‹ Pie IX devant l'histoireChapitre 6 sur 18 · LA CONVENTION DE SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

LA CONVENTION DE SEPTEMBRE

En réalité, Pie n'avait goûté qu'à demi les plaisirs de la campagne. Certains indices inquiétants pour lui se produisaient du côté de la France et de l'Italie. 11 hâta son retour à Rome, on il rentra le 1*2 septembre.

De fait, Bonaparte avait entamé de nouvelles, nécociations avec le cabinet de Turin, louchant la solution de là question romaine. Dans une dépêche adressée le 16 juin au trouvernernent italien, le César des Tuileries s'était montré disposé à fixer une époque pour l'évacuation de Rome par les troupes françaises, mais à la condition que des garanties seraient stipulées en vue d'assurer au pape le territoire qui lui restait. Ces pourparlers aboutirent à la Convention du io septembre 1864.

Bonaparte s'engageait à retirer ses soldats de Rome dans un délai de deux ans, graduellement et à mesure que s'organiserait l'armée papaline. Viclor-Emmanuel promettait, en retour, de ne point attaquer et d'empêcher qu'on n'attaquât l'Etat pontifical actuel. La Convention devait être exécutoire dans les six mois, aussitôt que le roi d'Italie aurait décrété la translation de la capitale dans une autre ville que Turin.

En signant ce document, Bonaparte se flattait de réconcilier Pie IX et Victor-Emmanuel. « J'espère que la cour de Rome, écrivait H. Drouyn de Lhuys à Turin, appréciera nos motifs et les garanties que nous avons stipulées dans son intérêt. Si, au premier abord, elle était disposée à voir d'un œil peu favorable les arrangements que nous venons de conclure avec une puissance dont la sépare encore le souvenir de récents griefs, la signature de la France lui donnera du moins, nous n'en douions pas, la certitude de la loyale et sincère exécution des engagements du 15 septembre. » (23 septembre.)

Si ce compromis, au profit de la papauté malfaisante, avait germé dans la cervelle de Bonaparte, la monarchie en

l'acceptant se rendait coupable d'une reculade. Et Garibaldi écrivit de Caprera le 10 octobre : « Ce n'est pas dans deux ans, mais dans deux heures que l'étranger devrait délivrer de sa présence le sol de la patrie. »

D'ailleurs, la Convention ne satisfit que les hommes au pouvoir, le parti des repus et des modérés, ceux en un mot qui veulent toujours un peu d'autel et un peu de trône pour museler le peuple à leur bénéfice. Mais elle mécontenta vivement tous les vrais patriotes, qui n'admettaient pas de transaction avec les principes, avec la justice. Turin prolesta courapeuspment, et la force publique avant été lâchée sur les manifestants, le sang coula dans les rues. Le chef de la maison de Savoie commit la faute de laisser un tel adieu à la vieille capitale de ses Etats héréditaires.

Des deux côtés des Alpes, la faction cléricale ne fit pas à la Convention meilleur accueil que les Italiens éclairés, mais pour d'autres motifs. Officieusement notifié à la Curie même avant la conclusion définitive (dépêche du 12 septembre de M. Drouyn de Lhuvs à M. de Sartiges), le traité fut connu à Rome le 19 septembre par le journal YOpinione, de Tarin. En quelques instants la nouvelle circula par toute la ville.

« Dans le public, dit l'auteur des Chroniques de Rome, qui était sur les lieux, le premier mouvement produit... a été un mouvement de tristesse. Deux ans ! Ce terme paraissait bien long. Cette émotion a passé comme un éclair, la réilexion venait, les visages se sont épanouis, les mains se sont serrées; répéter tout ce que j'ai entendu est impossible, mais je puis constater qu'il y a ce soir dans Rome un immense bonheur, une immense espérance et que le parti noir jette les hauts cris (20 septembre.)

« La plupart des Romains entrevoient avec bonheur le terme du régime clérical qui pèse sur eux d'un poids si lourd... Mais il faut bien le remarquer, cette joie est celle d'hommes habitués à l'oppression, dont la chaîne n'est pas encore brisée et qui redoutent de nouvelles persécutions; elle est plus intérieure qu'expansive. Des hommes se rencontrent, s'embrassent, et se séparent sans avoir prononcé une parole... Les exilés sont nombreux, les prisons sont pleines, et l'on craint de voir le gouvernement romain déployer de nouvelles rigueurs. » (21 au 27 septembre.)

