Le pape fut emmené, les troupes qui occupaient la place se retirèrent, tuutes trempées par la longue pluie, et les Translévérins, convoqués pour l'ovation, regagnèrent, tète basse, leurs demeures. Mais le monde officiel qui occupait le chœur, les dames placées sur les estrades, le public choisi des qualre tribunes du transept restèrent longtemps encore à leur poste dan- une sorte de stupeur, comme s'ils attendaient une dernière et funeste nouvelle... Les cardinaux paraissaient atterrés...
Huit jours après, Pie, étant rétabli, ne manqua pas de prendre sa revanche. La manifestation politique ratée à la solennité de Pâques, eut lieu à Santa-Maria-sopra-'Minerva. Le pape se rendit à cette église dans sa haute voiture de gala; Au moment où il passait sous les fenêtres d'un collège ecclésiastique, une voix éraillée donna le signal des acclamations en criant : Viva il -pupa-rel Tout le personnel de rétablissement fit chorus. Puis des mouchoirs s agitèrent, laissant tomber de petits carrés de papier blanc et jaune, les couleurs de Maslaï. Etant entré à l'église. Pie fit baiser son pied à la sacristie, pendant qu'une centaine de malheureux soldats fraudais cuisaient au soleil sur la place.
A cette parade succéda celle du 12 avril, au double anniversaire du retour de Gaéte et de la culbute miraculeuse de
Mastaï à l'église Sainte-Agnès. Les mêmes braillards, soldés, s'égosillèrent sur son passage, sans trouver d'écho dans la fouie.
Généralement, lors de ces ovations pontificales, la police démontrait, en opérant de nombreuses arrestations, quelle place le pape occupait en réalité dans le cœur de son peuple. Aussi, pour éviter ce genre de caresses distribuées si libéralement à ses ouailles par le bon pasleur, beaucoup s'éloignaient de Rome à l'époque de ces bienheureux anniverversaires. Celte année, le gouvernement ecclésiastique n'eut garde de violer ces saines traditions. Parmi les personnes incarcérées à cette joyeuse date du 12 avril, se trouvait un écrivain de mérite, lequel achevait un ouvrage sur la Home du moyen âge. Pour condamner de tels criminels, les jugeurs de la sainte Eglise n'attendaient pas la publication du livre; ils commençaient par jeter l'auteur en prison; quant au manuscrit, on le confisquait sans l'avoir lu; la science, n'étant pas catholique, tombait nécessairement sous le coup de l'analhème.
Pour ajouter encore aux délices du régime sacei'dotal, les assassinats se multipliaient à Rome. Place de Florence, on trouvait le peintre français Al lard, dans son atelier, la tête broyée à coups de marteau. Le même jour, deux hommes avaient été tués à coups de couteau. Les bandits de toute venue pullulaient, à la vérité, dans la ville sainte, et la papauté ne pouvait décemment priver ses plus zélés défenseurs de leurs divertissements habituels.
« Rome, dit Kautfmann, est l'asile des brigands enrôlés par François II, auxquels les troupes italiennes et les gardes nationales des provinces napolitaines laissent peu de repos. Le métier commence à devenir dangereux. Soit que l'ex-roi ne montre pas assez de générosité, soit qu'ils attendent que la guerre éclate entre l'Italie et l'Autriche, les honnêtes soldats des bandes réactionnaires séjournent tranquillement ici, s'entretiennent la main par l'assassinat et suppléent par le vol à l'insuffisance de la paie. » (Chroniques de Rome.)
Depuis longtemps, on le sait, Mastaï n'avait qu'une confiance très médiocre dans la protection de Bonaparte. Le cardinal Antonelli l'avait bercé de cet espoir que la Russie hétérodoxe, à défaut de l'empereur « très chrétien », lui accorderait un appui très sérieux. Cette perspective insensée s'était évanouie le jour où le tsar moscovite avait reconnu le royaume d'Italie. De là une rancune terrible chez Pie IX contre son confrère, le pape-roi Alexandre 11.
