MENTANA
Rome tressaillit à la voix des patriotes italiens. Un centre d'insurrection ou Comité central se constitua sous l'inspiration de Mazzini, composé d'éléments plus vigoureux que le Comité national, dirigé par La Farina. Immédiatement, ce nouveau Comité se mit en rapport avec Garibaldi. Le 1er avril 1867, il signala son existence par la proclamation suivante :
« Les conditions imposées à Rome depuis sept ans sont telles, qu'il serait difficile d'en trouver d'analogues dans tout le cours de l'histoire. Pendant que toute l'Italie s'insurgeait, renversant les trônes des rois qui l'opprimaient, à Rome on s'efforçait de persuader aux Romains de respecter la tyrannie du pire de tous les rois : le roi-pape. Un général romain, capitaine du peuple, recevait à Caprera le grandcordon de l'Annonciade pour avoir délivré les provinces méridionales, et une balle de carabine à Aspromonte pour avoir tenté de délivrer Rome des prêtres.
« Au 15 décembre, le dernier soldat de la France quittait la terre italienne. Pourquoi n'avons-nous pas alors prouvé au monde que la force seule pouvait nous retenir sous la
domination sacerdotale, séparés du reste de l'Italie ? Nous
n'avons pas compris que la solution de la question romaine dépendait entièrement, uniquement de nous, de nos propres forces... S'insurger sans la conviction du succès, serait une faute; retarder l'insurrection quand elle peut réussir, serait un crime...
« Romains! en 1849,1e général investi des pleins pouvoirs du gouvernement que vous aviez choisi, sortait de Rome avec une partie de son armée. Il n'a pas rendu ses armes, il n'a pas capitulé; mais il a gardé jalousement son mandat, il l'a rempli fidèlement en combattant partout pour l'Italie et pour nous.
« Ce général vit encore; il souffre de nos douleurs, il frémit
de nos lâchetés, il est encore prêt à combattre et à mourir pour nous; il s'appelle Giuseppe Garibaldi! 11 a notre programme, et nous pouvons compter sur sa coopération.
« Beaucoup d'entre nous ont exposé mille fois leur vie pour délivrer les Sicilcs du Bourbon, la Lombardie et la Vénétie de l'Autrichien ; est-ce donc que les Romains auraient peur des soldats du pape? Non! Il nous suffit de nous unir et de voulo;r pour que la puissance temporelle du pape, cesse d'exister, pour que, du haut des sept, collines, l'étendard national salue Rome capitale de l'Italie! »
Mais une cause affaiblissait à Rome l'élan insurrectionnel ; c'était l'émigration incessante de la jeunesse, impatiente de se joindre à l'armée du dehors ou de se soustraire aux griffes de la police pontificale toujours à l'affût. Le 3 juin, le Centre d'insurrection s'efforça d'arrêter le mouvement. 11 rappela aux patriotes que la révolution ne pouvait avoir son plein développement que dans Rome même, qu'elle ne pouvait triompher qu'au Capitule. 11 ajoutait :
« Aux timides, que l'idée de la prison épouvante, dites qu'un vrai citoyen, quand le salut de la patrie l'exige, doit braver aussi intrépidement les cachots du prêtre que le sabre du bandit. Aux impatients, dites que le nom de noire général exclut tout soupçon d'hésitation ou de temporisation inutile, et qu'ils doivent se préparer à combattre courageusement lorsque le Centre donnera le signal de la lutte. »
Le 17 juin, sur l'invitation de Garibaldi, qui avait quitté Caprera, le Comité national et le Centre d'insurrection s'unirent pour former une Junte nationale romaine, qui devait prendre la direction suprême des événements. Le 17 juillet, la Junte publia la proclamation suivante :
« 11 est temps d'en finir avec un état de choses intolérable pour tous. Rome, l'Italie, la société moderne ont les ycias fixés sur vous. De la diplomatie, du gouvernement italien, il n'y a rien à espérer; l'une et l'autre accepteront le fait accompli, mais ne peuvent le provoquer. A nous, Romains, à nous seuls est donc réservé l'honneur de résoudre la question romaine. Par quelle voie?... Les moyens moraux, — sept ans d'expérience l'ont assez prouvé, — ne suffisent pas avec la Curie romaine; ils aboutissent aux syllabus, aux assemblées factieuses, à accroître, en un mot, la jactance, les outrages et les embûches contre l'Italie. Il faut donc d'autres moyens : les armes, et la volonté de s'en servir pour ne les déposer qu'après la victoire. Il suffit que nous nous levions
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en masses compactes; les mercenaires du pape se disperseront au choc terrible. »
A la nouvelle des préparatifs d'une nouvelle campagne contre Rome, le fanatisme ultramontain, eu France surtout, se réveilla plus ardent que jamais. Dans lous les journaux de sacristie, dans tous les évêchés s'ouvrirent des souscriptions pour envoyer au pape d'autres recrues. Ces pieux chevaliers de l'Eglise prétendaient insolemment laver dans le sang des Italiens la honteuse déroule de Castellîdardo.
