‹ Pie IX devant l'histoireChapitre 7 sur 18 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

LE SYLLABL'S

Dès le mois d'octobre 1864, Pie était décidé à « faire une des siennes ». De concert avec quelques évêques étrangers, et particulièrement avec des prélats français, il méditait de mettre d'un coup en batterie tous les canons de l'Eglise pour foudroyer en bloc la civilisation moderne. L'exécution fait- , il ne restait debout dans l'ordre intellectuel, moral, scientifique et politique, que la raison épileptique de Mastaï, le mauvais écolier île Voiterra, l'homme doué d'une ignorance si crasse qu'il était incapable de parler convenablement même sa langue maternelle.

L'artillerie en question aurait d'abord tout naturellement le caractère d'une protestation contre la Convention du 13 septembre, mais elle viserait en même temps les manifestations de l'esprit humain sous toutes ses formes et classerait le progrès parmi les œuvres détestables de Satan. Donc, le 8 décembre, Pie mit en batterie, par l'encyclique datée de ce jour, les engins au moyen desquels il comptait pulvériser la Révolution et jusqu'au libéralisme dit catholique.

Dans la séance du Sénat, 11 mars 1865, M. Rouland, ancien ministre de l'instruction publique et des cultes, raconta comment celte fameuse pièce avait été prép u

« En 1862, dit-il, on eut l'idée de reunir les prélats à Rome pour la canonisation des martyrs japonais; un jour, une convocation fut adressée aux évêques de France par la cour de Rome, à l'insu de l'ambassadeur de Fiance et du gouvernement de l'empereur. Il y a là quelque chose que je qualifierais sévèrement, s'il ne s'agissait pas du saint-père. 11 en fut écrit au cardinal Antonelli, qui manifesta beaucoup d'étonnement ; il répondit qu'il avait jugé inutile de faire aucune communication au gouvernement fiançais, parce qu'il s'agissait d'une solennité puremenl religieuse. Les prélats se réunirent à Rome; il n'est pas douteux qu'on ne s'y

soit occupé de questions bien plus importantes qu'on ne l'avait annoncé ; le cardinal Antonelli savait qu'il en devait être ainsi, et sa réponse n'était donc pas l'exacte vérité. 11 est certain que dans cette réunion on a préparé Y Encyclique et le Syllabus. J'ai lu quelque part que le Syllabus n'était nullement un acte de mauvaise humeur, un trait d'hostilité dirigé contre la Convention du 15 septembre. Eh bien ! je suis convaincu du contraire; il est né du déplaisir et de l'inquiétude causés à Rome par la Convention ; il a été jeté comme un moyen de discorde, pour tâcher de voir s'il n'y avait point encore certaine matière inflammable d'où pourrait sortir un de ces mouvements assez fréquents dans les siècles passés.

« En voici la preuve : il y a déjà trois ans que j'ai le Syllabus. Il a été préparé par feu Mgr Gerbet et par deux autres évêques, puis il a été porté à Rome. Dans quel but"? D'abord dans le but de réagir contre notre civilisation moderne et ce qu'on appelle nos erreurs, puis dans celui de faire condamner nos libéraux catholiques. Le gouvernement français entendit dire alors qu'on pourrait bien publier une lettre encyclique analogue à celle du pape Grégoire XVI, et il sut qu'on remettait à tous les évêques qui allaient à Rome un exemplaire du Syllabus. Devant les observations conciliantes du gouvernement français, le Syllabus et YEncyciiqve ne parurent pas. Au lendemain de la Convention du 15 septembre, les voilà qui reparaissent tout à coup comme une menace. Ce sont donc des armes qu'on a cru bon d'employer contre des actes du gouvernement français qui avaient excité à Rome du mécontentement. Le parti ultramontain n'a jamais perdu de vue le double but qu'il poursuit : établir la supériorité universelle du pape, et pour cela détruire toutes les franchises et coutumes de l'Eglise de France; écarter les formalités, les garanties pour y substituer la domination absolue du pape. Pour moi, l'encyclique de Pie IX tend au but hautement avoué par Grégoire XVI : barrer !e chemin à la civilisation moderne, sous quelque forme qu'elle se présente. »

La dernière phrase du sénateur Rouland définit avec précision le caractère du document papal : « Barrer le chemin à la civilisation moderne, sous quelque forme qu'elle se présente. » Pour être franc jusqu'au bout, il aurait fallu ajouter que la Curie romaine essayait d'éteindre toute lumière afin de dérober aux regards la scélératesse de la tyrannie pontificale.