Toutefois, le jeudi suivant, quand le corps de musique français revint du Corso- à son quartier, place Barberini, des voix osèrent crier : « Vivent la France et l'Italie ! » Dans la crainte de blesser trop ouvertement Bonaparte, le Vatican se

contenta de réduire à rien dans ses journaux l'importance des manifestations : il les appela seulement inopportunes et séditieuses.

Furieux de n'avoir point été consulté dans toute cette affaire, Mastaï ne put maîtriser ni son dépit ni son courroux. Dans une entrevue avec M. de Sartiges, l'ambassadeur de France, il se répandit en récriminations pleines d'aigreur. On oubliait donc qu'il existait, puisqu'on le comptait pour rien dans la conclusion d'un traité pour lui de si grand intérêt? Antonelli, plus froid, moins verbeux, montra du calme et de la réserve avec le représentant de Bonaparte.

Prêtres et laïques dévoLs jetèrent feu et flamme. « Ceux qui dernièrement encore, dit Kauffmann, exprimaient tout baut, sans la moindre réserve, l'espérance de voir la France envahie par la coalition du Nord, se livrent aux plus ardentes récriminations contre cette France qui les abandonne. Ces mêmes hommes manifestent une épouvante étrange; ils semblent craindre une réaction sanglante de la part du parti patriote, dont l'altitude cependant ne semble devoir inspirer aucune crainte. »

Dès les premier jours, ministres et cardinaux se réunirent au Vatican pour aviser. Chigi, le nonce du pape à Paris, fut attaqué violemment ; on le traita d'incapable qui n'avait rien vu, rien su, rien empêché. On reconnaissait trop tard qu'il était plus gourmand que diplomate. Mastaï lui-même exprima un profond mécontentement à l'égard du noble prélat dont il trichait si bien la mère autrefois, et prononça des mots très durs à son endroit. Pour le pape, en ce moment, il n'y avait que deux alternatives : ou traiter avec le gouvernement italien, en renonçant aux réalités du pouvoir temporel selon le concept ecclésiastique, c'est-à-dire à la tyrannie ; ou lâcher de se maintenir à Rome, au moyen de l'çtranger. Dans leur aveuglement, Mastaï et la Curie ne pouvaient que s'arrêter à ce dernier parti.

Pourtant, la faction cléricale ne se dissimulait pas combien le transfert de la capitale italienne menaçait l'avenir de la domination sacerdotale. Sans doute, tous Tes hauts fonctionnaires étaient fermement décidés à signer une protestalion contre le traité intervenu entre le cabinet de Turin et celui des Tuileries ; mais beaucoup avouaient que jamais le régime pontifical n'avait couru plus grave péril, et que de Florence à Rome il n'y avait qu'un jour.

On suspendit toute décision jusqu'au retour de M. de Mérode. Ce fou sinistre était absent de Rome depuis nu mois.

Son voyage mystérieux en France el en Belgique avait donné lieu aux plus étranges commentaires. Les uns le disaient chargé d'une mission à Paris pour essayer de con.jui i l'orage. D'autres prétendaient qu'il était allé dans son pays afin d'exercer des poursuites contre un mandataire infidèle qui avait disparu, emportant les fonds de l'emprunt recueillis par les évêques.

Quoi qu'il en soit, son arrivée impatiemment attendue trancha toutes les incertitudes. Son avis détermina le triomphe du parti de la résistance. Antonelli aurait eu, parait-il, quelque velléité d'entente avec le gouvernement italien : mais il dut céder pour se maintenir au pouvoir.

Lé jour même de sa réapparition à Rome, M. de Iférode fil puhlier dans YOsservatore romano une note en gros caractères, où il affirmait que M. de Sartiges n'avait pu communiquer au Saint-Siège le traité passé entre la France et l'Italie. Le mensonge était trop évident pour tromper personne. La semaine suivante, volte-face complète dans la politique cléricale, la Curie romaine feignit de se résigner et d'attendre tranquillement les événements.