« 0 Lamorieière, ô Pimodan, s'écriaient-ils, renaissez de vos cendres, conduisez au combat ces nouveaux héros qui courent vous remplacer; jetez dans leur cœur l'enthousiasme et l'ardeur qui vous animaient... Mazzini, tète de l'hydre révolutionnaire, Garibaldi, son stupide bras, voilà les glorieux guides de l'Italie : l'un assassin, nourri de tous; l'autre, soldat coureur d'aventures... L'heure de la vengeance a sonné; c'est à nous d'être l'instrument du Ciel; c'est à no;s de venger et de sauver Rome. » (Borelli, Rome et la France en IS67.)
Une fois de plus, le gouvernement monarchique de la Péninsule s'était fait le serf de Bonaparte parla Convention de septembre. 11 s'était engagé à proléger, au mépris de la volonté de l'Italie, la tyrannie papale. Aussi, clés le 7 juillet, il invitait par circulaire tous ses représentants dai.s les provinces à surveiller sévèrement tous les préparatifs de l'invasion projetée par les patriotes dans les Etals romains. Raltazzi, le misérable et sinistre politicien, était remonté au pouvoir.
De son côté, Bonaparte avait créé et envoyé à Rome la légion d'Antibes, pour remplacer l'armée d'occupation, dont la retraite devenait ainsi une mauvaise plaisanterie. Le commandant de cette légion était un nommé d'Argy, ancien chef de bataillon et créé colonel pour la circonstance. C'était là manifestement l'avant-garde d'une nouvelle armée, prête à venir de France à la première occasion.
D'ailleurs, les soldats français qui composaient celle légion figuraient sur les rôles comme étant encore en état régulier de service ; car on les envoyait, en cas de punition, aux compagnies disciplinaires d'Afrique.
.Néanmoins, ces nouveaux défenseurs du pape abandonnaient en grand nombre leurs drapeaux, humiliés d'un service moins militaire que religieux. Alors Bonaparte, déjà gâteux et devenant bigot en vieillissant, sous la férule de son Espagnole, imagina d'expédier à Rome le général Dumont
pour morigéner cette troupe indocile. Cet officier, lui-même éminemment dévot, revêtit son uniforme, passa les légionnaires en revue, et, dans une homélie, déclara qu'il les considérait comme soldats français. Au cours de cette belle harangue, il se répandit en paroles blessantes pour le gouvernement italien. Dans une lettre du 21 juin, le général Niel traitait pareillement d'Argy d'officier français. Enfin des ofticiers du génie français venaient diriger les travaux de fortification de la cité léonine à Rome et de Civita- Vecchia.
En présence de cette intervention effrontée, il y eut un cri de colère en Italie. De nombreuses dépèches s'échangèrent à ce sujet entre les cabinets de Florence et des Tuileries. Le 30 juillet, la Chambre italienne dut mettre le ministre Rattazzi en demeure de maintenir à tout prix le principe de nonintervention.
Entre Raltazzi et Bonaparte tout cela n'était que feinte, jeu malhonnête de modéré à bandit. Les préparatifs de l'expédition se poursuivaient avec un redoublement d'activité. Garibaldi réunissait ses volontaires. Le 13 septembre, au retour du congrès de la paix à Genève, où il avait été accueilli par des ovations enthousiastes, le Libérateur poussa publiquement le cri de guerre contre les malfaiteurs du Vatican ; à Belgirate, sa voix redoutable jeta cet appel aux patriotes :
« L'Italie, qui devrait marcher l'égale des premières nations du monde civilisé, malheureusement ne le peut pas à cause de cette race qui pendant tant de siècles l'a tenue honteusement opprimée. Il faut aller à Rome dénicher cette couvée de vipères, faire la lessive et effacer cette tache noire. »
En même temps, la Junte nationale romaine faisait placarder cette proclamation sur les murs de Rome :
« Romains, le moment est arrivé de rompre vos chaînes infâmes. Montrez que la grande âme de Rome palpite encore comme aux jours de sa meilleure fortune. Courez aux armes i prouvez au monde que Rome appartient à l'Italie, et non aux prêtres. »
A cet acte de la Junte romaine, Garibaldi répondit de Genest relia :
« 11 y a en Italie beaucoup de paolotti (synonyme de prudliomme), beaucoup de jésuites, beaucoup de gens qui font un dieu de leur ventre. Mais il y a aussi beaucoup de braves, et un peloton des Mille de Mai sala, qui, si je ne me
trompe, ont produit cent mille jeunes gens qui craignent d'être trop nombreux à partager la gloire misérable de cbasser d'Italie les mercenaires et les prêtres.