Avec M. Gerbet, un autre théologien partage la triste gloire d'avoir rédigé le Syllabus ; c'était un jésuite, le P. Perrone. Dès l'année 1863, à la suite des congrès catholiques de Malines et de Munich, Mastaï avait frappé d'un blâme formel et absolu l'audace de ces catholiques dits libéraux, qui, (lapes de malheureuses illusions, osent vouloir pour la science une liberté trompeuse et peu sincère. L'année précédente, il avait chargé le P. Perrone de signaler dans la doctrine du libéralisme catholique les propositions condamnables. Ce Syllabus du jésuite avait été communiqué alors aux évêques, dont quelques-uns, notamment Dupanloup et d'Andréa, l'avaient fortement blâmé.

Sous prétexte de condamner les principales erreurs de notre siècle, l'Encyclique du 8 décembre et le Syllabus qui l'accompagne analhématisent et proscrivent, au nom de la foi catholique, toutes les libertés modernes sans exception, ainsi que les principes politiques qui leur servent de base : — liberté de conscience, liberté des cultes, liberté de la presse, liberté de l'enseignement, liberté d'association, suf- ' frage universel et souveraineté du peuple. Par ces deux pièces insensées, le pape réprouve le mariage civil; réclame pour les prêtres, moines, nonnes et leurs biens, des Iribunaux ecclésiastiques; l'application de peines temporelles aux transgresseurs des préceptes de la religion catholique, laquelle doit être protégée à l'exclusion de toutes autres. En un mot. Encyclique et Syllabus affichent cette prétention monstrueuse, éhontée, d'imposer à tous les peuples, comme régime idéal, inspiré de Dieu, l'infâme tyrannie pontificale avec son cortège de hideuses corruptions, de mensonge, de brigandage. Jamais encore la théocratie n'avait eu l'audace de formuler avec celte netteté l'idée odieuse qui fait son fondement. Le dernier paragraphe du Syllabus la résumait tout entière en ces termes :

« Anathème à qui dira que le pontife romain doit se réconcilier et transiger avec le progrès, le libéralisme et la civilisalion moderne. »

Après avoir blâmé la première pensée de cet acte insensé, on vit des évêques tels que Dupanloup, s'efforcer misérablement et lâchement de torturer le texte de l'Encyclique pour en atténuer l'odieux et soustraire à ranalhème le prétendu libéralisme catholique (La Convention du 1 5 septembre el l'Encyclique du 8 décembre 1865). Mais il se rencontra des catholiques plus honnêtes el moins serviles pour répondre : « Avec la meilleure volonté du monde, on ne peut pas ne pas y voir

(dans l'Encyclique et le Syllabus) une opposition à la liberté, entendue comme un principe et comme un droit. » (L'Encyclique du S éc mbre et la liberté, adresse aux évêques pur un catkoliq e lib rai.)

En eî'et. e langage de Pie IX ne comporte ni subtilités ni ombre d» quivoque : il maudit. sans restriction, sans exception, tout ce qui depuis plusieurs siècles, et notamment depu :^ 1789, fait la vie des peuples, améliore leur situation moi le et matérielle, élève leur esprit vers une conception plus haute de la justice, les achemine par la sc:ence vers la lumière. C'est la charte de l'ignorance, des temps de barbarie, opposée à la proclamation des Droits de l'homme.