Les naïfs seuls furent prisa cette hypocrisie. Loin de rester les bras croisés, le gouvernement pontifical faisait l'impossible pour susciter de bruyantes protestations dans les chambres italiennes et françaises: il employait toute espèce de manœuvres pour créer des embarras en agitant ia faction catholique dans les deux pays.

Se raccrochant à toutes les branches, comme l'homme qui se noie, les prêtres de la Curie allèrent jusqu'à exploiter une lettre écrite au journal français la Presse par le député Petrucelli délia Gattina. Dans ce document, il est vrai, Rome el le pape étaient fort malmenés; mais il y était dit que l'Italie n'avait pas besoin de Rome pour capitale, et qu'elle devait laisser cette ville en dehors de ses domaines, de ses lois, comme la République minuscule de Saint-Marin.

Un entretien de Mastai avec le général de Montebello, relativement à la Convention du 15 septembre, définit exactement les idées qui hantaient alors les hommes du Vatican.

« Le pape, raconte l'auteur des Chroniques de Rome, semblait avoir quelques doutes sur l'entière exécution du traité, et sur une demande qu'il a adressée à M. de Montebello, celui-ci a répondu avec la plus grande netteté :

« — Je suis obligé de dire à Votre Sainteté qu'elle doit regarder la Convention comme on ne peut plus sérieuse, et que dans deux ans au maximum, il n'y aura plus un soldat

français à Rome... Deux années sont un terme assez long et Votre Sainteté aura tout le temps nécessaire pour prendre les mesures qu'elle jugera utiles à ses intérêts.

« — Qu'elles mesures puis-je prendre? dit le pape. On me parle de faire me armée; mais cela est impossible. Je n'ai pas d'argent, et vous savez mieux que personne ce que coûtent les soldats.

« — Votre Sainteté, reprit M. de Montebello , pourrait accorder à ses sujets des réformes qui, les mettant aux niveau des autres peuples, les attacheraient à son gouvernement.

« — Des réformes! s'est écrié le pape, mais lesquelles?

« — On a signalé à plusieurs reprises à Votre Sainteté celles qui étaient les plus urgentes, a répondu le général; permettez moi d'ajouter qu'on pourrait commencer par la réforme judiciaire, vivement désirée par vos sujets.

« A ces mots, le pape s'est expliqué avec une clarté qui ne laisse aucun doute sur ses intentions, aucun nuage sur sa conduite à venir. 11 a dit très nettement qu'il n'y avait rien à réformer dans son administration, que tout y était organisé de la manière la plus convenable, la plus conforme aux besoins. 11 a ajouté en terminant: que, ne pouvant faire une armée et n'ayant pas de réformes à opérer, il attendrait les événements. »

Le Vatican n'accordera rien, ne cédera rien, n'entendra rien, ni aujourd'hui, ni demain, ni jamais ! Voilà l'éternelle réponse de Mastaï, non seulement en Italie, mais partout.

Celte même réponse, il la faisait au Habsbourg intrus au Mexique. Pourtant, de concert avec Bonaparte, il avait encouragé le misérable Maximilien à s'en aller en Amérique égorger une République, à devenir sire et empereur, à faire Là-bas une œuvre de brigand, comme son odieuse race en Italie durant des siècles. Tant de piété catholique ne trouva pas cependant grâce devant Pie, le jour où ce monarque importé d'Europe crut indispensable au salut de sa honteuse couronne d'égratigner les privilèges ecclésiastiques.

Pour résister à l'invasion étrangère, l'héroïque président de la République mexicaine, Benito Juarez, avait vendu pour 500 millions de biens ecclésiastiques, malgré les protestations et les excommunications d'un clergé opulent. Les généraux français Forey et Bazaine avaient garanti les acheteurs contre toute revendication, afin d'éviter des troubles incalculables. En montant au trône, Maximilien dut accepter le fait accompli.

Mais le clergé, qui trouve à son gré des accommodements avec le ciel, ne transige jamais quand il s'agit ne fût-ce que d'une part de son superflu; et c'était le cas ici. Il entra aussitôt en lutte avec le nouvel empire, qui s'empressa de solliciter à Rome un concordat pour régler cette épineuse question. Le Vatican expédia au Mexique un jeune nonce, nommé Meglia, très piqué sur sa dignité.