Le 24 avril 1864, le pontife de Rome manifesta avec éclat son ressentiment envers le pontife de Pétersbourg. Il s'était rendu au Collège de la Propagande, à l'occasion du décret de canonisation d'une ancienne bigote, la bienheureuse Françoise-Marie des Cinq Plaies, et de la béatification de !a vénérable nonne hystérique Marguerite-Marie Alacoque. Dans son allocution prononcée à ce sujet, Pie flétrit avec violence la persécution religieuse exercée par le tzar en Pologne, sa* s omettre néanmoins, en vertu de la solidarité des tyrans, de condamner l'insurrection polonaise. Cette véhémente sortie, faite en présence d'un archiduc d'Autriche, d'une princesse portugaise, d'une nombreuse assemblée de cardinaux et de prélats, produisit une impression profonde. On entendit un député libéral du parlement italien, Brofferio, s'écrier: « Voilà un vieillard fatigué, malade, sans ressources, sur le bord de la tombe. 11 maudit un potentat qui égorge un peuple! «
Brofferio parlait ici à l'étourdie. Pour peu qu'il se fût donné la peine de réfléchir, il aurait compris que Mastaï, dans le moscovite, ne maudissait nullement le massacreur, puisque, à l'exemple de Grégoire, il avait excommunié les patriotes de Pologne debout pour le droit et la justice, mais réprouvait seulement la résistance à ses prétentions théocratiques. Ce modéré ne se demandait pas si Pie eût agi autrement au cas où il aurait pu compter, comme il l'avait cru un instant, sur les armes de l'empereur schismatique.
La Russie, vivement irritée du langage pontifical, chargea M. de Meyendorf, son ambassadeur à Rome, de se plaindre à Antonelli. Le diplomate s'expliqua en des termes si peu amicaux, que toutes les illusions du cardinal achevèrent de se dissiper. (Annuaire des Deux-Mondes, 1864-186o.)
Les arrestations du mois d'avril n'étaient que la préface d'une persécution bien préparée en secret, sur une vaste échelle. Seulement, les malfaiteurs sacrés avaient jugé prudent de l'ajourner à l'époque où les étrangers ont à peu près tous quitté Rome.
« La terreur, dit l'auteur des Chroniques de Rome (7 mai), règne depuis mardi dans la partie la plus intelligente, la plus éclairée et la plus active de la bourgeoisie... Celte partie de la population se trouve dans une situation analogue à celle d'une cité frappée par le choléra, où l'on cherche ses amis en redoutant de ne les plus trouver, où l'on ne sait pas si le lendemain on sera soi-même parmi les citoyens de Rome. »
Des avocats, des médecins connus par leurs opinions ou
leurs tendances libérales furent mis en demeure d'opter entre l'exil et la prison. Parmi les victimes, il faut citer les avocats Ballanli, Pompiani, Tito Marscialli et les médecins Sani etCarlncci. Lejour même où les bannis reçurent l'ordre de quitter les Etats romains, Mastaï se débattait dans une crise épileptique ; mais, sur son son lit de souffrance, il trouva encore la force de signer les arrêts de proscription.
« Assommé par la crosse, dit Kauffmann, le peuple demanda justice à l'épée. » Les martyrs de la tyrannie pontificale recoururent au gouvernement de Bonaparte, dont les soldats rendaient seuls possibles par leur présence ces atrocités. Rien n'arrêta cette rage de persécution.
L'état de santé du pape préoccupait le public en raison même du soin avec lequel la Curie romaine semblait vouloir tout cacber. On discutait ouvertement la question de la réunion du conclave et les diverses chances des cardinaux papables (pappeggianti).
Le régime ecclésiastique n'était pas moins funeste aux finances qu'aux patriotes. Le déficit du trésor pontifical atteignait celte ann^e 31 millions 500 mille francs (Kauffmann), somme effroyable pour un si petit Etat. Pour combler ce déficit, le 9 mai parut un décret papal (chirografo) pour l'émission d'un nouvel emprunt de 2 millions 500 mille francs de rente, hypothéquant la rente sur l'aumône. On y lisait , après de virulentes protestations contre les faits accomplis en Italie, un paragraphe ainsi conçu :
« Le pape déclare que, bien que ce décret n'ait été admis ni enregistré en chambre, il entend néanmoins qu'il ait toute valeur, reçoive à toujours pleine exécution, et soit mis en vigueur, sur sa simple signature, nonobstant une bulle de Pie IV, malgré la règle de sa propre chancellerie, nonobstant toutes constitutions et ordonnances apostoliques de lui ou de ses prédécesseurs, malgré lois, statuts, réformes, usages, coutumes, pratiques et quoi que ce soit qui serait ou pourrait être contraire, toutes choses auxquelles, en général et en particulier, il entend déroger spécialement et expressément. »
Il eût été difficile à Mastaï de manifester un plus profond mépris de l'honnêteté vulgaire. Assassin, il se faisait voleur et escroc en plein soleil, sous prétexte qu'il était le maître de la morale.