Le- Ro'nains accueillirent l'Encyclique avec la plus complet-: indifférence; privés de toutes les libertés, peu leur importait que la papauté voulût ou non transiter avec l'esprit mode] ne; ne possédant aucune franchise dans l'ordre civil ou politique, ils n'avaient rien à perdre. Toui-r'ois, la partie éclairée de la population battit des mains à l'apparition de cette œuvre de démence : parla, Mastaï dissipait sans retour les illusions de ceux qui croyaient encore possible la réconciliation de ce sinistre épileptique avec la raison et le sens commun. Et Maximo d'AzeL'lio écrivit :

« Il y a des gens atteints de la monomanie du suicide; leurs amis ont beau les surveOler, ils trouvent toujours le bon moment de se jeter par la fenêtre... L'occasion me semble opportune pour en finir avec la souveraineté réelle 'du pap-j, celte innovation du xvie siècle. Jamais nécessité n'a été m eux démontrée... Que le pape publie son opinion sur plusieurs points des sciences politiques, nul ne peut y trouvera redire: mais s'il prétend trancher ces questions de par une infaillibilité surnaturelle, il force à lui répondre qu'il est aussi peu compétent aujourd'hui qu'il l'était en astronomie au temps de Galilée. »

Mais l'Encyclique et le Syllabus mirent en rut les cléricaux: ils triomphèrent avec un fracas diabolique. Les mêmes évêques qui avaient tant approuvé l'allocution de 1862, manifestèrent une joie délirante à cet acte nouveau de Pie, dont ils exaltaient la vigoureuse attitude; à leur avis, c'était àéchlément un grand pape. La haute aristocratie romaine joignit ses applaudissements à ceux de la cour pontificale; ces inutiles et ces émaseulés félicitèrent bêtement leur souverain, comme s'il venait de remporter une victoire signalée sur ses ennemis.

Malgré son ineptie, le gouvernement de Bonaparte avait

compris que l'Encyclique était une réponse à la Convention du 15 septembre! [Dépêches de Drouyn de Lhuis, 27 décembre 1864 et 7 janvier 186o). Mais ayant l'habitude de saisir aux cbeveux l'occasion de faire une sottise, il s'empressa, en verlu du 1er article organique, d'interdire aux évêques la publication du manifeste de Pie IX, sauf la partie relative au jubilé. A quoi bon, puisque déjà la presse, er. France comme en Europe, avait enregistré le document? Pareille mesure n'allait servir qu'à lui donner infiniment ploî d'éclat. D'abord, il en résulta une protestation universelle des prélats contre l'applicalion des articles organiques du Concordat. Puis les coqs les plus hardis dressèrent la tète. Pierre de Dreux-Brézé, évèque de Moulins, et Césaire Mathieu, cardinal-archevêque de Besançon, publièrent, au mépris des instructions ministérielles, le "texte complet de l'Encyclique (8 janvier 186;r. On leur infligea cette pénalité usuelle et dérisoire : déclaration d'abus par le Conseil d'Etat, ce dont ils se gaussèrent fort dans l'intimité, et avec raison ; on ne frappe bien les prêtres récalcitrants que dans leurs œuvres vives : la caisse et leurs privilèges. Mais le misérable Bonaparte ne pouvait que ménager les complices rouges ou violets de son crime de Décembre ; d'ailleurs, sa bigote Espagnole était là pour parer les coups. Aucune loi ne fut invoquée contre les autres prélats rebelles. Jusqu'au nonce apostolique à Paris, Flavio Chigi, qui voulut mettre sa note dans ce concert enragé. Négligeant un instant la surveillance de ses cuisines, il félicita, par lettres publiques, les évêques de Moulins et de Besançon de leur opposition au gouvernement. Celui-ci se contenta de se plaindre à Rome de celte inconvenance.

Qu'on lise les adhésions tapageuses et insolentes de l'épiscopat français à l'acte de Pie IX, dans le recueil complet publié sous ce titre : L'Encyclique et les évêques de Franct .elles donneront une idée du progrès immense accompli par les doctrines ultiamontaines dans le clergé fiançais depuis 1848; on comprendra de quoi l'Eglise catholique serai' capable si, comme le disait l'évêque d'Evieux, elleélait suffisamment dotée et suffisamment libre. Sans doute, l'étourdissatf Pupanloup, dans sa brochure La Convention et l'Encyclique, risquait cette observation : « La censure d'un pape n'a pas des conséquences matérielles bien rigoureuses. » Il n'était pas moins évident pour tous les esprits sensés que l'Eglise de Mastaï ne répudiait rien, ni les atrocités ni les infamies de son passé; si ses foudres éclataient dans le vide, ce n'était

Eas manque de bonne volonté, mais défaut de puissance; eureusement il ne dépendait plus de son chef de mettre les nations catholiques à feu et à sang.