On le reçut en grande pompe. Tous les courtisans du Habsbourg,' des corrompus et des traîtres à leur patrie, se portèrent à la rencontre de l'envoyé apostolique ; l'empereur intrus lui offrit collations et dîners, à quoi surtout il excellait. Mais, après avoir largement banqueté, le nonce dressa la crête. 11 déclara tout uniment que ses instructions lui interdisaient de rien concéder. Pie, refusant de reconnaître les ventes accomplies, réclamait le rétablissement des églises, des couvents, des biens et de la juridiction ecclésiastique. Aigri par ces prétentions insensées, Maximilien décréta que les bulles romaines n'auraient cours qu'avec Yexequatur impérial. Naturellement, Meglia protesta, puis demanda son congé.

Alors le Habsbourg bigot députa à Rome son propre ministre Ramirez, pour essayer de fléchir Mastaï. Celui-ci demeura inexorable. A ce propos, Maximilien écrivit à un de ses confidents (janvier 1865) :

« J'ignore si vous savez que le saint-père, lorsqu'il est de bonne humeur, dit de lui-même qu'il est un jettutore. Il est certain que depuis l'arrivée de son envoyé nous n'avons eu que des traverses, et nous nous attendons à en subir encore d'autres non moins pénibles. 11 n'est pas facile de dominer le clergé ; tous les vieux abus se donnent la main pour éluder nos dispositions à son égard. Il se déploie là une ténacité sourde et active, de sorte que je n'espère pas que les membres actuels du clergé changent jamais de conduite ni d'idées... Les évoques d'ici abandonneraient de bon gré leur siège, mais non leurs revenus ; leur idéal est de vivre en Europe avec le produit de leur mense épiscopale, tandis que nous luttons ici pour rétablir la position de l'Eglise... Si nous soutenons victorieusement cet assaut, l'avenir de l'empire mexicain s'annonce bien ; autrement, je ne saurais qu'en augurer. »

Après le départ des Français, Maximilien succomba. Jugé selon la loi républicaine, il expia dans les fossés de Queietaro, sous les balles du peloton d'exécution, le crime d'avoir attenté à l'indépendance d'un peuple. Avant de subir son

châtiment trop mérité, il avait accusé Bonaparte et le pape dans des lettres pleines d'amertume, comme s'il eût agi avec inconscience. Il oubliait le massacre de tant de chefs et soldats républicains, lâchement ordonné par lui après le combat, bien que ces hommes défendissent la Constitution de leur pays.

L'ambitieuse Charlotte, femme du Habsbourg, était accourue en Europe se jeter aux genoux de l'histrion impérial des Tuileries et aux pieds de Mastaï. Bonaparte commençait à sombrer dans son opprobre, et ne pouvait rien. Quant à Pie, il refusa de sacrifier une portion des biens de l'Eglise pour le salut de Maximilien. Alors, au palais même du Vatican, éclatèrent les premiers symptômes de folie chez l'orgueilleuse princesse. Elle aussi payait cruellement sa participation à l'aventure infâme, malgré les bénédictions du pape qui l'avaient si bien sanctifiée au début.

A Rome, les prêtres ne négligeaient rien pour sauvegarder leurs intérêts temporels, qui constituaient à leurs yeux la substance même de la religion. Ils travaillaient à Vienne, à Madrid, s'efforçanl d'entraîner l'Autriche et l'Espagne à soutenir la royauté pontificale et à occuper dans la « ville sainte » le poste que la France se préparait à laisser vacant. Les émissaires de la papauté agissaient sur tous les points à la fois. Ils semaient des bruits de coups d'Etat à Turin ; ils espéraient que les protestations triompheraient au Parlement italien, et que celui-ci, en rejetant la Convention, brouillerait la France avec l'Italie. Des prélats français recevaient des lettres du Vatican, les invitant à faire remarquer à Bonaparte quel dédain divers hommes d'Etal de la Péninsule professaient pour ce traité dont il attendait monts et merveilles. En somme, malgré les faits, la Curie romaine se flattait, grâce aux embarras multipliés qu'elle suscitait partout, de faire avorter l'exécution de la Convention du 15 septembre.