« Quant aux moyens, l'Italie a eu de tout temps le malheur d'être assez riche pour entretenir des armées étrangères. Mais, parmi ses riches d'aujourd'hui, il ne manque pas de patriotes qui vous enverront bientôt, j'en suis certain, de magnifiques offrandes.
« En avant donc, Romains ! brisez les anneaux de vos fers sur les épaules de vos oppresseurs. »
Les volontaires, accourus de Gênes, de Milan, de Bologne, de Florence, se concentraient dans les villages voisins de la frontière pontificale. Garibaldi était à Florence le 17 septembre. Le 21, il se rendit ouvertement à Arezzo pour tromper la surveillance, pendant qu'il faisait filer ses bagages vers Pérouse. D'Arezzo, il alla secrètement à Sinalnnga, petit village situé entre Sienne et Orviéto, et où il arriva le 23.
Le 24, à cinq heures du matin, une compagnie d'infanterie italienne venue d'Orviélo environna la maison où il était descendu, et un lieutenant de carabiniers (gendarmes piémontais) entra dans sa chambre en lui ordonnant de le suivie. Une heure plus tard, on le fit monter en wagon à la station de Lesignano, et le convoi se dirigea sur Pistoja. Le triste Rattazzi renouvelait l'attentat d'Aspromonte contre le plus grand des Italiens; et au bénéfice de quoi? du trône et de l'autel !
Durant !e trajet, le héros prisonnier put remettre à un de ses amis, Del Vecchio, le billet suivant, tracé au crayon :
> Les Romains ont le droit des esclaves : le droit de s'insurger contre leurs tyrans.
« Les Italiens ont le devoir de les aider, et j'espère qu'ils le feront, malgré l'incarcération de cinquante Garibaldi.
k En avant donc, Romains et Italiens !... L'ceuvre achevée, vous marcherez le front haut et vous direz aux nations : « Nous avons déblayé la route de la fraternité humaine de » son plus abominable ennemi, la papauté. »
Dans la même journée, le détenu, comme l'appelaient irrévérencieusement les dépêches oflicielles, fut conduit à Alexandrie (Piémont), où il arriva à neuf heures du soir. En même temps, la Gazette officielle publiait une note hypocrite annonçant à la nation la douloureuse mesure que le gouvernement avait dû prendre pour « ne pas rompre les traités et ne pas laisser violer la majesté des lois. » L'avocat liai-
SA VIE POLITIQUE Kl PONTIFICALE 79
tazzi enchâssait dans cette réthorique la bassesse de son crime.
On ne connut l'événement à Florence que dans l'après-midi du 24. Quelques députés se réunirent pour protester contre l'arrestation de Garibaldi, que sa qualité de membre du Parlement faisait inviolable. Les troupes furent consignées dans les casernes. Bientôt le peuple dévalisa les boutiques d'armuriers ; il y eut conflit avec la troupe, des morts, des blessés, de nombreuses arrestations. Le lendemain, les mêmes scènes recommencèrent, se propageant dans toutes les villes importantes de l'Italie, au cri de : Rome capitale!
Au bout de quelques jours, il fallut relâcher Garibaldi sans conditions, sous peine de voir sombrer la monarchie, tant l'effervescence était générale. D'ailleurs, comment retenir un tel prisonnier? La garnison de la citadelle d'Alexandrie, où on l'avait interné, l'avait accueilli par des ovations. D'un geste, s'il eût voulu, il l'aurait entraînée sous ses ordres. 11 consentit à retourner à Caprera. Pour carder le héros dans son île, on envoya sept navires de guerre, qui établirent un sorte de blocus autour de la résidence du Libérateur.
Croyant n'avoir plus à craindre la rentrée en scène de Garibaldi, le cabinet Ratazzi devint ignoble. Pour plaire à Bonaparte et témoigner de ses bons sentiments envers le Saint-Père, il fit œuvre de malfaiteur. Mastaï réclamait l'extradition de vingt-un émigrés romains, comme comprom is politiques. Tous ces patriotes étaient d'anciens soldats libérés du service dans l'armée italienne, avec certificats de bonne conduite. Vainement réclamèrent-ils, protestant qu'ils aimaient mieux mourir que de retomber aux mains des bourreaux ecclésiastiques. Les grands politiciens de la monarchie les livrèrent aux sbires pontificaux, chargés de chaînes et liés deux à deux.