Pendant qu'en France le pétulant Dupanloup suait et peinait pour discerner une lueur de raison dans les élucubralions de Mastaï, le cardinal-vicaire Palrizzi, faisant fonction d'évêque de Rome, disait le 23 février 1865 dans un mandement à l'occasion du jubilé : « Tel est le but de l'Encyclique que la sainteté de ISolre-Seigneur a adressée récemment aux evêques, et dans laquelle, rappelant les principales erreurs déjà condamnées par lui dans plusieurs actes de son pontificat, il en signale d'autres très pernicieuses enseignées par des maîtres d'iniquité, et dont nous croyons devoir indiquer ici quelques-unes : une partie de ces erreurs tend à enlever à la religion toute influence salutaire dans la société humaine; d'autres proclament la funeste liberté de conscience et des cultes comme un droit de tout homme qui peut être sanctionné par la loi, ainsi que le prétendu droit inhérent à chacun de répandre par la presse ou par toute autre voie les idées les plus étranges et les plus erronées : faux principes d'où l'on arrive à vouloir ériger en loi suprême la volonté du peuple. » (Armand Lévy, La Cour de Rome, etc.) D'aucuns se sont demandé comment les cardinaux français, siégeant au Sénat, réussissaient à concilier leur acceptation de l'Encyclique avec leur serment à une Constitution qui déclarait loi suprême celte souveraineté du peuple si hautement condamnée et anathémalisée par l'Encyclique. La chose s'explique aisément. Mastaï n'avait-il pas sanctifié le parjure, par son exemple d'abord, et ensuite par les chaleureuses bénédictions dont il comblait Bonaparte lorsque celui-ci foulait aux pieds, dans la boue sanglante de Décembre, les serments les plus solennels? D'ailleurs, il y avai! la restriction mentale, celte heureuse invention des jésuites qui donne aux consciences épiscopales une si merveilleuse élasticité.

En attendant que l'univers voulût bien accepter ce pouvoir qu'il désirait si ardemment étendre à tous les peuples, Mastaï s'appliquait à le faire de plus en plus enviable par la façon donl il l'exerçait sur sa motte de terre. Ses policiers redoublaient de zèle et multipliaient les persécutions. Pour empêcher toute démonstration libérale, la cour romaine adoptait les mesures les plus sévères; elle interdisait toute réunion tant soit peu suspecte, même les réunions mortuaires; aux funérailles de l'orfèvre Castellani, elle alla jus-

qu'à défendre aux enfants d'accompagner leur père à sa lombe; à la salle Alibert, on suspendit une fête privée entre amis, parce que sur les billets d'invitation se trouvait tracé le terrible mot : Comitalo! La censure théâtrale prohiba la représentation des Deux Foscari, à cause de ce vers réputé subversif :

« Cedi, cedi, rimmzia al poter! »

(Cède, cède, renonce au pouvoir I)

On craignait que les spectateurs n'appliquassent à Pie ces paroles.

Antonelli se divertissait à de mesquines vengeances personnelles. Afin de châtier le cardinal d'Andréa, fugitif, il ordonna de supprimer son traitement. D'autre part, il fit saisir à Rome le journal français Les Débats, qui avait, dans ses colonnes, publié la biographie du secrétaire d'Etat.

Et Pie ne se lassait pas de « faire des siennes », — bouffon quand il n'était pas atroce. 11 publiait une bulle m annula piseatotis, afin de résoudre une question capitale surgie entre son maître de cérémonies et monsignor de Witten : celui-ci était accusé d'avoir omis une génuflexion dans l'accomplissement d'un rite pontifical!

Mais le souci de ces vétilles sacrées n'interrompait nullement le cours des rigueurs. Un Romain, Andréa Caterini, avait été assailli et dépouillé par deslarrons, au cœur même de la ville. Ceci, c'était normal. Mais ce qui ne l'était pas, c'est que la victime osa se plaindre que le gouvernement ne sût point protéger la sécurité publique. Pour ce crime, Caterini fut arrêté et emprisonné avec les voleurs qui l'avaient dévalisé.

