FUS IX
Hk Gioberti était qq professeur de philosophie à tendances républicaines. li avait connu les amertumes de l'exil lorsqu'il entreprit de poser la doctrine à l'aide de laquelle il espérait régénérer Tltalie. Cette doctrine est éparse dans divers ouvrages, notamment dans Y Introduction à l'Etude de la Philoeophie et dans le Primato. A la méthode psychologique , il substituait la mé* thode ontologique, et espérait, en partant do ce point, voir réaliser la fusion, tant de fois tentée en ce siècle, de la philosophie et du catholicisme.
A ces hauteurs, la tentative ne pouyait aboutir qu'à la négation du catholicisme ou à une philosophie du catholicisme, ce qui ne répond nullement au but poursuivi. Le plus simple bon sens indique que la philosophie, c'est-à-dire l'analyse et l'examen, ne peut se marier avec le catholicisme, c'est-à-dire la foi.
Un système politique s'étayalt sur cette base chancelante. Il avait son idéal et ses moyens transitoires. Cet idéal, c'était une aristocratie produite par on système d'élee-
tions hiérarchiques, et gouvernant au nom du droit et de la justice.
La philosophie de ce système politique consistait à remplacer le principe héréditaire par le principe électif. L'auteur tolérait un roi pendant la période de transition, à la condition que ce roi fût modeste, économe, libéral, progressiste et deymt en quelque sorte l'éducateur du peuple.
Ce système anti-révolutionnaire, dans lequel le progrès devait résulter de réformes successives , tendait à élever le principe guelfe, à débarrasser le Pape du lourd protectorat de TAutriche. Il était basé sur le dualisme du moyen âge ; Tesprit et Tépée, le Pape et le soldat, Pie IX et le roi de Piémont.
Mais si le système de M. Gioberti offrait, comme tous les systèmes, une large prise à la controverse; ce théoricien déploya dans la tactique une habileté merveilleuse. HM. de Lamennais, Lacordaire et de Montalembert s'étaient heurtés au tr6ne pontifical en s'adressant au Pape. M. Gioberti évita ce dan-»
PIB IX 49
ger désormais connu. Il parla aa clergé italien.
U eut pour loi les Jésuites. Le gouYemement sommeilla. Les libéraux, muets d'abord, se déchaînèrent contre le favori de la Compagnie de Jésus.
M. Gioberti ne s*en émut pas. U cherchait des adhérents dans le clergé. Le clergé s'enflamma. AlorSy démasquant une foudroyante batterie , M. Gioberti publia les Prolégomènes du Primato, Ce fut contre les Jésuites une terrible décharge. A ce coup inattendu, leur fureur perdit toute mesure et tourna contre eux le dégoût public. Les libéraux poussèrent l'enthousiasme jusqu'au délire. La majeure partie du clergé resta fkdM à la doetrine du maître. Le libéralisme callioI^nK^ ^ait constitué en Italie.
Le patricien Balbo, dans son livre sur les Espérances de l'Italie^ quoique monarchiste contitutionnel et simple patriote, prêta bientôt,àragitation de ce mouvement d'idées, l'appui que donne l'adhésion d*uné famille puissante, vénérée et d'un e^rit modéré.
S9 PIB IX
, Les doctriiies de .M, Gioberti coimurent bientôt les convents et les universités^ Des professeurs éminents, comme M. Montanelli, CQmme Torateur Centofani, le dialecticien Pttccinotti , s'étaient emparés de cette doctrine et la développaient, au profit de la ré* forme.
Le mouvement réformiste fit bientôt le tour de lltalie. Partout se levaient des hommes d'élite qui le développaient selon le génie propre aux populations des divers Etats : économique et libéral à Venise avec M. Manin, militaire et municipal à Milan avec M. Cattaneo,plus esthétique en Toscane avec M. Montanelli, plus varié à Naples avec Troia, Poè'rio et autres, plus radical partout où les sociétés secrètes de la jeune Italie^ organisées par M. Mazzini, étendaient leurs ramifications.