Il fut prescrit aux évêques et aux curés de distribuer les coupons de cet emprunt, — une autre forme du brigandage. Les recettes du Denier de Saint-Pierre devaient fournir au service de la rente et de l'emprunt ; — de la coquinerie pure,
et de la pire espèce, car on le constatait chaque jour, rien n'était plus aléatoire que le produit de cette mendicité effrontée organisée par tout le monde catholique.
« Le pape, en prenant cette mesure, racontent les Chroniques de Rome, n'a pas manqué de faire ressortir que l'obole de Saint-Pierre était offerte à sa personne, et il s'est donné ainsi l'air de faire un acte de générosité... L'intérêt à S % et l'amortissement annuel faisaient 6 millions à prélever chaque année sur la charité des fidèles. » Or, la récolte du Denierr de Saint-Pierre n'était déjà plus que de 7 millions, et il était aisé de prévoir qu'elle continuerait à baisser. C'était donc une véritable duperie, et non une garantie sérieuse.
Afin de mieux abuser la crédulité des bigots, les prêtres firent courir le bruit que l'ex-roi de Naples se portait caution de l'emprunt, au cas où il remonterait au trône. De riches propriétaires napolitains et cléricaux inclinaient à participer à l'affaire ; seulement, ils y mirent cette condition : la jeune reine Marie-Sophie, maintenant séparée du fils de Bomba, son ridicule époux, réintégrerait le domicile conjugal, afin d'édifier les fidèles en subissant de nouveau le supplice d'une pareille cohabitation.
Sur la fin du mois, la santé de Mastaï s'étant améliorée, le doux vicaire de Jésus-Christ signala sa guérison en redoublant les rigueurs. 11 frappa jusqu'à de pauvres artisans, pour montrer sans doute son amour de l'égalité. Dorloni, un humble tailleur, fut condamné à l'exil. 11 avait commis ce crime inexpiable d'avoir fait des habits... pour des gens suspects de libéralisme. « Cela ne parait pas croyable, dit Kauffmann, et cependant cela est de la plus exacte vérité... Nous en sommes là 1 »
Si encore ces infamies avaient produit quelque effet ! Mais non : elles n'eurent d'autre résultat que d'exalter encore, chez les Romains intelligents, les aspirations politiques et italiennes. Les journaux publiant les discussions du Parlement italien sur la question romaine, bien que sévèrement proscrits dans les établissements publics, circulaient de main en main, et chacun y cherchait avidement le secret des destinées de Rome. On lisait avec bonheur la déclaration du ministre des affaires étrangères, Visconti Venosla, que le cabinet de Turin n'avait jamais cessé de faire de cette question la première de ses préoccupations. On battait des mains à la proposition de M. Cbiaves de diviser Rome en circonscriptions électorales, lesquelles nommeraient des manda-
taires chargés de représenter au Parlement la capitale occupée par l'armée française.
Le 5 juin ramena pour toute l'Italie la grande fête nationale du Statut ou Constitution, la fête de la renaissance de la liberté et de l'unité de la Péninsule. Les Romains osèrent s'associer à l'enthousiasme universel ; des fenêtres du Vatican, Pie put voir briller les feux de Bengale aux trois couleurs italiennes (vert, blanc et rouge) allumés sur la place même du palais, tandis qu'une troupe de jeunes gens, alignés sur six rangs, parcouraient les rues, la tête haute, en chantant des hymnes à la liberté.
Ces démonstrations exaspérèrent la cour pontilicale. Elle fit opérer, bien entendu, maintes arrestations, et adressa les plus vifs reproches aux agents supérieurs de la police qui n'avaient pas su étouffer l'expression du sentiment public. (Chroniques de Rome.)