Sur l'ordre de l'évêque de rVepi, les trendarmes arrachent à sa mère une petite fille coupable d'être née hors mariage et l'enferment dans un hospice. Pour se rapprocher de son enfant, la pauvre mère se fait servante dans la pieuse maison : on lui refuse de voir sa fille.

L'académie dei Quirili était en séance. Un membre lit un sonnet où il célèbre Camille chassant les Gaulois du Capitule. Pour cette innocente allusion au départ des Français, on l'emprisonne, et l'académie est dissoute. Un Anglais, lord Spiers, ayant paru dans une course publique avec une bannière aux trois couleurs italiennes, reçu! l'ordre île quitter Rome dans les vingt-quatre heures; il fallut la protestation énergique du consul anglais pour- que Matteucci, le gouver-

neur de la ville, révoquât l'arrêt. Moins heureux, l'Italien Brandolini fut immédiatement expulsé pour avoir couru avec un des chevaux du prince Humbert.

Au mois de mars de cette année 1865, Mastaï coupa ces œuvres saintes par une autre non moins édifiante pour le monde catholique; il décréta la canonisation du bienheureux Pierre Arbues, dit le maître d'Epila, le plus sanguinaire des inquisiteurs espagnols. Un tel acte était bien propre à aiguil* lonner es brigands enrôlés au service du trône et de l'autel, dans l'Etal pontifical. En même temps, le P. Curci prêchait dans l'église du Gesù, à Rome, que les trois vertus théologales, Foi, Espérance, Charité, étaient accouchées d'une quatrième, qu'il baptisa la haine contre les libéraux. Eulin le gourernement ecclésiastique interdit l'usage du chemin de ter d^ Home à Civila-Castellana, et ce, pour éviter aux sujets du saint-père de se souiller au contact des excommuniés du royaume d'Iialie.

Un nommé Ferri, sur le point de mourir, sollicita ardemment la faveur de voir son fils exilé de Rome pour cause politique. Des personnes influentes présentèrent sa re à Mastaï. Le fils lui-même, d'Isoletta, sur la frontière pontificale, écrivit à Pie les lettres les plus touchantes; si on lui accordait d'aller fermer les yeux à son vieux père, il offrait de se rendre chez lui gardé à vue par les gendarmes. « Le pape de la colombe » fut inexorable, et le pauvre Ferri mourut en maudissant le tyran sans entrailles qui lui refusait cette suprême consolation.

L'activité de la propagande sanfédiste ne se ralentissait pas; au contraire. Les chefs affiliaient jusqu'aux adolescents imberbes, auxquels ils faisaient jurer de donner leur sang et leur vie pour la défense du Saint-Siège. Les ressources du trésor pontifical baissant considérablement, on recourut aux dépôts du mont-de-piété.

Il y eut alors dans le monde ecclésiastique de Rome divers incidents, les uns burlesques, les autres ignobles.

Dans une foule d'églises ou chapelles, il existait de riches fondations assignant généralement de belles sommes pour messes au profit de l'âme des donateurs. Cardinaux et prélats se faisaient assigner le revenu de ces fondations, à charge d'acquit 1er les obligations imposées. Mais ne pouvant dire plusieurs messes par jour, ils confiaient la besogne à cette quantité d'abbés oisifs qui grouillaient dans la capitale de la catholicité. Seulement, là où les Eminences et les monsignori touchaient vingt, trente, quarante ou cinquante francs

par messe, ils se contentaient de payer pour salaire à leur remplaçant deux, trois, quatre francs, au maximum. On appelait ces substituts prêtres di vettura, une expression qu'on ne peut rendre qu'imparfaitement en français par le mot hommes de peine, car les Romains désignaient également les prostituées par l'expression di vettura. Or, à l'époque où nous en sommes, ces pauvres diables de prêtres di vettura, n'ayant d'autre ressource que cette maigre rétribution, se mirent en grève, tout bonnement. Pour faire cesser ce chômage étrange, Maslaï dut ajouter quelques baïoques (quelques centimes) aux honoraires quotidiens de ces abbés.

