CHAPITRE DOUZIEME
On ne pouvait mieux exprimer l'omnipotence, à ce moment-là, du vainqueur de Solférino, et la flétrissure qu'il préparait à sa mémoire. Non- seulement, en efîet, il désorganisait la défense dont il était censé assumer sur lui-même le soin et la responsabilité; non-seulement il trompait la cour de Rome et lui inspirait une fausse sécurité, comme si son dessein eût été de pousser plus sûrement La Moricière dans les pièges de Gialdini; mais il paralysait le bon vouloir des puissances sincèrement amies du Saint-Siège.
L'empereur d' Autriche, François-Joseph, s'attendait depuis un mois à l'invasion de l'Etat pontifical; il ne fut donc pas pris au dépourvu. Ses divisions du Mincio étaient sur pied de guerre, et il suffisait d'un ordre pour leur faire passer le fleuve et les lancer sur le territoire piémontais. Cet ordre fut signé.
Mais avant de l'envoyer, et de prendre sur lui cette responsabilité immense, le jeune empereur, qui s'était mal trouvé d'avoir cédé trop vite, en 1859, aux entraînements de son ardeur chevaleresque, crut devoir réunir ses ministres et ses principaux généraux.
Prenant le premier la parole, il exposa avec netteté la nouvelle
nouvelle télégraphique Havas, du 29 octobre, donnât à entendre le contraire. Il a seuleaieut prétendu, dans une note au cardinal Antonelli, le 25 octobre, « qu'il n'avait jamais été question de faire la guerre au Piémont. » Mais alors de quoi était-il donc question?...
Chose difficile à croire et cependant certaine , la fameuse dépêche était nonseulement authentique, mais sincère, et son expéditeur y fut trompé tout le premier. Voici comment. Lorsque MM. Thouvenel et Billault apprirent l'invasion piémontaise, Napoléon III était à Marseille, prêt à s'embarquer pour l'Algérie. Il n'avait laissé aucune instruction. Les deux ministres, pris au dépourvu, en réclamèrent vainement par le télégraphe. L'empereur s'embarqua sans répondre. Ce fut alors que, ignorant sa pensée secrète, ils télégraphièrent, à tout hasard , dans le sens qui leur parut le plus conforme à sa pensée officielle ; sauf , plus tard , à dénaturer la valeur du télégramme et à l'expliquer comme ils pourraient.
Quaad M. de Gramont se vit désavoué, à la face de l'Europe, son devoir était tout tracé : il devait donner sa démission. Mais les hommes de caractère étaient rares dans la diplomatie du second Empire.
C'est ce même duc de Gramont qui, ministre des affaires étrangères dix ans plus tard, n'eut pas le courage de déplaire au Maître en démentant une prétendue injure du roi de Prusse, et laissa l'opinion égarée applaudir à la fatale guerre de 1870. Ce fut son châtiment, celui de l'Empereur — hélas! et celui de la France!
situation que faisait à l'Autriche la violation de traités récents , et l'obligation où il se trouvait de s'y opposer par les armes. Son devoir de catholique y était engagé aussi bien que son honneur et son intérêt de souverain. Dieu semblait, du reste, avoir aveuglé la Révolution , et l'invasion était tellement odieuse, que le Piémont ne trouverait pas un allié : « Je viens de signer, ajouta-t-il, l'ordre d'entrer demain en Lombardie. J'y ai joint un manifeste à l'Europe, où je déclare vouloir respecter et faire respecter le traité de Zurich. La Lombardie ne m'appartient plus, je l'ai cédée, et je ne reviens point sur ma parole; mais je réclame que les clauses qui sont onéreuses à l'Autriche ne soient point seules exécutées ; je revendique les droits incontestables de mes cousins de Florence, de Parme et de Modène, indignement spoliés par un des cosignataires et garants du traité; j'exige enfin qu'on respecte la neutralité du Pape et l'intégrité de son territoire, car le Pape est mon allié comme souverain , et comme chef de l'Eglise il est mon Père. La flotte de Trieste ira en même temps croiser devant Ancône. »
Un profond silence suivit ce noble langage. Des signes de doute avaient accueilli, dans l'attitude de plusieurs des assistants, cette affirmation du jeune empereur, que la brutalité de l'agression piémontaise suffisait pour que personne n'osât faire cause commune avec elle. Le comte de Thun se leva enfin. Après avoir reconnu la justice trop évidente des griefs de l'Autriche et admiré la résolution virile de son empereur, il exposa les périls de tous genres que cette résolution allait faire naître. L'armée n'avait pas comblé ses vides ; les blessures de Magenta et de Solférino saignaient encore. La France passerait de nouveau les Alpes, et la Révolution , loin d'être étouffée^ serait plus menaçante que jamais.
— Eh bien , interrompit François-Joseph , si ma couronne doit être brisée, j'aime mieux qu'elle le soit sur les marches du Vatican , en défendant la justice et la religion^ qu'aux portes de Vienne ou de Presbourg par les mains de l'émeute.
— Sire, reprit le comte de Thun, soit aux portes de Presbourg, soit à celles du Vatican, vous nous trouverez toujours à vos côtés, prêts à vaincre ou à succomber noblement avec vous ; mais laissez-