CHAPITRE DEUXIÈME
— Etes-voiis content de lui ? A-t-il de la famille ? Se trouve-t-il à l'aise?
Et là-dessus Pie IX se mit à raconter des faits relatifs à cet ouvrier, à qui il avait appris le catéchisme. Ceci remontait à une cinquantaine d'années. Le joaillier et les autres auditeurs admiraient la rare mémoire du vigoureux vieillard, non moins que la simplicité charmante du saint Pontife.
Mais le temps des œuvres obscures et connues de Dieu seul était écoulé. M''' Mûri, envoyé comme nonce au Chili pour rétablir les affaires ecclésiastiques bouleversées par tant de révolutions dans l'Amérique du Sud, demanda l'abbé Mastaï pour l'accompagner en qualité d'auditeur. Pie VIT le lui accorda. Les orphelins deTata-Giovanni, à cette nouvelle, poussèrent des cris de désolation. Quand l'abbé Mastaï vint prendre congé d'eux, ce fut une scène déchirante. Ces pauvres petits s'attachaient à ses mains , à ses habits , et ceux qui ne pouvaient parvenir jusqu'à lui le suppliaient de ne pas les abandonner. Lui-même les embrassait en pleurant. «Non jamais, s'écriait-il, jamais je n'aurais cru que la séparation put être auss douloureuse ! »
La comtesse Mastaï , de son côté , s'effrayait d'une mission aussi lointaine. Elle écrivit au cardinal secrétaire d'Etat pour lui représenter la santé encore chancelante du jeune prêtre.; mais le Pape, à qui la réclamation fut soumise, persista. (( Ecrivez à la comtesse, dit-il, que c'est pour le service de l'Eglise que son fils va traverser l'Océan , et qu'il reviendra sain et sauf. »
Pie VII, pour la deuxième fois, fut prophète à Tégard de Pie IX.
Mastaï s'embarqua sur la goélette YHéloïse. Il passa devant le rocher de Sainte-Hélène, où quelques mois auparavant l'ancien persécuteur de Pie VII venait de rendre le dernier soupir. Pendant les deux années qu'il resta en Amérique, il visita les missions du Chili , du Pérou et de la Colombie, apprenant , sans le savoir, à devenir un jour le pasteur suprême des Deux-Mondes. Rien ne manqua à cet apprentissage apostolique, ni les fatigues dans la traversée des déserts , dans les pampas et la Cordillère des Andes, ni la faim, ni même la prison.
d'2 PIE IX, SA VIE, SON HISTOIRE, SON SIÈCLE.
Pie IX raconta lui-même , beaucoup plus tard , les premiers incidents de ce voyage. Ce fut dans la funeste matinée du 20 septembre 1870, en parlant au corps diplomatique réuni autour de lui :
« Je me souviens, dit-il, que lorsque je suis allé au Chili, la France était en guerre avec l'Espagne pour le rétablissement de Ferdinand VII. Le bâtiment sur lequel j'étais s'arrêta à Palma, dans les îles Baléares. Les autorités espagnoles le retinrent sous prétexte qu'on ne pouvait aller au Chili sans la permission des Cortès. On me mit tout simplement en prison : c'est alors que je compris la nécessité de l'indépendance du Pape. Du bateau on m'envoyait chaque jour une ration de vivres, mais ni lettres, ni journaux, ni correspondances d'aucune sorte. Je fus initié, dans cette occasion, aux petites fourberies des prisonniers mis au secret. Nous mettions nos billets dans de la mie de pain, et c'est ainsi que j'appris la victoire du duc d'Angoulême au Trocadero. Après ce fait d'armes, qui entraîna leur ruine, les insurgés espagnols ne songèrent plus au pauvre chanoine , et on nous laissa partir. »
L'abbé Mastaï, dans ce voyage, fut un jour rançonné par des pirates. Un autre jour, en se rendant de Valparaiso à Lima, il fut surpris par une violente tempête. Le bâtiment qui le portait allait se briser sur des rochers , quand une barque montée par quelques nègres, sous la conduite d'un pauvre pêcheur nommé Bako, put venir à son secours. Bako monta sur la goélette, et remplaçant le pilote, il dirigea si bien l'embarcation, grâce à la connaissance qu'il avait de ces parages, qu'il la fît entrer dans le petit port d'Arica. Le lendemain , l'abbé Mastaï Ferretti alla remercier son sauveur, qui habitait avec sa famille une petite cabane au bord de la mer. Il lui laissa en reconnaissance une bourse contenant quatre cents piastres (2,152 fr.). Il ne crut pas s'être acquitté par là. Toujours il se souvint de Bako, et devenu souverain Pontife, il lui envoya son portrait avec une somme égale à la première. Mais, alors, le pauvre pêcheur s'était enrichi. Les piastres de l'abbé avaient fructifié dans les mains de Bako. Profondément reconnaissant à son tour, Bako employa celles qui lui étaient envoyées de Rome en aiimônes qu'il distribua au nom de Pie IX ; il plaça l'image vénérée du Pontife dans une