CHAPITRE TREIZIÈME
Gialdini annonça sa victoire par un bulletin digne d'elle. Il y disait :' (( Tous les blessés de l'ennemi, parmi lesquels le général de Pimodan, qui dirigeait la colonne d'attaque, sont en mon pouvoir, et de plus un nombre considérable de morts. » Une hyène ou un chacal n'eut pas rédigé ce bulletin autrement. Mais comme il y manquait une insulte personnelle à l'adresse du héros français, dès le lendemain Gialdini s'empressa de télégraphier, dans un deuxième bulletin : « La Moricière, suivi de quelques cavaliers, s'est enfui du champ de bataille, et, suivant les routes de la marine par les gorges du Conero , il est parvenu à gagner Ancône. Tous les prisonniers et les troupes qui ont capitulé sont indignés de sa conduite. »
Peu importait au noble vaincu de n'avoir pas été compris d'un vainqueur qui venait de triompher à huit contre un, et qui ne respectait aucune des lois de la guerre. Il s'agissait de faire son devoir jusqu'au bout, et de tenir aussi longtemps que possible dans une place à peine ébauchée et qui, sans son arrivée, eût probablement capitulé dès le premier coup de canon.
Le gouverneur civil d' Ancône, comte de Quatrebarbes, n'avait rien négligé depuis quelques jours pour approvisionner la garnison et les habitants ; mais, pris au dépourvu, et trompé un moment par la dépêche de M. de Gramont au consul de France, le temps et l'argent lui avaient également manqué, pour que cet approvisionnement fût complet. Le général de Gourten et le colonel Kanzler y étaient entrés le 13 et le 1-4 avec de petites colonnes. Le lieutenant d'artillerie Uhde rejoignit également, sur une barque de pêcheurs, avec une quarantaine d'hommes et deux pièces de sa section; après avoir combattu jusqu'au soir près de la ferme où était tombé Pimodan , il avait pris le chemin de la mer (1). Leur arrivée et celle de La Moricière
est mort! » La visiteuse avoua par son silence. La marquise apprenant ainsi son veuvage, tomba à genoux, pleura et pria pour le défunt. Puis tout d'un coup, se relevant et attirant avec passion contre son sein l'ainé des deux fils que lui laissait ce glorieux soldat, elle le contempla un instant à travers ses larmes et s'écria : « Tu seras soldat! «
(l) Parmi les rares combattants de Castelfidardo qui réussirent encore à pénétrer dans Ancône le lendemain et le surlendemain de la bataille , il faut
porta le nombre des soldats valides à 4,200; c'était peu pour le service d'une place dont les ouvrages présentaient plus de sept kilomètres de développement. Les réparations aux forts n'étaient pas toutes terminées; les chemins couverts manquaient encore, et les glacis, presque partout, restaient encombrés de vignes, de mûriers et de maisons qu'on n'avait pas eu le temps d'abattre. Les remparts étaient défendus par 18 pièces de 36, et 117 de calibre moindre, dont 18 envoyées tout récemment par l'empereur d'Autriche (1), plus 14 pièces de campagne; il en manquait 20 pour compléter ce qu'on nomme l'armement de sûreté. Les Piémontais, au contraire, avaient
citer le jeune Roger de Terves, officier d'état-major de La Moricière, et le marquis Lepri, patricien romain, chef d'escadron de dragons pontificaux.
Roger de Terves arriva dans une petite barque, en rasant la côte, sous le feu des croiseurs piémontais. Il courut au palais de la Délégation : « Me voici, s'écria-t-il, mon général; je n'ai pas voulu être prisonnier ni séparé de vous. — Comment avez-vous pu me rejoindre, mon cher Roger? reprit La Moricière en l'embrassant avec une vive émotion; je vous croyais perdu! — Mon général, j'ai montré à un pêcheur mon revolver et ma bourse; il a choisi ma bourse. >'
La mélancolique figure du marquis Lepri resta toujours voilée de tristesse depuis Castelfidardo. Vainement le général cherchait à le consoler par de bonnes paroles : « Mon cher Lepri, lui disait-il, est-ce que je ne verrai plus un sourire sur vos lèvres, vous qui avez si courageusement combattu près de moi, et qui faites tous les jours bon marché de votre vie? — Merci, mon général, mais plût à Dieu que je fusse mort avant d'avoir vu mon escadron abandonner le champ de bataille! »
(1) M. de Quatrebarbes raconte qu'il fit placer ces 18 pièces sur la batterie du Môle, que commandait le lieutenant Westminsthal. « J'avais, dit-il, un sincère attachement pour cet officier qui devait, quelques jours après, dans cette même batterie, trouver une mort héroïque. Il me rencontra le lendemain et m'aborda en me disant : « Vous savez, mon cher comte, que je viens de recevoir ma fiancée ; venez la voir à la fin de la semaine , vous verrez comme elle est belle; elle aura ses colliers de perles et de diamants, ses bijoux d'or fin et sa robe de mariée. J'ai juré de lui rester toujours fidèle, et je saurai tenir mon serment. » Je compris à l'instant ce poétique langage ; les yeux du vaillant officier brillaient de tout l'éclat du plus saint enthousiasme, la joie adoucissait les traits de sa rude et martiale figure ; je lui serrai la main avec effusion et presque les larmes aux yeux. Je ne sais quelle triste pensée se mêlait au bonheur que m'inspirait ce pur et naïf dévouement. Peu de jours après, je visitai la batterie; les canons brillaient sur leurs affûts; les gargousses, les boulets, les mèches, les leviers, les écouvillons, tout était à sa place; et le poétique et chevaleresque enfant de la Germanie courait, riait en m'expliquant les moindres détails et répétant sans cesse, avec une joie d'enfant : « N'est-ce pas que ma mariée est bien belle? » (Souvenirs d'Ancône.)