Mais l'agitation grandissait dans toute la Péninsule et dans l'Etat de l'Eglise. Les lieutenants de Garibaldi, ses fils, avaient franchi la frontière romaine à la tête des volontaires. Rome S'' préparait à l'insurrection. Us occupèrent la province de Vitar.be et commencèrent l'exécution du plan de campagne tracé par leur illustre chef. En même temps, le 7 octobre, la grande voix de Garibaldi s'élevait de Caprera. Elle sonnait la charge contre le tyran de Rome ; elle disait :
« Italiens!
« Sur la terre romaine on combat.
« 11 y a là des hommes pour lesquels je donnerais mille fois ma vie.
« N'écoutez pas les paroles des couards.
« Marchez.
« Demain, le monde entier, attentif à votre héroïsme, vous applaudira.
« Romains !
« Méprisant les conseils de la peur et les menaces, vous avez mis fin aux lenteurs, et, à l'heure où j'écris, le cri héroïque de votre soulèvement sort des forêts de la Sabine et des hauteurs du Janicule.
« Vous avez rempli votre devoir avec une juste impatience : l'Italie, j'en suis sûr, fera le sien.
« Entre Rome et moi existe depuis longtemps un pacte solennel : à tout prix je tiendrai ma promesse et je serai avec vous.
« Mais pour vaincre, je suis de trop.
« Dans vos rangs sent les survivants du Vascello et de San Pancrazio, les vétérans éprouvés des batailles nationales. Leur nom signifie victoire.
«Je ne décline pas le glorieux mandat de vous guider; mais en attendant que je vous rejoigne, je cède à votre désir et je laisse la direction de l'entreprise à mon fils Menotti : il saura vaincre avec vous ou mourir à son poste.
« Faites qu'à mon arrivée il ne reste plus que le souvenir méprisable de la néfaste tyrannie qui vous a opprimés. »
Mastaï, de plus en plus effrayé, tourna vers Bonaparte ses regards suppliants. Il sollicitait une intervention nouvelle. Celte fois, Ratlazzi trembla à son tour. 11 s'était vanté à Paris d'arrêter sans peine le mouvement garibaldien. Le chef éloigné, il s'était imaginé que l'entreprise succomberait. Voyant Rome sur le point d'être enveloppée pir les volontaires et le péril d'une intervention française, il joua brusquement un tour de son métier : il fit volte-face. Sentant trop tard l'impossibilité de réprimer l'élan des patriotes, il comprit qu'une plus longue réistance pouvait faire sauter la monarchie.
Le gouvernement de Florence résolut donc de marcher luimême sur Rome avec l'armée régulière, afin de diriger la révolution et la maintenir dans certaines limites. Le coup t'ait, il solliciterait l'absolution de Bonaparte, sinon celle du pape.
Conformément à ce beau projet, le 15 octobre, Filippo
Ghiselli, major dans l'armée régulière, prit le commandement de la légion dite romaine, et le gouvernement du territoire déjà libéré, soit par insurrection, soit par les armes des volontaires; le tout, au nom du peuple romain et de Victor-Emmanuel.
De plus, Ghiselli proclama que « le pouvoir temporel des papes avait cessé d'exister ». Tout était prêt, jusqu'à la proclamation royale qui devait annoncer l'événement à l'Europe et le justifier (Mauro Macchi, Almanacco istorico d'italia). Naturellement, le cabinet italien expliqua à celui des Tuileries qu'il n'y avait pas moyen de faire autrement, le cas étant de force majeure.
Devant celle nouvelle altitude de l'Italie, Bonaparte hésita, selon sa coutume. Mais les cléricaux faisaient en France un vacarme d'enfer. Les Veuillot et consorts écumaienl dans leurs journaux, les évêques dans leurs mandements. Alors avec 5l. de Rouher, le vice empereur, intervint l'épouse de César, que Napoléon-Jérôme appelait une brute, et l'évêque Boudinet un ange, et dont en réalité les aptitudes équivalaient à celles d'une petite modiste.
Le ministre à tout faire et la bigote décidèrent le retour des soldats français à Rome, afin que le Saint-Père pût continuer à voler et assassiner ses bien-aimés sujets. Le 17 octobre, une dépêche télégraphique informa le Vatican que le « fils aîné de l'Eglise » se préparait à défendre le trône de Saint-Pierre.