Pour comble, l'opposition à la tyrannie s'éveillait au sein même du Sacré-Collège. Depuis quelque temps, la police de Montecitorio faisait surveiller activement, jusque dans son palais, le cardinal d'Andréa, évêque de Sabine. On laccusait de réunir chez lui les membres du Comité national romain. Des bruits sinistres couraient la ville à son sujet ; on disait sa:is le moindre mystère qu'une main inconnue versait au prélat un poison qui devait le tuer avant peu.
On ajoutait foi d'autant plus à cette rumeur, qr.e le fait était absolument conforme aux pratiques usuelles du régime ecclésiastique. Souvent, même en ce siècle, on avait corrigé ainsi les princes de l'Eglise, comme aussi certains papes. Aujourd'hui encore, après la suppression du pouvoir temporel, on emploie au Vatican ce moyen expéditif pour se débarrasser d'un personnage qui gêne. Dans le courant de décembre 1882, le Voltaire, un journal parisien très modéré à l'égard du clergé, malgré son titre, nous en fournissait diverses preuves, qu'il serait difficile de contester, car l'auteur de l'article défiait hautement tout démenti. Voici ce que publiait cette feuille :
« Au Vatican, plus encore que dans le reste de la Péninsule, existent ces mœurs véritablement romaines. Le Vatican est un palais où régnent sans partage l'espionnage, la délation, et même parfois le crime... Chaque cardinal, pour rester en faveur ou conserver ses fonctions, doit veiller avec la plus grande circonspection sur ses paroles.
« Ainsi, et ce que nous allons affirmer est de la plus rigoureuse exactitude, le cardinal Franchi, premier secrétaire d'Etat
de Léon XIII, a été empoisonné pour n'avoir pas été assez circonspect.
« Alexandre Franchi, cardinal-prêtre, fut choisi pour secrétaire d'Etat par Léon XIII en 1878. 11 appartenait à la fraction libérale des cardinaux... C'était un homme de grand talent, que recommandaient sa largeur de vues et ses connaissances du monde moderne. Il avait su conquérir une certaine influence sur le caractère désagréable du pape. Mais sa politique libérale, qu'il ne cacha point assez, porta ombrage... Le 31 juillet, au sortir de sa messe, le cardinal avala une lasse de chocolat apportée pour lui dans la sacristie. Il était plein de vie et de santé. Quelques heures après, il mourait subitement.
« Après le cardinal Franchi, Léon XIII, qui n'ignorait pas très probablement le genre de mort de son ministre, choisit pour secrétaire d'Etat le cardinal Nina, qui ne put s'entendre avec lui. Il l'a remplacé par le cardinal Jacobini, un excellent homme, mais d'une médiocrité telle qu'il ne porte ombrage à personne.
« Léon XIII n'a qu'un ami dévoué, c'est son frère le cardinal Pecci, un saint homme si jamais il en fut. Le pape est trop Italien pour ne pas connaître les mœurs romaines. 11 sait que Ton peut empoisonner de bien des iaçons. Il a, du reste, pour exemples certains de ses prédécesseurs. Aussi prend-il les plus grandes précautions. En voici un exemple : le cardinal Pecci pousse le dévouement frater ,el jusqu'à goûter de tous les aliments que doit manger le Saint-Père, et celui-ci' ne prend ses repas que lorsqu'il a bien constaté que son frère n'a été nullement incommodé, et qu'il n'a trouvé aucun goût suspect aux mets.
« Ces détails peuvent paraître étranges, mais ils sont de la plus rigoureuse exactitude.
« Un autre exemple plus récent fera mieux connaître encore la cour de Rome :
« Le comte Conestabile, bien connu dans la presse de Paris, où il fut longtemps rédacteur de YUnion, partit, il y a trois ans, pour Piome, prendre la rédaction du Journal de Rome, organe officiel du Saint-Siège. Il paraît que le comte, qui avait surpris les secrets du Vatican, voulut, à un certain moment, faire une conversion et changer de camp. Il se rapprocha du Quirinal, qui lui avait fait des avances, mais il revint bientôt à ses premières amours et à la fidélité envers l'Eglise.