Vers le même temps, on dut arrêter d'autres prêtres prévenus de divers délits. Celui-ci s'était fait receleur pour le compte des larrons; celui-là fabriquait de la fausse monnaie; tel, employé à la secrétairerie d'Etat, préparait et lépandait des photographies obscènes; un autre, enfin, proxénète fieffé, avait converti la maison contiguë à l'église dont il était sacristain en un véritable lupanar, à l'usage exclusif des ecclésiastiques. Dénoncé et emprisonné, il menaça, si on ne le relâchait, de dévoiler toutes les turpitudes de ses clients noirs, violets et rouges. Ceux-ci, effrayés, firent si bien que le procès fut enterré, et le proxénète consacré retourna à sa sacristie. (ïtalo Fiorenlino, Yita di Pio IX.)

« Ce n'est pas par goût pour ces actes immondes, ajoute le même auteur, que nous avons mis le pied dans cette fange, mais pour compléter l'idée que doit se faire le lecteur des conditions de Rome à cette époque... Nous pourrions multiplier à l'infini les faits semblables; mais ce que nous avons dit suffira, croyons-nous, pour esquisser le tableau. Gouvernement tout à" la fois inepte et présomptueux; corruption dnns les prêtres, oppression dans le peuple, négation de toute idée de civilisation, ruine matérielle et morale, tel était l'étal de Rome. »

En France, au Corps législatif, un homme protestait contre l'unité de l'Italie et déclarait ne voir dans l'Encyclique qu'une querelle de mots. 11 voulait qu'on s'opposât à la reconstitution définitive de la Péninsule. Cet homme était Thiers, le Mirabeau-mouche qui avait trahi la Révolution en 1830, mitraillé le peuple rue Transnonaiii, à Paris, et faubourg de Vaise, à Lyon, l'un des fauteurs 1rs plus ardents de la misérable conspiration royaliste de la rue de Poitiers qui avait abouti à l'empire. Au triste et malfaisant personnage qui, bientôt devait être mille lois encore plus funeste à son pays,

M. Peyrat, aujourd'hui sénateur, répondit dans son journal l'Avenir national (avril 186.'i) :

« Le discours de M. Thiers est faux en histoire, faux en politique, faux en religion, faux en philosophie... Si quelque malheureux député sans nom, sans antécédents, eût osé débiter de telles erreurs historiques, de tels anachronismes, et surtout de telles pauvretés prétendues religieuses et philosophiques, la Chambre ne l'aurait pas écoulé dix minutes. »

Cependant, le gouvernement italien poursuivait la restauration matérielle et morale du nouveau royaume. Phis intelligent que Bonaparte, il s&ntit que l'Encyclique n'était qu'une folie de plus, la Curie romaine étant hors d'état de donner à cette déclaration dogmatique une valeur pratique. Aussi, tout en réservant les droits de l'Etat, il laissa dédaigneusement les évêques publier le document pontifical. Du reste, le Parlement italien, installé à Florence, la nouvelle capitale, se disposait à faire au Syllabus la seule réponse qu'il méritait, en votant l'établissement du mariage civil, la suppression des couvents et la sécularisation des biens ecclésiastiques.

Le Vatican avait d'abord refusé de reconnaître officiellement la Convention du io septembre. Il ne s'était occupé ni d'organiser une armée pontificale pour l'époque où les soldots de Bonaparte évacueraient l'Etat romain, ni du règlement de la dette avec l'Italie, conformément aux stipulalions du traité. Pourtant, le gouvernement ecclésiastique finit par modifier son attitude sur ces deux points. Il commença par ordonner un enrôlement de 3,000 hommes; mais, malgré l'activité déployée par ses agents, l'opération échoua à peu peu complètement. En 18Go, les troupes papalines n'excédaient guère les 8,000 mercenaires, aventuriers ou brigands racolés précédemment. Quant à la dette, l'Italie, par la Convention, s'était engagée seulement à payer les intérêts. Le pape demanda le remboursement du capital, qui s'élevait à 300 millions environ, sachant parfaitement qu'il se heurterait à un refus; mais il espérait retenir les Français à Rome tant que la question resterait pendante JAnnua ire des Deux-Mondes, 1864-1865.)