Aussitôt Ifastaî redevint insolent. Le même jour, il publia une Encyclique à tous les évêques du monde catholique. Après avoir déploré dans cette pièce les malheurs de l'Eglise et les siens, les abominations auxquelles la malheureuse Italie était en proie, il dénonçait le gouvernement subalpin comme l'instigateur et l'auteur de toutes ces calamités. De son côté, Antonelli adressait aux représentants des puissances une protestation contre la connivence du gouvernement italien avec le mouvement révolutionnaire.
Victor-Emmanuel eut celte fois eneore la faiblesse de céder. Seulement, l'avocat Raltazzi ne pouvant accomplir une seconde volte-face, songea adonner sa démission.
Un événenment inattendu précipita la crise ministérielle. Le 20 octobre, Garibaldi parut tout à coup à Florence. Par un prodige d'adresse, il s'était échappé de Caprera. Un rétrograde, le général Menabrea, fut chargé de former un nouveau cabinet.
Cialdini essaya vainement de dissuader le Libérateur de
sa généreuse entreprise. Garibaldi répondit : « La balle qui me frapperait en pleine poitrine serait utile à l'Italie ». [Âmmaire des Deux-Mondes, 18G6-1867.)
Et le lendemain, dans une proclamation au peuple de Florence, il s'écriait :
« La papauté est une iniquité; l'intervention bonapartiste est une bonté. L'Italie balaie la première, cette ordure; elle s'apprête en même temps à repousser l'orgueilleuse présomption du perturbateur des peuples. »
Le 22, il commanda hardiment un train spécial qui devait le conduire sur le théâtre de la lutte. Arrivé au campement de son fils Menotti, il ne tarda pas à donner une autre allure aux manœuvres autour de Rome.
Si la présence de Garibaldi exalta l'enthousiasme des soldats de la Révolution, elle plongea le Vatican dans le trouble et la consternation.
Cependant il y eut à Rome une tentative de conciliation.
Une adresse signée par 12,000 citoyens fut présentée au marquis Cavalletli, sénateur ou chef de la municipalité; elle le priait de s'interposer auprès du pape afin de lui faire accepter l'unique moyen qui restât encore de conjurer le conflit : l'intervention des troupes régulières de l'Italie.
Maslaï refusa, préférant jouer sa dernière carte avec le concours de Bonaparte. Dès lors tout se prépara pour l'insurrection.
Le 22 octobre, au moment même où Garibaldi se mettait à la tête de ses troupes, parut une proclamation du Comité de secours à Florence, qui s'exprimait ainsi :
« Rome est insurgée. .Nos frères combattent pour rendre à l'Italie sa capitale. Pouvons-nous les abandonner? Non! Malgré les menaces des gouvernements étrangers qui menacent notre brave armée, n'hésitons pas ; l'heure attendue depuis des siècles a sonné. A Rome ! à Rome !
« A Rome nos frères élèvent des barricades, et depuis hier soir se battent contre les sbires de la tyrannie papale. »
Et le 23, le Comité disait encore :
« Nos frères, le peuple romain, se battent héroïqu.mi'.'nt à Rome depuis deux jours. Telle est la vérité. Dans quelques heures Garibaldi sera parmi les combattants à Rome. Italiens, écoutez la voix de Garibaldi, en avant! L'étranger n'osera pas attaquer un peup'e de 23 millions d'hommes, qui proclame son droit et sait mourir pour lui. Le gouvernement français n'est pas la France. La nation française, la France
de la grande Révolution, la France de la liberté esl favorable à l'Italie ! On n^ doit point céder à des menaces étrangères quand une nation peut compter sur une armée valeureuse comme la nôtre , quand les volontaires accourent par milliers, quand nous avons un capitaine qui s'appelle Garibakli. »
Des secours d'armes, d'argent, de bras, de tout, aux
insurgés de Rome, aux insurgés des provinces! Rome, bier
encore la proie de la théocratie, des mercenaires du pape,
sera domain la capitale de l'Italie par la vertu des lla-
En effet, à Rome, le 22 octobre, une mine éclatait sous la caserre des zouaves pontificaux de la place Sora. C'él >it le signal de l'insurrection générale. Mais les mesures avaient été m al prises. Parmi les membres de la Junte s'étaient •disses plusieurs policiers, qui éventèrent tous les plans des patriotes et les livrèrent à leurs chefs. D'autre part, le peuple n'avait pas d'armes. Instruite de tout, la police arrêta dans une seule maison, rue Lungaretta, une ceniaine de garibaldiens, après une lutte acharnée. Aussitôt la ville fut mise en état de siège; on ferma cinq portes, et les sept autres ne restèrent ouvertes que jusqu'au coucher du soleil.