Mastaï faisait ce raisonnement: « Ou la Convention n'est pas sérieuse, et dans ce cas, je n'ai rien à faire, rien à changer à la marche des choses ; ou elle est sérieuse et s'exécutera, «t alors je n'aurai qu'à prendre ma canne et à m'en aller. »

« Ces expressions paraîtront un peu familières, ajoute M. Kauffmann, je les garantis textuelles. »

De son côté, Antonelli disait : « Si lan Covention s'exécute, Pie IX quittera la ville de Rome ; ce ne sera pas la première fois que la papauté aura été errante. »

Cependant la population romaine continuait à suivre avec la même anxiété les débats orageux du Parlement italien sur le transfert de la capitale. Elle recueillait avec une douloureuse émotion les paroles des orateurs qui, à l'instar de Pelruccelli, jetaient le dédain, le sarcasme à Rome, la représentant comme inutile à l'Italie. Certes, on ne niait pas la vérité de certaines accusations. Oui, dans cette ville encombrée de quatre cents églises et chapelles, il y avait des Romains de sacristie, des Romains vils esclaves du piètre et de la superstition; mais est-ce que ces Romains-là formaient la majorité? Or, parce qu'il existe dans un Etat des hommes assez abjects pour vivre des abus du despotisme, est-ce une raison pour condamner le reste de la nation à le subir?

Le 10 décembre , Maximo d'Azeglio écrivait : « Hier, le traité a été voté au Sénat. 47 contre, et à peu près 135 pour; nous étions aux lumières ; le plus profond silence régnait dans toutes les tribunes et sur les stalles des sénateurs appelés, un à un, à déposer leurs votes dans l'urne. C'était morne et recueilli comme des funérailles. »

L'acceptation de la Convention par le Parlement italien dissipa enfin les illusions de la Curie romaine. Mais, tout en répétant qu'on ne forait rien pour conjurer les événements, qu'on était prêt à s'en aller, on n'eu cherchait pas moins tous les moyens de se maintenir en dehors de la France. Le Vatican resserrait ses intrigues avec l'envoyé extraordinaire d'Espagne, M.Pacheco, l'ambassadeur d'Autriche, M. de Bach, et le vieux roi de Bavière, alors en villégiature à Rome.

Pour se divertir ou montrer que ses soucis temporels ne nuisaient en rien à l'exercice de son pouvoir spirituel, Mastaï inscrivit encore au calendrier quelques saints de sa façon.

Il commença en septembre par la béatification de Marguerite-Marie Alacoque, la nonne hystérique, citée plus haut, qui avait servi aux jésuites à instituer le Sacré-Cœur. Les fêtes fuient célébrées avec une grande splendeur.

« On avait appliqué, dit l'auteur des Chroniques de Rome, contre le fronton de la façade de Saint-Pierre un immense tableau de forme ronde et d'une dimension telle qu'il dépassait le fronton au sommet. Ce médaillon colossal représentait tout simplement un cœur brûlé de flammes, lesquelles s'échappaient par le haut comme d'une fournaise... Au-dessous de ce cœur incendié se dressait un autre tableau représentant Marie Alacoque dans sa gloire... Sous le portique et dans l'intérieur du temple, plusieurs autres toiles

reproduisaient divers traits de la vie et les miracles de la bienheureuse. Dans l'abside et sur un des côtés du transept brûlaient un millier de cierges...

« Pour la première fois depuis que je suis à Rome, j'ai vu dans cette solennité la statue de saint Pierre habillée en pape. Vous savez que la statue est assise, et comme on n'avait pu la séparer du siège où elle repose, on avait jeté sur les épaules et attacbé à la poitrine du saint une large chape qui recouvrait tout à la fois le corps et le fauteuil. La main droite sortait de l'étoffe et portait à l'un des doigts un anneau à large chaton. La tête noire de sainl Pierre était coiffée de la tiare blanche : je n'ose pas rendre l'effet que produisait cette espèce de marmite renversée sur une tête charmante de Marc-Aurèle, à la barbe frisée. Pour ne pas priver les fuleles du bonheur de baiser le pied de saint Pierre sous ses beaux habits, celte statue, si bien vêtue et si bien coiffée, avait les pieds nus. ■>■>