Les médiateurs ne manquaient pas non plus. Parmi eux, il faut citer, en Piémont, M. Maxime d'Azeglio, gentilhomme sans fortune, mais d'un nom illuslre, peintre, romancier, poète et musicien, esprit impressionnable, cœur ouvert à toute én3K>Uon»
t>IB ix II
marquant aussi peu de fixité dans ses idées que dans ses résideiices,bîen a($CQei11i dahs les cours et chez les démocrates, au total aimant son pays et détestant TAutriche, mais trop mêlé au monde aristocratique pour s'e'* lever dans la pratique au-dessus d'un juste milieu constitutionnel. Pendant Tagitation réformiste, M. d'Azeglio publia un opuscule intitulé : Affaires de Rimini^ et concluant à la nécessité des manifestations et à Tindivisibilité de la cause libérale et de indépendance.
A Rome, l'un des principaux médiateurs était le théatin Ventura. Ce moine libéral, poursuivant la tradition de Savonarole, avait participé autrefois aux doctrines de Favenir et échoué comme MM. de Lamennais, de Hontalembert, Lacordaire et de Coux. Il avait depuis mis à profit les loisirs du cloître pour écrire son livre : la Révolution et VÉglise. Il voulait que la révolution vint de rÉtat et non du peuple, et que Pie IX s*emparât du mouvement. Lors de son voyage à Rome, M. Montanelli lui rendit visite à son couvent. « Nous le trouvâmes en train dé
t« pn IX
diner, dit-i), dans sa cellale, au milieu de son petit cercle d'intimes. Cette belle grosse face rayonnante, qai tenait à la fois da séraphin et da démagogue, était consolante à voir. • Plein de certitude dans la bonté de Pie IX et dans la volonté du peuple» il avait, par ses sermons, créé autour du Saint-Père ce qu*il nommait, malicieusement peut-être, Vagitation amoureuse {affitazùme amorasa). Il n'y a qu'un prêtre italien pour trouver un mot politique de la force de celui-là. Le bon père n'en pouvait parler sans pâmer de rire.
Dans les États du Pape, la réforme se concentra sur huit points principaux consi* gnés dans le Mémorandum de 4834 , et transmis à Paris par M. Philippe Canuti aux délégués qui vinrent le trouver en 4845.
' Ces réformes réclamaient un nouveau code, uâe assemblée législative à Rome, des conseils communaux et provinciaux par voie d'élection, la sécularisation des fonctions judiciaires et administratives, l'abolition des tribunaux d'exception et de privilège, le renvoi des troupes étrangères, ane garde nationale et la liberté de la presse.
PIE IX t3
Un tel programme n'avait rien d'exorbitant; mais rien de ce genre n*est possible dans une théocratie.
L'espace nous manque ici ponr exposer à côté dn mouvement philosophique celui des sociétés secrètes et de la presse clandestine. L'Italie a beaucoup abusé de ces moyens extrêmes, qu'il faut moins attribuer au caractère national qu'à la condition exceptionnelle dans laquelle est depuis si longtemps plongé ce noble et infortuné pays.
L'abominable gouvernement de Grégoire XVI avait préparé un excellent terrain à son successeur. Il était aisé à Pie IX de se concilier tout d'abord les sympathies de lltalie; mais on verra, en poursuivant cette étude, combien, avec la meilleure volonté du monde, il lui eût été difficile de les conserver.
Les premiers actes de Pie IX semblèrent, en effet, ouvrir aux espérances de l'Italie la carrière des réalisations si longtemps attendues. Une amnistie pour les condananés politiques fut proclamée. Et l'on vit le Pape en
personne embrasser avec aUendrissement
les prisonniers du fort Saint- Ange.
Des réformes adminislratives farent annoncées. Le Pape y préludait par nn choix de nouveaux conseillers,par la création d*ane consulte d'État (avril 4847) et d'une garde civique. On voyait en même temps Pie IX parcourir les rues de Home pour aller porter des secours aux malades, accueillir avec bonté, le sourire aux lèvres, les gens du peuple qui venaient mettre à ses pieds l'ex* pression de leurs souffrances et de leurs vœux.
Des prélats, sorte de Missi dtminici^ comme au temps de Gharlemagne, parcouraient au nom du Pape les États de TÉglise, et s'enquéraient avec sollicitude des griefs des populations. La presse semblait protégée par un esprit de tolérance inconnu depuis bien longtemps. Les audiences publiques avaient repris leur cours. Le peuple italien, si expansif, si aisément ouvert aux sentiments généreux, était dans le délire de Tenthousiasme et de la joie. Jamais souverain n'inspira un amour égal à celui que les
MB iX "M
Romains vouèrent à Pie IX pi^aat les premiers temps de son pontiôcat.