Aussi la stupéfaction des prêtres fut-elle extraordinaire lorsqu'ils apprirent l'envoi à Civila-Vecchia des frégates l>. Gomer et le Labrador, pour ramener en France les prem. ers régiments. Par là, l'occupation se restreignait aux prov:.::es de Rome, de Viterbe et de Civila-Vecchia. C'élail le coup de grâce pour M. de Mérode, qui avait si hardiment

affirmé que jamais le gouvernement de Bonaparte n'oserait abandonner les Etats de l'Eglise.

D'ailleurs, depuis la Convention du lo septembre, le crédit du ministre des armes avait singulièrement baissé. On ne cherchait plus qu'un prétexte pour reconduire honorablement. Par ses hauteurs, ses emportements, ses Jolies dépenses, il s'était fait de tous ses collègues autant d'ennemis. Il y avait longtemps qu'Antonelli avait résolu sa perte. Bientôt les griefs abondèrent. Un jour, on constata un déficit dans sa caisse. Ensuite, ce fut une lettre imprudente, qui révélait clairement au public la connivence du gouvernement pontifical avec les coupe-jarrets napolitains. Mérode, en ell'et, avait écrit au délégat de Frosinone pour l'inviter à ne point traiter hostilement les troupes de brigands royaux disséminâmes sur la frontière, sous le commandement du scélérat Fuoco. Mastaï fut très blessé d'avoir été ainsi démasqué.

Sous prétexte de maladie, le ministre des armes reçut un congé de trois mois, qui devait être illimité. Cependant, il resta camérier secret du pape et ne désespéra pas de reconquérir son ancienne influence. Plusieurs ministres le suivirent dans sa disgrâce; monsignor Pila fut remplacé à l'intérieur par monsignor de Witlen, un Ferrarais d'origine étrangère; Matteucci céda la police à Randi, délégat à Civita-Vecchia. Anlonelli, délivré de son rival, prit morne ilanément l'intérim du ministère des armes, pour le confier bientôt à Kanzler, un aventurier badois déguisé en général, médiocre autant qu'on peut l'être, et dont l'exploit le plus notable était un ordre du jour très injurieux pour Bonaparte, publié quelque temps auparavant. Mais c'était là, aux yeux de la gent ecclésiastique, un titre qui dispensait de tous les autres.

Afin de berner la diplomatie européenne, il fut convenu que le nouveau minisire feindrait une grande activité dans la répression du brigandage. Les malfaiteurs, soldés à Borne et traqués dans les provinces napolitaines par l'armée italienne, refluaient en ce moment sur les frontières des Fiais de l'Eglise, où ils se donnaient libre carrière. Or, voici comment s'y prit le Badois Kanzler. Sous son inspiration, le 8 novembre 1863,1e commandant des gendarmes pontificaux de Veroli publia un ordre du jour avec ce programme : poursuite et destruction des vrais brigands, c'est-à-dire de ceux qui n'appartenaient point aux bandes dites royales-; un franc par jour à quiconque aiderait les gendarmes; pour caution du paiement, YhonoMbUité du chef de bandits

Fuoco ! C'était absolument canaille, mais parfaitement ecclésiastique. Les malandrins pouvaient continuer, comme par le passé, à piller, voler, assassiner sous la protection du saint-père.

Le beau zèle affiché par Kanzler, au lieu de rassurer les provinces encore soumises à la tyrannie du pape, ne servit qu'à les épouvanter davantage. A la nouvelle que les Français évacuaient les provinces de Velletri et de Frosinone, des délégués de ces contrées accoururent à Rome; ils supplièrent qu'on ne leur envoyât pas de troupes pontificales, car ils redoutaient les soldats de la sainte Eglise bien plus encore que les brigands. Naturellement, on ne tint aucun compte de leur requête, et ces malheureuses populations eurent à se défendre à la fois contre les troupes du pape et contre les bandes royales. (Annuaire des Deux-Mondes, 1864-1863.)

A l'égard de l'Italie, le gouvernement de Bonaparte rivalisait, en fait de coquinerie, avec la cour romaine. Au mépris du principe de non-intervention inscrit dans la Convention du 15 septembre, il autorisait, en juin 186b, la formation à Antibes d'une légion composée d'anciens soldats français libérés et même de jeunes soldats faisant encore partie' du contingent. Ceux-ci, moyennant un engagement de quatre ans au service du pape, étaient déclarés quittes de toute obligation militaire envers leur pays.

