CHAPITRE DEUXIEME
apprentissage chez les fabricants de la ville, afin de leur procurer par le travail des moyens d'existence. Lui-même leur enseignait le catéchisme et les faisait approcher des sacrements.
» De généreux bienfaiteurs ne tardèrent pas à le seconder de leurs conseils et de leur bourse. Je citerai entre autres l'illustre cardinal di Pietro, le bras droit de Pie VIT pendant les terribles épreuves de Fontainebleau. Il loua pour Giovanni et ses petits protégés un grand appartement dans la via Giulia, et lui assigna trente écus par mois, ce qui permit d'élever à quarante le nombre des orphelins. Borgi les appelait ses enfants, et ceux-ci réciproquement lui donnaient le titre filial depapa. De là est venu à l'institution le nom de Tata Giovanni (i^di^'d Jean). Pie VII, dont le cœur était si généreux, fut le principal protecteur de Borgi. Non content de lui acheter la maison dans laquelle il était en loyer, il le traitait amicalement, ainsi que les orphelins, auxquels il donna souvent de l'argent de sa propre main, dans la sacristie de Saint-Pierre.
» Bien que Jean fût illettré, il sentait la nécessité de l'instruction, et fit enseigner à ses enfants la lecture, l'écriture, l'arithmétique. On y ajoute aujourd'hui des principes d'ornementation, de dessin linéaire et de géométrie, connaissances fort importantes pour de jeunes artisans ; mais avant tout on s'attache à former leurs cœurs par l'enseignement de la religion et par de solides pratiques de piété.
)) Nous fûmes bientôt en état de vérifier par nous-mêmes ce qu'on venait de nous dire. Avant midi nous étions à Sainte-Anne des Menuisiers, où se trouve l'hospice de Tata-Giovanni. En voici la disposition et les règlements. Six chambres sont occupées par les enfants ; elles portent les noms significatifs de Saint-Joseph, de Saint-Philippe, de Saint-Pierre, de Saint-Paul, de Saint-Stanislas, des saints Camille et Louis. Gomme tout est simple dans cet institut, les jeunes gens eux-mêmes, choisis parmi les plus âgés, président les chambres ; mieux instruits que les autres, ils enseignent à leurs camarades les premiers éléments de la science. De bons prêtres ou de vertueux laïques y viennent le soir, distribuer l'aumône de l'instruction religieuse et scientifique. Le soin de la discipline intérieure est confié à deux ecclésiastiques. Les enfants se lèvent de
10 PIE IX, SA Vm, SON HISTOIRE, SON SIÈCLE.
iDomie heure et, dès l'âge le plus tendre, ils vont apprendre un métier dans les ateliers de la ville. Un pieux laïque procure le placement de ces élèves, et tout le jour il est en course pour s'assurer de leurs progrès et de leur conduite. Cette méthode permet à l'établissement de marcher avec peu de ressources, et donne aux jeunes gens la facilité de choisir l'état qui leur plaît, d'après leurs forces et leurs dispositions ; si bien qu'entre cent vingt élèves vous voyez trente métiers difiPérents. A vingt ans, on les congédie, parce qu'ils sont en état de se tirer d'affaire ; et la conduite honorable qu'ils tiennent presque tous dans le monde, prouve combien de semblables institutions influent sur la morale publique (1). »
L'abbé Mastaï avait connu et aidé Giovanni Borgi. Après avoir été le coadjuteur de l'humble maçon, il fut son continuateur. La maison renfermait une centaine d'orphelins. Il voulut habiter au milieu d'eux, pour les mieux connaître et les suivre de plus près. Non-seulement il les instruisait et les élevait, mais il les soutenait de ses deniers. Tous ses revenus y passèrent. On montre encore la petite chambre qu'il occupa durant ces sept années. On montre le fauteuil où il s'asseyait chaque soir pour exhorter les orphelins au travail et à la vertu.
Accablé plus tard des soucis du gouvernement et de la sollicitude de toutes les églises, il ne perdit jamais de vue ces enfants adoptifs de sa jeunesse. Le Pape aimait à ressusciter dans ses souvenirs l'abbé Jean Mastaï Ferretti, et l'on ne pouvait lui faire de plus grand plaisir que de lui parler de son cher orphelinat. Au mois de septembre 1871, il disait à un joaillier romain, nommé Brugo, qui se trouvait à son audience :
— Je vous ai toujours su gré d'avoir pris, parmi vos ouvriers, des enfants de Tata- Giovanni. En avez-vous encore que j'aie connus ?
Le joaillier hésitait, cherchant dans sa mémoire, qu'il trouvait moins fidèle que celle du Pontife.
— Vous devez avoir un tel? reprit Pie IX.
— Oui, Saint-Père.
(1) Mgr Gaume, Les trois Rome, tome II, p. 400.