Pie IX jouissait profondément de cet enthonsîasme. Quand les Romains voyaient passer ce Pape à figure ouverte et riante, grand, élancé, avec une certaine désinvolture militaire dans la démarche, qui rappelait sa première vocation, il eût été difficile de dire quel était le plus heureux du peuple qni éclatait en cris d'amour ou du prince qui en était l'objet.
Nul ne saurait contester à Pie IX un sincère désir de faire le bonheur de son peuple. Ce désir fut manifeste, évident; si évident, que Louis-Philippe, dit-on , apprenant Tonthousiasme général de Tltalie aux premiers actes de Pie IX, s'écria : « Ce pape me perdrai »
Il s^appliqua d'abord à bien connaître les espérances de son peuple et de l'Italie.
Prince patriote, il eût souhaité de voir l'étranger dehors ; libéral par goût, par tempérament, il désirait l'établissement des institutions démocratiques vers lequel ten-
1(6 PIB IX
daient ananimeinem toutes les classes de la population romaine.
Mais quand Pie JX eut fait l'essai de Tart de gouverner, quand il se fut rendu un compte exact de sa situation, des désirs du peuple et des obstacles que la réalisation de ces désirs allait rencontrer dans la com^ plexité même de Torganisation semi-politique et semi-religieuse des États deVÉglise, il tomba dans un embarras et dans une tristesse profondes.
Le peuple ne voulait plus du gouvernement des prêtres, et Pie IX ne pouvait rien sans leur concours; on voulait la guerre à l'Autriche, et il se croyait obligé de considérer rempereur d'Autriche du même œil que les autres princes de la chrétienté; il aimait le libéralisme, et il se disait : « Si j'adhère aux projets des libéraux, je me damne. » Raison suprême des âmes dévotes, raison contraire à la doctrine du sacrifice et qui mène tant d'âmes à une sorte d*égoîsme spiritualiste dont émane une absolue sécheresse de cœur.
Si Pie IX eût été trempé à la façon d'un
PIB IX il
mdebrand oa d'nn Jules n, il eût pratiqué la réforme par an autre moyen. Au lien de craindre le néoguelfisme, il l'eût secondé, et, parle moyen d*une intelligente dictature, il eût peut-être émancipé son pays et préparé les bases de Tunité italienne.
Mais, dans cet ordre d'idées, Vénergie lui manquait pour s*affranchlr des entraves qu'il eût rencontrées parmi les cardinaux.
En un mot, le duel permanent du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, qui est le fait de la papauté, la constitution de l'Église qui assigne à cette théocratie des limites infranchissables, et qui ne permet pas même, sans sortir de cette bizarre légalité, de régner dictatorialement; en un mot, cet tmpo$9tMisme que nous avons signalé plus haut comme étant le fait particulier de certains États, notamment de l'Autriche, et, à un degré plus haut encore, de la papauté, jetèrent Pie IX dans un courant contradictoire qui l'entraîna dans ce qu'on a nommé depuis sa versatilité.'
Nous insistons sur ce point, parce que le vice des institutions est à notre sens bien
18 PIB <1X
plus grave que le vioe des individus. Plds Pie IX aura montré de bon Touloir, pins il ressortira que le régime de ce pouvoir temporel, né d'une donation et défendu avec un si vif acharnement par la majeure partie des publicistes religieux, est la cause réelle des fautes du pape.
« Sans doute, dit M. Laurentie, pour îa perpétuité de la religion, le siège de Rome n'a pas besoin d'être un trône de souverain, et on a vu des temps où la papauté avait d'autant plus de puissance qu'elle était plus dépouillée. Mais qu'est-ce qui a dit aux philosophes que le Christianisme n'avait pas sur la terre plus d'une mission? » Et qui donc a dit aux publicistes du parti clérical qu'unie religion pouvait avoir ce privilège sur toutes les autres religions présentes et passées d'être éternelle et de ne pouvoir se passer de la ville de Rome? Sont-ils donc si attachés à l'éclat et aux richesses, qu'ils ne sauraient concevoir l'action de la papauté sans cette pompe extérieufe? Croient-ils donc la papauté si environnée de périls qu'elle ne puisse vivre hors de cet asile ? N'y a-t-il pas