« Cependant cette brouille momentanée du comte Conos-
tabile et du Vatican avait fait peur à quelques-uns. Peu après, le directeur du Journal de Rome mourait subitement. Des bruits d'empoisonnement circulèrent au Vatican pendant deux jours, à tel point que Léon XIII fit demander, mais vainement, l'autopsie du corps... Cependant l'opinion unanime au Vatican, aujourd'hui, est que le comte Conestabile a été empoisonné. Par qui?... »
De ce récit, revêtu de la plupart des caractères d'authenticité requis pour la constatation des faits historiques, il résulte nécessairement ceci : les monstruosités possibles aujourd'hui encore au Vatican, en face du gouvernement italien, se pratiquaient couramment sous Mastaï, durant le régime ecclésiastique. L'assassinat, l'empoisonnement faisaient à coup sûr partie du dépôt sucré. Négliger l'emploi de ces expédients canoniques à l'égard du cardinal d'Andréa, c'eût été violer les saines traditions de la cour romaine.
Mais le prélat, qui n'avait aucun goût pour les breuvages qu'on lui administrait, supplia Pie de lui permettre de quitter Rome pour se retirer dans son diocèse, dont une partie actuellement appartenait à l'Italie. L'autre ayant refusé, d'Andréa s'évada de la « Ville sainte » et se réfugia à Naples.
La nouvelle de cette fuite troubla étrangement le Vatican. Mastaï, très irrité, la qualifia de désertion à l'ennemi. Un des hauts dignitaires ecclésiastiques s'écria: « Nous sommes donc bien près de la fin, que les cardinaux nous abandonnent ! » Et on citait les noms de plusieurs autres princes de l'Eglise, disposés à rejoindre leur collègue sur le territoire ita.ien.
Ces symptômes de mécontentement, même au Sacré- Collège ; puis la présence de Garibaldi à Ischia, près de Naples, les bruits accrédités d'une entente du héros italien avec les libéraux de Rome pour une prochaine attaque contre les Etals de l'Eglise, tout cela émut singulièrement la cour pontificale. Mastaï, se déliant de plus en plus de Bonaparte, songeait à se défendre par lui-même. Le lor juillet, accompagné de son ministre des armes, il passa en revue l'artillerie et les dragons papalins, au camp de Macao. Le même jour, naturellement, pour compléter celte démonstration guerrière, le Bon Pasteur ordonna des perquisitions à domicile et de nouvelles arrestations. « En ce moment, dit Kaullmann, tout Napolitain qui arrive à Rome et n'esl pas notoirement connu pour appartenir au parti de François II, est soupçonné d'apporter la Révolution dans sa valise,* d'être un émissaire
de Garibaldi, un agent du gouvernement italien. Tout Romain qne ses affaires ou ses plaisirs appellent à Naples est suspecté d'aller s'entendre avec les révolutionnaires afin de préparer au retour un mouvement dans Rome. Obligé de dire pourquoi il part, il se voit mesurer le temps de l'absence et fixer l'époque du retour. »
A la.panique qui régnait au Vatican, on eût cru à l'imminence de quelque cataclysme. D'ailleurs, non content des périls réels que lui créait sa tyrannie féroce, le gouvernement pontifical en inventait d'autres, afin de mieux apitoyer les catholiques imbéciles sur la situation du pape et grossir le produit du denier de Saint-Pierre.
« On a toutes sortes d'artifices pour réchauffer le zèle quand il s'attiédit, et provoquer les offrandes lorsqu'elles deviennent plus rares. Une église veut faire une levée de deniers : tout à coup sa Madone disparaît, la statue plaquée d'argent a été volée avec tous ses bijoux et ses pierreries. Grand émoi ! On crie à la profanation, au sacrilège. Que va devenir une contrée qui n'a plus sa Madone protectrice! Les offrandes affluent pour faire une nouvelle statue, pour acheter des colliers tout neufs. La récolte est faite: alors il arrive qu'un vigoureux vigneron, en piochant sa vigne, rencontre un corps dur; sa maintemble, la sueur perle à son front ; un prodige assurément s'accomplit; en effet, c'est la Madone qu'on retrouve intacte : il ne lui manque ni un bras, ni une main, ni un doigt; ses pendants d'oreilles, sa ceinture, ses perles, tout y est. Cette fois, on crie au miracle; une voix d'en haut a épouvanté les voleurs, qui n'ont point osé déshabiller la Madone, ou bien la statue est devenue si lourde, si lourde, qu'ils n'ont pu la porter plus loin. Alors, on la ramène triomphalement au sanctuaire purifié, et les aumônes abondent encore. » {Chroniques de Rome.)