En ce moment, l'Italie était impuissante à résoudre les questions financières à l'égard du pape; mais elle négociait son alliance avec la Prusse, en vue de l'affranchissement de Venise. Elle dut se horner à de vaines protestations contre cette impudente violation du traité. En revanche, elle passa outre aux admonestations du cabinet des Tuileries, qui voulait l'empêcher de faire cause commune avec Berlin contre le Habsbourg. Bonaparte menaça sans plus de succès, quand déjà les armées étaient en présence.

Le 26 juin 1866, la formidable bataille de Sadowa mit l'Autriche, vaincue, à ladiscrétion de la Prusse. Le 1er octobre, la cession de Venise à l'Italie était consommée. 11 ne restait plus que Rome pour achever l'unité nationale.

Heureusement, l'époque approchait où, aux termes de la convention, devait prendre fin l'occupation étrangère. L'évacuation s'accomplit le 11 décembre 1866, dix-sept ans et quatre mois après l'assassinat de la République romaine par Oudiuol. La jactance des prêtres avait diminué. Le départ des troupes françaises les plaçait en face de l'inconnu, et la peur les gagnait. Mastaï traduisit ses craintes clans les adieux

pleins d'émotion qu'il adressa au général de Montebello. «Il ne faut pas se faire illusion, dit-il; de profondes inquiétudes se manifestent, et j'en crains les conséquences. La Révolulion viendra bien vite jusqu'aux portes de Rome. »

Le 14 décembre, le Comité national romain publia une proclamation invitant le peuple à attendre l'occasion favorable. C'était l'éternel refrain des modérés. Si Garibaldi eût écouté ce langage insipide, en 1860, le roi de Piémont, vraisemblablement, n'eût jamais coitFé la couronne d'Italie. Mais les patriotes refusèrent d'accepter cette politique de temporisation sans fin, à laquelle semblait s'arrêter, comme toujours, le gouvernement de Victor-Emmanuel. Ce prince, en effet, adressait, le 15 décembre, au Parlement, ces paroles qui s'accordaient mal avec les aspirations de l'Italie : « Le gouvernement français a retiré ses troupes de Rome; de son côté, le gouvernement italien respectera le territoire pontifical. »

Dès le 1er janvier 1867, l'émigration romaine, réunie à Pologne, répondit au discours royal par cette adresse aux habitants des provinces pontificales :

« 1° Nous demandons en votre nom et au nom de 10,000 émigrés romains que le régime politique de Rome et des provinces qui lui restent actuellement unies, cesse d'être le pire gouvernement de l'Europe; 2° nous demandons qu'on licencie les étrangers que Rome entretient à sa solde; 3° nous demandons de pouvoir retourner en sûreté au sein de nos familles, sans nous exposer au danger d'être emprisonnés pour le seul crime d'aimer Rome et l'Italie.

« Pour votre honneur, il eût été désirable qu'immédiatement après le départ des troupes françaises, vous ayez secoué le joug qui vous dégrade et vous opprime. Cependant, pour ne pas donner prétexte à ceux qui vous accuseraient volontiers de vouloir mettre obstacle aux tentatives de conciliation que le gouvernement fait auprès de nos ennemis, vous êtes excusables d'avoir docilement prêté l'oreille au Comité endormeur, cl d'ajourner les déterminations viriles à l'heure où l'inutilité de ces tentatives deviendra évidente pour tous, comme elle l'est pour nous.

« La liberté ne s'obtient qu'au prix du sang. Au moment opportun, vous saurez vous montrer convaincus de cette vérité. Alors nouspromettons d'accourir à votre secours et de sacrifier nos vies, s'il le faut, pour la patrie... »

L'adres e concluait en demandant que le peuple romain fût appelé à un plébiscite pour prononcer l'union politique

de Rome avec l'Italie, l'abolition du pouvoir temporel et régler l'indépendance religieuse du pontife.

En même temps, l'Union libérale italienne, de Florence, faisait un appel chaleureux aux Romains, déclarant mettre au service de l'insurrection tous les moyens de propagande dont elle pouvait disposer.

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