CHAPITRE DOUZIEME
provinces pontificales, que rien ne l'arrêterait dans ce dessein, et qu'ensuite il irait attaquer Venise. Or, ilimportait souverainement de conjurer cette éventualité, qui pouvait amener un retour offensif de l'Autriche et une guerre européenne. Le cabinet de Turin ne voyait pour cela qu'un moyen ; (( c'était, dit M. Thouvenel, aussitôt que l'approche de Garibaldi aurait provoqué des troubles en Ombrie ou dans les Marches, d'y entrer pour rétablir l'ordre, sans toucher à l'autorité du Pape, de livrer, s'il le fallait, une bataille à la Révolution sur le territoire napolitain, et de déférer immédiatement à un Congrès le soin de fixer les destinées de l'Itahe... Sa Majesté l'Empereur ne désapprouva point cette résolution du gouvernement sarde. » Ainsi, dans l'hypothèse ci- dessus, on supposait Garibaldi en mesure de triompher et du roi de Naples , et de La Moricière , et des troupes françaises du général de Goyon , car il y avait tout cela entre lui et Venise.
C'était faire assurément beaucoup d'honneur à un chef de bandes qui n'a jamais manqué d'être battu toutes les fois qu'il s'est trouvé en faced'un ennemi sérieux. Mais enfin, admettons qu'on ait pu discuter sincèrement cette éventualité , et que Napoléon III ait cru à l'affirmation des Piémontais, « qu'ils allaient livrer bataille à la Révolution, » comment, lorsqu'il les vit livrer cette bataille non à la Révolution, mais à la Papauté, et écraser La Moricière au lieu de Garibaldi , comment expliquer honorablement qu'il ait accepté le fait accompli, lui, l'arbitre de la situation, et qu'il ait aidé si volontiers à le faire accepter par les autres puissances? Ou bien M. Thouvenel et son maître se proposaient sciemment de tromper la postérité, ou bien ils furent dupés eux-mêmes, mystifiés comme des enfants, et satisfaits de la mystification.
La version de Cialdini est moins embrouillée. D'après lui, et il n'est pas le seul , Napoléon l'autorisa purement et simplement à accomplir tout ce qu'il nous reste à raconter. 0 Providence vengeresse ! ô logique inexorable des situations et des faits ! Napoléon employa sans le vouloir, peut-être sans le savoir, les paroles mêmes de Jésus au traître Judas : « Faites, mais faites vite ! Quod facis, fac citms. » Il a, paraît-il, contesté l'authenticité de ces paroles; mais
l'incorruptible histoire lui répond que, si elles ne furent pas dans sa bouche, elles furent dans tous ses actes (I).
Entre la conférence de Chambéry et l'entrée de Gialdini sur le territoire pontifical, il s'écoula juste le temps de faire le trajet en voiture et en chemin de fer. Soixante-dix mille hommas l'attendaient, tout prêts à marcher s'il rapportait l'autorisation désirée; et déjà le général Fanti, chef d'un autre corps d'armée concentré également sur la frontière des Marches, avait signifié, le 7, à La Moricière que si les troupes du Pape s'avisaient d'user de la force « pour comprimer un soulèvement quelconque dans l'Etat pontifical » , il occuperait aussitôt les Marches et l'Ombrie, lui, Fanti, « afin de garantir aux populations toute liberté d'exprimer leurs vœux. »
C'était dire assez clairement qu'on comptait sur une insurrection, qu'on était là pour la provoquer. Cette insurrection faisant défaut, en dépit des excitations de tout genre, on s'en passa.
Le 8 septembre, le comte Délia Minerva partit de Turin pour Rome avec un ultimatum. Sans échange préalable de notes diplomatiques, sans prétexte, de par le droit du plus fort et du plus audacieux, le Pape était sommé de renvoyer ses volontaires comme étrangers ; il avait vingt-quatre heures pour répondre ; mais on
(1) Cialdini et Farini arrivèrent à Chambéry le soir. L'Empereur présidait à un grand dîuer à la préfecture. Il paraissait très-préoccupé et ne toucha pour ainsi dire à aucun des mets qui furent serv.is. Il était naturellement sobre, et souvent, lorsqu'il mangeait chez autrui, il poussait la précaution jusqu'à diner à part, une demi-heure auparavant, avec ce que lui préparait son cuisinier particulier. Sitôt qu'on lui eut annoncé la présence des envoyés piémontais, il se leva de table, où il ne reparut plus, et passa le reste de la soirée en conférence avec eux. Durant cette conférence , une carte muette de l'Italie centrale fut déployée sur une table. L'Empereur, tout en discutant, y traça, effaça et modifia une suite de traits au crayon. La carte fut ensuite abandonnée sur la table, car elle ne portait aucun nom, aucune indication écrite ; mais le marquis Costa de Beauregard, alors l'homme politique le plus important de la Savoie, la recueillit. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'en l'examinant quelques jours plus tard, à Rome, avec le cardinal Barnabô, il reconnut dans ceux des traits au crayon qui n'étaient pas effacés , la marche exacte suivie par Cialdini et Fanti dans leur invasion de l'Etat pontifical !
Nous tenons ces détails d'un homme très-honorable et très-sûr, écrivain et savant éminent (M. le chevalier Jules Baux), auquel le marquis Costa de Beauregard les a racontés plusieurs fois.