La peur de Garibaldi surtout tracassait Masfaï. Bien que le brave Fruscianti, à Caprera, eût baptisé le vieil âne gris du général du nom de pio nono; bien que les malédictions et excommunications papales eussent grêlé sur ta tète du héros, celui-ci ne mourait pas. A la vérité, n'ayant pas eu l'habitude de vivre dans la soie et dans la ouate comme le vicaire de Jésus-Christ, mais ayant dépensé sa vie dans une foule de travaux surhumains, blessé plus d'une fois dans les combats pour la patrie 1 1 la liberté, même par des balles piémoutaises, le ijrand soldat avait contracté des rhumatismes. Aussi, un jour qu'on lisait, au Vatican, dans une réunion intime, un journal de Naples racontant que Garibaldi avait dû se faire
hisser sur le pont d'un navire, Pie éprouva un accès de gaîlé, et dit vaniteusement avec son rire épileptique : 0 Moi, je monte en voiture, je me promène, je marche; donc je suis plus fort que Garibaldi. »
Bonaparte lui-même n'était point à l'abri des taquineries de Mastaï, inspirées par d'idiotes rancunes. Un décret de ce municipe que lui-même avait composé à son caprice, ordonna tout d'un coup d'effacer sur les enseignes toute inscription en français. Quelqu'un ayant voulu connaître le motif d'une mesure aussi stupide que blessante pour la France, il lui fut répondu en haut lieu : « Le gouvernement français a la manie de se mêler de toutes nos affaires, il prétend régner ici; il nous a dernièrement imposé la publicité des débats judiciaires, nous avons cédé; mais on trouvera moyen de lui faire donner une leçon sur ce point, et oh verra ce que vaut celte prétendue conquête, cette prétendue garantie accordée aux accusés. Il a exigé l'application de l'édit sur le municipe, nous l'avons appliqué, et aujourd'hui le premier acte important de ce municipe est précisément un acte contre la France. Ce gouvernement comprendra-t-il enfin qu'il n'a rien à voir dans notre administration intérieure, et que nous voulons être les maîtres chez nous ? » (Chroniques de Rome.)
Dans le cours de cette même année, une question de latin de cuisine donna lieu à d'assez vifs démêlés entre le Vatican et le cabinet des Tuileries. Vers la fin du règne de Louis- Philippe, un abbé Guéranger avait fondé a Solesmes une espèce de couvent de Bénédictins. Grillant de faire parler de lui, au profit de la sainte caisse du nouveau monastère, il avait consulté les jésuites et M. Louis Veuillot. Souillé par eux, Guéranger entreprit de faire réciter et chanter dans toutes les églises de France les légendes bouffonnes, les orémus idiots, les hymnes au mètre barbare en usage à Rome.
Les évêques des deux siècles précédents avaient expulsé ou transformé cette littérature grotesque, émaillée souvent de grosses indécences. Santeuil et quelques autres humanistes avaient rythmé des cantiques acceptables, ou qui du moins ne faisaient plus trop rire les gens raisonnables. Le peuple dévot avait mordu tout de suite à ces modifications non dénuées de sens. Certes, pas plus qu'auparavant il ne comprenait le latin; mais ça se chantait mieux. A supposer que le Dieu catholique se soucie, aux offices, du latin plutôt que du français ou de toute autre langue, on lui faisait la même mesure qu'auparavant, et il ne semble pas qu'il dû^
être mécontent. Quoi qu'il en soit, durant un siècle ou deux, personne ne vint en son nom trouver à redire à ces changements.
Guéranger, stylé par les jésuites, soutenu par l'Univers et par Rome, déclara que les prières faites en latin gallican ne valaient rien. En qualité de Bénédictin, il fit deux ou trois gros livres pour démontrer que ce latin-là c'était du latin hérétique, écorchant les oreilles de la Sainte-Trinité et celles de tous les bienheureux du paradis. Bref, le mouvement se propagea vite en France, par les congréganistes, les séminaristes et quantité de curés enchantés de contribuer à cette petite révolution. La chose fut poussée de telle façon qu'en 1864, sur quatre-vingt-deux diocèses de France, soixante-quinze avaient déjà répudié la liturgie à laquelle les populations étaient accoutumées, pour adopter celle de Rome.
