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CHAPITRE DOUZIÈME. im

moi vous répéter qu'il ne s'agit pas uniquement d'engager la lutte contre la Révolution doublée du roi de Sardaigne. Si la France se lève de nouveau derrière eux, qui se lèvera derrière nous? Où sont nos alliances en cas de revers? Nous avons trop cruellement éprouvé l'année dernière que nous n'en avons pas, et que la Prusse est d'accord avec la France. Et si la guerre se prolonge , si la Révolution jette dans les bras de la Russie la Hongrie et nos provinces slaves, dans les bras de la Prusse nos pays allemands , que deviendra le grand empire catholique d'Allemagne? Votre Majesté n'aura-t-elle pas hâté, sans le vouloir, l'assouvissement des convoitises mal dissimulées qui épient de toutes parts notre ruine , et le triomphe soit du protestantisme, soit du schisme grec?

François-Joseph répliqua par un tableau saisissant des périls non moins sérieux que le triomphe de la révolution italienne ferait courir à la tranquillité et à l'intégrité de l'empire ; il fît prévoir combien précaire deviendrait la domination autrichienne à Venise, et combien il serait impossible de préserver longtemps les derniers débris de l'Etat pontifical, une fois que le roi de Piémont disposerait de tout le reste de la Péninsule. En différant la lutte, on ne l'éviterait point; on risquerait seulement d'avoir à l'entreprendre plus tard contre un usurpateur consolidé par le temps, et avec une moins éclatante évidence de bon droit.

Mais les embarras du présent préoccupaient ses conseillers plus que ceux de l'avenir. Abandonné par ses ministres, resté seul de son avis, François-Joseph se résigna, après deux heures entières de discussion, à rapporter l'ordre qu'il venait de signer.

La flotte continua à demeurer à l'ancre dans le port de Trieste, d'où elle put entendre quelques jours après le bombardement d'Ancône, et l'armée du Mincio s'immobilisa frémissante dans son quadrilatère en attendant que l'unité italienne, devenue une réalité, se coaUsât avec la Prusse pour l'en expulser.

Dans le même temps, le 13 septembre, M. Thouvenel écrivait au baron de Talleyrand, ministre de France à Turin :

« L'Empereur a décidé que vous quittassiez immédiatement Turin , afin de témoigner ainsi de sa ferme volonté de décliner toute

solidarité avec des actes que ses conseils', dictés par l'intérêt de l'Italie, n'ont malheureusement pu prévenir. »

Sauf les Piémontais et peut-être les ministres autrichiens, il n'y eut personne en Europe qui , ayant connaissance de ce document et de la dépêche de M. de Gramont au consul d'Ancône, ne crût à une rupture imminente, pour ne pas dire consommée déjà, entre Napoléon et Victor-Emmanuel. La Moricière, avec son caractère droit et loyal, y fut trompé comme les autres. Il écrivit à la hâte à M^' de Mérode d'&nvoyer des farines dans Ancône, où il se proposait de s'enfermer, n'ayant pas eu le temps de se préparer à livrer bataille en rase campagne : « Je suis sans inquiétude sérieuse pour l'Ombrie, ajouta-t-il; je la laisse à défendre à la France. J'espère que le général de Goyon ne se bornera pas à garder les murs de Rome, et qu'il empêchera tout au moins l'invasion du côté de Naples et par la vallée d'Orvieto. Si les Français veulent de suite prendre garnison à Viterbe, Velletri et Orvieto, ce sera déjà quelque chose. J'ai le ferme espoir que la France finira par intervenir. »

En fait , les déclarations de Napoléon III , comme les dépêches des Thouvenel et des Gramont, n'étaient que des paroles, des « papiers diplomatiques, » selon l'appellation dédaigneuse de Gialdini. Napoléon se proposait uniquement de faire prendre patience à l'opinion publique indignée, et de ménager aux Piémontais le bénéfice du fait accompli. Comment en douter lorsqu'on le voit , si peu de temps après, prendre officiellement sous son patronage l'œuvre née de la coupable agression contre laquelle il avait protesté si haut ? Faible ou fourbe, ou il fut complice, et joua une comédie concertée d'avance ; ou bien, sincère dans ses menaces, il ne les fit que dans l'espoir d'intimider la Révolution , et il recula au moment d'agir, quand il fut bien certain qu'elle s'en moquait. Terrible alternative pour la mémoire d'un homme qui eut l'honneur de gouverner la France, la nation chevaleresque par excellence, et terrible leçon pour cette nation elle-même, qui eut la folie de s'abandonner à lui pendant vingt ans : ses amis en sont réduits à démontrer qu'il fut lâche, s'ils veulent empêcher qu'on ne croie à sa trahison !

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