Ce jour-là, dans l'après-midi, entrait à Civita-Vecchia le vapeur français Passe-Pariout, avec deux canons et 74 hommes d'équipage, l'avant-garde de la nouvelle armée d'occupation.
Le 23, à Passo-Corese, Garibaldi annonça son arrivée par une proclamation. Dans la même jour-née, 66 volontaires, sous les ordres d'Enrico Cairoli, soutinrent une lutte homérique contre les mercenaires pontificaux. Se confiant au cours du Tibre, ils étaient descendus pendant la nuit jusqu'à Pontemolle, apportant des armes aux Romains. Ceux-ci n'ayant point paru au rendez-vous, les braves patriotes furent découverts. Alors ils sautent à terre et marchent vers la colline la plus proche. Des forces énormes les poursuivent; ils défendent le sol pas à pas et tombent tous plutôt que de se rendre.
Enrico Cairoli fut tué, et son frère Giovanni si grièvement blessé qu'il mourut l'année suivante. Quelle famille héroïque, que celle des Cairoli! Au début des guerres nationales ils étaient cinq frères. Deux avaient succombé glorieusement pour l'Italie, l'un en Lombardie, l'autre dans les provinces napolitaines ;^le troisième venait de recevoir la moit sous les murs de Rome, et le quatrième un coup mortel; le cin-
quième, Benedetto Cairoli, avait été envoyé à Garibaldi par sa inère, aussi vaillante que celle des Gracques ; lui aussi arrosa de son sang la terre de sa patrie; mais il a survécu, pour être depuis président de la Chambre et du cabinet italien.
Le 23j la Junte insurrectionnelle, que ne décourageait pas l'état de siège, publia une proclamation retraçant exactement la situation, les actes sauvages ordonnés par les malfaiteurs du Vatican.
« Depuis trois jours, disait-elle, sans armes, sans munitions, avec la seule inspiration de votre droit, avec la seule force de votre courage, vous portez l'épouvante et la mort dans les rangs d'une nombreuse et féroce soldatesque; vous montrez à l'Italie et au monde que si Rome est désarmée, si elle n'a pu encore livrer une bataille ouverte, du moins elle sait écrire avec son propre sang la protestation de son martyre.
« Dans la nuit du 22, après la découverte et l'enlèvement du petit nombre de fusils destinés à vous armer, vous avez forcé le poste ennemi à vous ouvrir la porte San Paolo ; vous avez attaqué résolument la carde du Capitole et vengé vos morts en abattant autant d'ennemis que votre main pouvait en atteindre. Une partie de la caserne Seriistori s'est écroulée, minée par vous, et ensevelissait sous ses décombres quantités de zouaves. Dans toutes les rencontres corps à corps, l'ennemi a dû céder à vos coups. Vos bombes Orsini ont porté la terreur et la mort dans les rangs des papalins. La nuit du 23, quand déjà ils étaient sur leurs gardes, vous avez attaqué hardiment les patrouilles qui escortaient les prisonniers, qui ont été délivrés par vous. Aux Monti, le sang des zouaves baigne encore les rues. A Ripetla, à Clementina, sur la place Sforza Cesarini, en beaucoup d'autres lieux, ofliciers el soldats de l'Eglise ont péri de votre main.
« Dans la vaine espérance de faire croire à l'Europe que Home était tranquille, le gouvernement pontifical vous a tenus une semaine dans un véritable état de siège, sans oser le proclamer. Mais en face de vos courageux défis, ce mensonge ne pouvait durer; nos oppresseurs ont été forcés enfin de confesser publiquement votre résistance et leur épouvante. Hier, l'état de siège et le désarmement général ont été décrétés, masqués toutefois par une de ces hypocrisies qui sont le caractère distinclif du gouvernement des prêtres. Rome, disent-ils, est placée sous le régime militaire el désarmée, non parce que ses habitants combattent et meurent,
mais à cause d'une poignée d'étrangers qui se soi! introduits furtivement dans son enceinte, y troublent l'ordre public et tiennent en échec les milliers de solda's de la garnison !
« Mensonge ! Us étaient Romains ceux qu'on a fusillés au pied du Capilole et sur le Forum; Romains, les 200 prisonniers de la porte San Paolo ; Romains, la vieille femme et l'enfant massacrés à la caserne de Sora.
« Mais pour que la scélératesse du mensonge éclatât dans tout son jour, il a fallu que le peuple du Transtévère, se souvenant de sa renommée, descendît sur le champ de bataille. Le petit nombre de ceux qui avaient des fusils se retranchèrent dans une maison comme dans une ci adelle, et de là, en plein soleil, ils défièrent toute l'armée pontificale à une lutte mortelle. Us étaient cinquante contre des milliers de papalins ; s'armanl de tout ce qui leur tombait sous la main, ils résistèrent pendant quatre heures. Le peuple sans armes essaya de les s courir; mais toutes les issues étaient interceptées, impossible de joindre les combattants.