Toutefois, le clergé de Lyon résista, son archevêque en tête. On eut beau lui répéter de Rome que les conversions se multiplieraient, dès qu'on prierait et chanterait en latin pontifical. Les prêtres lyonnais s'entêtèrent à garder leur liturgie particulière.
En février 1864, ils envoyèrent cinq délégués à la « Ville sainte » pour essayer de fléchir le pape. Ceiui-ci leur refusa audience. 11 les renvoya au monsignor Bartolini, qui les reçut brutalement, et leur déclara que Mastaï répondrait à leur archevêque, M. de Bonald, quand il aurait le loisir.
Mastaï répondit, en effet, mais en termes malveillants. Il se disait offensé qu'on eût tant agité le diocèse de Lyon à propos de cette affaire. Au vieux cardinal de Bonald, il proposait insolemment pour modèle « cet admirable épiscopat français, si obéissant à l'autorité pontificale. » 11 termina par un mot à l'adresse du gouvernement de Bonaparte, qui avait commis la sottise de s'immiscer dans cette querelle de sacristie : « Le ministre a écrit à l'ambassadeur; comme si l'autorité civile avait quelque chose à voir dans ces questions liturgiques; elles ne regardent que l'Eglise, le vicaire de Jésus-Christ et votre archevêque. »
Le cardinal-archevêque de Lyon fit publier ce document impudent, qui froissa beaucoup le gouvernement de Bonaparte. M. de Sartiges fut chargé d'exprimer à Antônelli la surprise et le mécontentement que la lecture d'une telle pièce avait causés à son maître. Le cardinal se contenta de répliquer avec hauteur qu'on avait très mal fait de publier la lettre, et que le pape lui avait donné mission de répri-
mander M. de Bonald à ce sujet. Mais il ne désavoua en rien le blâme infligé à Bonaparte, qui se vengea en faisant interdire la publication de la bulle concernant la liturgie du diocèse de Lyon. (Annuaire des Deux-Mondes, i854-186o.) C'était une misérable guerre à coups d'épingle, absolument digne des deux adversaires qui se chamaillaient à propos de mauvais latin, d'antiennes, de répons et d'orémus.
Tout en faisant le fanfaron au milieu des orages soulevés par ses folies sanglantes, Mastaï tremblait au fond de son Vatican. Cette année, on eut peine à le tirer de Rome, à la saison des chaleurs. 11 avait l'habitude de s'établir alors dans son palais de Caslel-Gandolfo, admirablement situé sur les bords élevés du lac d'Albano. 11 céda enfin aux prières de ses courtisans, mais seulement quand il eut la certitude que Garibaldi n'était pas à lschia. Ainsi, l'ombre du grand patriote suffisait à terrifier Pie, malgré ses ridicules forfanteries et ses comparaisons saugrenues. Et encore fallut-il tripler sa garde, pour calmer les peurs du tyran, durant le séjour de quelques semaines qu'il devait faire hors de sa capitale.
Bientôt le monde catholique apprit avec édification que Sa Sainteté jouissait en paix des délices de Castel-Gandolfo, qu'il marchait d'ovations en ovations, qu'à Ne mi douze gamines avaient déposé à ses pieds sacrés des corbeilles pleines de douze espèces de fruits du pays. D'un bout à l'autre de l'univers, les dévols connurent que Pie, le premier jour d'août, avait daigné cheminer sur un tapis de fleurs, à Gennazano; que, dans une même journée, il avait donné jusqu'à quatre baise-pieds! On sut pareillement qu'il avait visité la Madone miraculeuse de Gennazano, la Madone non moins miraculeuse de Marino, et enfin l'église des Observantins de Saint-François de .Nemi pour y gagner l'indulgence plénière de la Portioncule, etc.
Voilà quels étaient les divertissements de Mastaï, durant sa villégiature. Mais le comédien était à ce point sinistre, que les gens d'esprit n'avaient plus le courage de rire, à la description de ses momeries sacrées.