Les jésuites tenaient la corde au paradis, cette année-là. Le 20 novembre, Pie béatifia un des leurs, le père Canisius. « Ces fêtes attirèrent tout le monde officiel, dit M. Kauffmann, ce qui n'étonne pas quand on sait quelle puissance les jésuites exercent à Rome. »

Selon sa pieuse coutume, Mastaï ne manqua pas d'assaisonner de quelques rigueurs envers les vivants ces pompeuses solennités consacrées aux morts. Quand il faisait rire le paradis, il éprouvait le besoin de faire pleurer sur terre, ce 11 y avait ici, raconte l'auteur des Chroniques de Rome, une dame née à Rome, appartenant à la haute bourgeoisie, ayant reçu une solide instruction, pleine de distinction et d'honneur, jouissant de l'estime et de la considération générale, et tout occupée de l'éducation de ses enfants, deux jeunes filles, dont l'une a seize ans, et un jeune garçon.

« Le mari de cette dame, M. Mastricola, exilé de Rome depuis quatre ans, est entré dans la carrière administrative sous le gouvernement italien, et il est aujourd'hui souspréfet de Rieti, sur la frontière des Etats romains,

« Si la situation politique ne permet pas au mari de venir à Rome, rien ne devrait empêcher la mère et les enfants d'aller à Rieti passer quelques mois auprès du chef de la famille, qui consent à vivre dans l'isolement afin que ses enfants reçoivent à Rome une instruction dont les éléments leur manqueraient dans la petite ville dont il est le premier magistrat...

.< Mmc Mastricola a demandé un passe-port pour se rendre

à Rieti... La police ne l'a pas refusé; elle a fait mieux : elle a signifié à Mme Mastricola que la prise d'un passe-port et ait pour elle et ses enfants un arrêt d'exil perpétuel... Toutes les observations ont été inutiles... Les quatre exilés ont quitté Rome. »

Tandis que le pape expulsait de son territoire les honnêtes gens, il y choyait plus que jamais les brigands. ÎS'on seulement les malfaiteurs embrigadés pour soutenir le Irùne et - l'autel jouissaient d'une complète sécurité en pays pontifical, mais on leur accordait maintenant licence d'assassiner les soldats français isolés. Le il octobre 1864, deux gendarmes fiançais furent tués sur les terres de l'Eglise, entre Castro et Ceprano. « Les brigands se précipitèrent sur leurs cadavres et les mutilèrent ; ils y mirent un tel acharnement qu-.- la têie du brigadier, écrasée à coups de crosse de fusil, fut aplatie comme une planche. » {Chroniques de Home.] Le gouvernement ecclésiastique se refusait obstinément à cb< . les autorités municipales ou faibles, ou lâches, ou complices.

D'ailleurs, le brigandage avait ses coudées franches jus dans Rome; il s'exerçait il est vrai sans fusils, sans : vers, sans fatigue, sans risque de luttes, — uniquement par la menace et la crainte. Des personnes riches, propriétaires ou fermiers connus sous le nom de marchand» de campagne, recevaient des lettres les invitant à déposer d'assez toi tes sommes en des endroits désignés, à peine, s'ils résistaient, d'incendie, de destruction de troupeaux et même de mort. « Une lettre de ce genre, raconte Kauffmann, arriva à M. Senni, marchand de campagne récemment nommé comte, qui, n'étant pas d'humeur à se laisser exploiter, porta la lettre à la police. Le bandit lui demandait cinq cents écus. On fit poinçonner par un orfèvre cinquante écus que M. Senni fit déposer à l'endroit indiqué, et l'on se mit en surveillance afin de saisir l'audacieux bandit. Ce ne fut pas sans un profond élonnement que l'on reconnut le voleur au moment où il s'emparait de l'argent. 11 fut suivi, et comme il revenait à la ville par la porte Anpelica, on l'invita à entrer au poste.

« — Mais que me voulez-vous donc ? Vous me connaissez bien, dit-il aux carabiniers.

« — Oui, très bien: nous vous attendions, répliqua l'un d'eux.

« Cet homme fut fouillé; on trouva sur lui l'argent poinçonné, et dans sa demeure, qui fut visitée, cinq cents

« Le bandit n'est autre que Yaiulo del Lola, le valet du bourreau de Rome. »

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