« Enfin, le nombre l'emporta. Après avoir jonché le chemin de leurs cadavres, les zouaves réussirent à pénétrer dans la maison, et ne firent quartier à personne. Il n'y a pas de férocité comparable à la férocité de ces croisés du vicaire du Christ. Tous ceux qui parurent, ils les passèrent au fil de la baïonnette. La famille Aîani, — femmes et enfants, — fut massacrée toul entière. Us n'accordèrent merci à personne: les blessés furent égorgés avec les combattants. Le pape-roi pourra bénir ce carnage et remercier le Seigneur.
« Romains ! il était nécessaire de faire à l'état de siège une réponse de sang, et vous l'avez faite; il était nécessaire de mettre entre nous et la papauté une barrière de cadavres, bien qu'une seule des victimes du Transtévère suffise à prouver au monde qu'entre Rome et ses tyrans il n'est plus de conciliation possible. Si ce n'est point assez, si l'Italie hésite encore, si la victoire refuse de nous sourire, la faute n'en sera pas à nous, car nous aurons fait tout notre devoir et écrit une page qui ne périra pas. Mais espérez, ayez confiance. Garibaldi est à nos portes; l'intervention française est conjurée; toute l'Italie, gouvernement et peuple, a les yeux fixés sur Rome; nous ne serons pas abandonnés. Il est impossible que l'inaction se prolonge, impossible que d'un tel conflit ne sorte pas la proclamation de Rome capitale de l'Italie ! »
La Junte insurrectionnelle ne se trompait pas : Garibaldi
était proche. Le jour même où Rome lisait cette vigoureuse proclamation, il livrait bataille aux papalins retranchés à Monterolondo, à huit kilomètres de Rome. Après une lutte qui avait duré toute la journée, il s'empara de cette importante position, fit 300 prisonniers et prit aux brigands de Mastaï deux pièces d'artillerie, les seules cpue possédaient les volontaires.
A la nouvelle de la victoire du grand "capitaine du peuple, il y eut au Vatican une effroyable panique. Le> troupes pontificales reçurent l'ordre de se concentrer à Rome même. On s'attendait à une attaque générale, et le pape avait fait toutes ses dispositions pour se retirer au château Saint- Ange.
Garibaldi poussa en avant, fit une brillante reconnaisance jusque sous les murs de la Ville éternelle et adressa aux Romains la proclamation suivante :
« Après avoir vaincu l'ennemi, nous voici en présence de l'antique maîtresse du monde. Bientôt les quelques milles qui nous en séparent seront franchis par les indomptables soldats de la liberté, prêts à frapper dans quelques jours le dernier coup sur la tyrannie qui vous opprime depuis lant de siècles. Préparez-vous à la suprême épreuve : songez à détruire par tous les moyens les brigands pontificaux : c'esl le droit de l'esclave. Cette fois vous donnerez au monde l'ère nouvelle, initiatrice de la liberté et du progrès. »
.Malheureusement, la flotte française, partie de Toulon, débarquait le 29 à Civita-Vecchia 12,000 nouveaux protecteurs du pape, sous le commandement du général de l-Vully. Les alarmes de Mastaï firent place à la joie; le chef sacré des bandits se sentait samé pour cette lois encore.
Garibaldi ne s'émeut que médiocrement de l'événement. Persuadé que le gouvernement italien, en présence de l'Italie frémissante, serait forcé de le soutenir, au moins moralement, il ne croyait pas que les Français se risqueraient à prendre l'offensive. Or, avec ses volontaires, il se sentait assez fort pour en finir avec l'armée papalme.
