CHAPITRE TREIZIEME
sur terre Gialdini et toutes ses forces, sur mer la flotte de l'amiral Persano formée de onze gros navires et portant plus de 400 bouches à feu, dont un grand nombre, rayées, lançaient à plus de 3,000 mètres des boulets de soixante-trois kilogrammes. La Moricière l'avait prévu. « Je suis, disait-il à M. de Quatrebarbes^ dans la position d'un homme qui se bat à cent cinquante pas, avec un pistolet, contre un adversaire armé d'une carabine. »
Les amis que les assiégeants comptaient dans Ancône se montraient fort arrogants et, toujours bien informés, ne cessaient de répéter que^, d'après les nouvelles reçues par eux du camp de Gialdini, les Français ne bougeraient pas et laisseraient s'accomplir l'invasion. Le délégat lui-même prêtait l'oreille à ces bruits et trouvait inutile de résister quand on était sûr d'être obligé de poser les armes au bout de quelques jours. La Moricière pensait autrement. Il considérait l'effusion du sang comme une protestation nécessaire, la plus éloquente, la plus efficace des protestations. D'ailleurs, il espérait toujours dans les puissances catholiques, et la prolongation de la défense aurait pour effet inévitable, pensait-il, de les forcer à se décider.
Persano avait ouvert le feu le 18, et l'avait continué sans interruption les journées suivantes. Ce ne fut cependant que le 22 qu'il songea à envoyer un parlementaire pour notifier le blocus du port. 11 est vrai que son gouvernement avait fait mieux, en oubliant de notifier la déclaration de guerre. La garnison perdait chaque jour de 20 à 80 hommes mis hors de combat, du côté de l'escadre seulement. Les habitants souffraient aussi beaucoup, et les lamentations des parents des victimes, exploitées par les partisans secrets que l'ennemi comptait dans la place, ne contribuaient pas à relever le moral des défenseurs. Le 23 le bombardement redoubla d'intensité, et l'armée de terre joignit son feu à celui de l'escadre. Le 26, une tentative d'assaut fut repoussée. La Moricière avait ordonné de laisser avancer l'ennemi jusque sur le haut du glacis et de ne tirer que lorsqu'on verrait les premiers assaillants dans le fossé. Ceux-ci attaquèrent avec fureur, et les plus hardis descendirent jusqu'au pied des escarpes; mais alors un feu terrible les assaillit de la
lunette et des forts qui la soutenaient, et ils se retirèrent en désordre. Ils essayèrent bravement de se reformer derrière les haies elles maisons; les boulets et les obus des pontificaux les eu délogèrent enfin.
Cependant La Moricière s'étonnait de n'avoir pas encore de nouvelles du général de Goyon; il disait, le 24, au comte de Quatrebarbes : « Si Goyon n'a pas perdu de temps après la résolution prise par l'empereur, il doit être en marche depuis plusieurs jours. J'ai reçu d'autre part une lettre presque officielle de Trieste. L'archiduc Maximilien commande la flotte autrichienne, impatiente de se battre. Nous verrons demain matin, j'espère, la fumée de ses vapeurs. » Et la confiance de l'état-major égalait celle du général. On se reprenait chaque soir aux illusions de la veille, malgré les affirmations ironiques des révolutionnaires de la ville, qui s'en allaient répétant tout bas dans les cafés et j usque dans la garnison, ce que Gialdini avait proclamé tout haut.
Le bombardement durait depuis dix jours. De Venise, des îles de la Dalmatie, de Trieste même, on entendait le canon, et pas une voile amie ne se montrait qui manifestât l'intention de communiquer avec les assiégés. Cette lutte prolongée n'avait pas même le privilège d'attirer les navires que les grandes puissances neutres envoient ordinairement pour protéger leurs consuls et leurs nationaux, et offrir leurs services aux femmes, aux enfants, et aux habitants qui veulent fuir le théâtre du carnage.
D'où provenait cet isolement et comment expliquer cette abstention extraordinaire, quand l'indignation des honnêtes gens était unanime partout, non-seulement dans les pays cathohques, mais dans la presse protestante? quand, pour ne citer que les deux organes principaux de cette dernière, la Kreutz- Z eitung prussienne {Gazette de la Croix), remerciait les soldats du Pape d'avoir su mourir pour la cause commune des rois, s'abandonnant eux-mêmes, et que le Times, reprochant à M. de Cavour de n'avoir pas su comprendre <( qu'une conduite franche et honorable n'était pas incompatible avec le patriotisme, » lui appliquait ces paroles de Manin, qui sont la condamnation de toute l'histoire piémontaise sous Victor-