CHAPITRE TREIZIEME
Pimodan avait été blessé au visage, il conservait néanmoins son commandement. Je reconnus que ses deux bataillons et demi n'étaient pas suffisants pour enlever la seconde position. J'envoyai chercher les deux bataillons de réserve..., et ordonnai à la cavalerie de passer la rivière, et de suivre sur notre flanc droit la marche de nos colonnes. Pendant ce temps, l'ennemi ayant essayé de nous déborder des deux côtés..., le major Becdelièvre réunit ce qui lui restait de son bataillon, s'élança sur les tirailleurs et les força à se replier dans le bois d'où ils étaient sortis, ->
Mais malgré ces glorieux épisodes, l'excessive infériorité du nombre et de l'artillerie rendaient la victoire impossible. Pimodan tomba, mortellement blessé, par derrière et par la main d'un traître, la Révolution ayant pris soin de faire enrôler des siens parmi les volontaires pontificaux (1). Soit panique calculée et faux bruits répandus par ces traîtres au moment décisif, soit émotion inévitable parmi des soldats dont la plupart n'avaient jamais vu le feu, les Suisses, qui formaient la réserve, prirent la fuite et se débandèrent, sans avoir entendu siffler une balle. D'autres, Italiens ou Allemands pour la plupart, suivirent ce triste exemple. L'artillerie n'étant plus soutenue, craignit d'être prise et recula; mais au lieu de gagner la route d'Ancône, elle se retira sur Lorette, où elle devait tomber inévitablement au pouvoir de l'ennemi. La Moricière, toujours calme au miheu de ce désordre, se multipliait, aussi bien que ses aides de camp, MM. de Maistre, de Lorgeril, de Robiano, de France et de Montmarin, pour essayer de diriger cette retraite précipitée. Ses ordres, ou ne parvenaient plus, ou n'étaient plus exécutés. Alors, comme c'était son habitude en Afrique, il pousse à cheval, seul, à cent pas des lignes, pour juger de la situation, rejoint son état-
(1) L'assassiQ était un soldat nommé Brambilla. (Mémoires secrets du xix« siècle, par M. de Beaumont Vassy.) Après la bataille , ce Brambilla passa au camp de Cialdiui. Il fut nommé maréchal des logis de carabiniers à Milan, et décoré, par Victor-Emmanuel, de la médaille pour la valeur militaire.
Après tout, on avait bien donné la croix des saints Maurice et Lazare à Cerletti qui, à Modène, avait fait traîner la corde au cou, sur la place publique, et décapiter le colonel Anviti. On avait bien ratifié un décret de Garibaldi pensionnant la mère du régicide napolitain Agésilas Milanol
major, essaie encore d'entraîner les fuyards, et quand tout est perdu, exécute avec quarante-cinq chevaux et une centaine de fantassins seulement, le projet qu'il ne peut plus exécuter avec son armée. Il se dirige sur Ancône, qu'une escadre piémontaise était déjà en train de bombarder, et y parvient à cinq heures du soir.
Les braves franco-belges se sacrifièrent pour sauver le reste de l'armée. Ils tinrent dans la ferme occupée, aussi longtemps qu'ils eurent des munitions. Les champs et les haies environnantes se couvrirent de morts et de blessés piémontais, mais eux-mêmes furent tous tués ou pris.
Paul de Parcevaux, Edme de Montagnac, Arthur de Ghalus, Hyacinthe de Lanascol, Alfège du Baudier, Joseph Guérin, Georges d'Héliand, Félix de Montravel, Alfred de la Barre de Nanteuil, Thierry du Fongeray, Léopold de Lippe, Gaston du Plessis de Grénédan, Raoul Dumanoir, Lanfranc de Beccary, Alphonse Ménard, Guelton, Rogatien Picou, Anselme de Puisaye, Georges Myonnet, nobles jeunes gens que je regrette d'avoir nommés, parce que je ne puis nommer avec eux tous leurs compagnons de martyre, étaient tombés morts ou mourants, et leurs membres habitués aux délices de la vie eurent, durant toute une nuit, la terre froide pour lit de repos. Glorieuse poignée de Français, victimes volontaires de l'honneur et de la foi, puisse leur dévouement racheter les défaillances officielles de leur patrie, et leur sang efi'acer, dans nos annales, cette page honteuse de 1860 (1)!
(1) Le vicomte de Poli, qui guérit de ses blessures, raconte qu'un général piémontais — ce n'était pas Cialdini — s'écria, après avoir parcouru les noms des prisonniers français : « On dirait une liste d'invitation à la cour de Louis XIV, un jour de bal. «
La ducbesse de Parme, assez bon juge en fait de courage et de loyauté pour être entendue même après Cialdini, avait dit de la petite armée catholique, en parlant à un jeune homme de sa cour : » Allez, Monsieur, allez servir un saint sous les ordres d'un héros. »
Mais l'exemple magnanime de la marquise de Pimodan mérite surtout d'être conservé' par l'histioire. Dès qu'on connut autour d'elle ce qui s'était passé à Castelfidardo, son amie, la duchesse de Fitz-James, vint la voir. Elle la trouva occupée à écrire : « A qui écrivez -vous? demanda-t-elle. — A mon mari. — N'écrivez point : la lettre ne parviendrait pas. — Et pourquoi, je vous prie? — Il est prisonnier? — Prisonnier? c'est impossible, je le connais trop bien : il