Mais le cabinet de Florence recula devant l'intervention de Bonaparte. Sous prétexte de ne point engager avec son allié une lutte fratricide, il livra Garibaldi et les siens aux chances d'une guerre où le héros allait avoir contre lui des forces si supérieures aux siennes. Indigné d'une pareille lâcheté, qui devenait trahison pour la cause nationale, Garibaldi n'hésita pas, dans une proclamation nouvelle, à lui infliger une flétrissure qui reste l'arrêt même de l'his-
toire. Après avoir résumé les faits qui s'étaient succédé en Italie depuis 1848, il ajoutait :
« Aujourd'hui nous sommes engagés dans la lutte contre le plus odieux des gouvernement, et nous en avons un autre derrière nous qui le vaut bien; de là résultent la corruption, les menées perfides, les manœuvres décourageantes. Ces deux gouvernements, l'un comme l'autre, ont pour but, au moyen des mensonges qu'ils répandent, d'anéantir ce noyau de volontaires qui sont les généreux représentants de la pensée nationale... »
A Florence, le Comité central de secours aclipva, dans une protestation" solennelle, de démasquer la malhonnêteté du nouveau ministère italien et son programme impudent. Il disait :
c< Cet acte, qui laissera une trace douloureuse dans notre histoire, est le signal d'une réaction déclarée contre ce qu'il y a de plus cher et de plus sacré pour l'Italie, et, chose plus triste encore, une réaction imposée par les armes de l'étranger, en sorte que notre indépendance semble un honteux mensonge.
« Et cependant, nous ne sommes, nous n'avons jamais été un parti ni l'organe d'un parti. Emus d'un sentiment fraternel, obéissant à un sentiment d'humanité, nous avons eu la gloire, dont nous sommes fiers, en venant au secours des insurgés romains, d'exprimer la pensée de la nation, d'être la main de l'amour fraternel, de même que Garibaldi, en voulant Rome, est l'incarnation de la volonté nationale. Assemblées populaires, associations de toute sorte, innombrables citoyens de toute opinion libérale, municipes et provinces, par l'organe de leurs conseils, ont répondu spontanément à notre appel. IVous n'avons jamais écrit sur notre drapeau : guerre à la religion ; mais guerre au pouvoir temporel des papes, guerre au prince qui nous insulte et nous maudit tous les jours, guerre à une houlette qui n'est qu'une baïonnette au sein de noire patrie... Proclamée par le Parlement capitale de l'Italie, Rome n'appartient pas aux Romains, mais à l'Italie, au même titre que Milan, iN'aples, Turin et Palerme... Contre le ministère, nous demandons que les lois ne soient pas violées, que l'honneur reste sain et sauf. Ce qui ne sera pas si on laisse tourner le pays en ridicule, au nom de cette Convention du 15 septembre respectée jusqu'ici par nous, et constamment violée par le gouvernement, français. En l'éludant, le gouvernement français n'a fait que changer l'étiquette de ses soldats, tandis que nos
concitoyens, pour combattre à côté des insurgés, ont du, comme des voleurs, franchir de nuit la frontière.
« Ce n'est pas sans un profond étonnement que nous avons entendu déclarer fratricide une guerre contre l'empire français; et pour l'éviter, voilà qu'on déclare la guerre aux Italiens de Garibaldi! N'est-ce pas là le vrai fratricide? n'est-ce pas là un vrai suicide; n'est-ce pas tuer la patrie? Le programme du nouveau ministère n'est qu'une incroyable génuflexion devant la France impériale. L'Italie vouclra-t-elle la faire? Nous espérons que non. Nous ne saurions discerner quelles idées, quelles forces, quelles aspirations italiennes soutiennent le nouveau ministère. Nous comptons que le Parlement le répudiera, que l'Italie repoussera un pareil déshonneur. Du ministère Menabrea, négation de la vie italienne, nous en appelons au Parlement et à la nation. »
A cette lière et généreuse protestation, le ministère Menabrea répondit bassement en faisant dissoudre par la police le Comité de secours, comme « coupable d'actes hostiles à une puissance étrangère, d'après l'article 120 du Code pénal. »
Le 30 octobre, à quatre heures du soir, le premier régiment français arriva aux portes de Rome. Garibaldi, cédant à la force, se soumettait à l'injonction du gouvernement italien de se retirer au delà des frontières pontificales. Il marchait sur Tivoli, quand les mercenaires pontificaux lui barrèrent le passage à Mentana. Le Libérateur lança sur eux ses volontaires, et il était en train d'infliger une terrible leçons aux brigands papalins, lorsque les bataillons français accoururent au secours de ces bandes infâmes et remportètèrent une victoire aussi facile qu'ignominieuse.
« Les chassepots ont fait merveille », écrivit triomphalement le méprisable général de F'aillyàson patron Bonaparte. Trois ans plus tard, au début de la guerre franco-prussienne, ce mauvais officier devait faire merveille, lui aussi, à force d'ignorance et d'incapacité, en se laissant battre honteusemenl.
Garibaldi ayant dissous son armée de volontaires, rentra sur le territoire italien, où le misérable gouverneur de Florence ordonna son arrestation pour complaire au coquin des Tuileries. Mais la monarchie dut encore se bâter d'élargir le grand prisonnier, sous peine de sombrer dans un mouvement révolutionnaire. Le héros regagna son rocher de Caprera.