CHAPITRE TREIZIEME
Emmanuel: « Des moyens que le sens moral repousse, même quand ils sont matériellement profitables, portent un coup mortel à une cause. Aucune victoire ne mérite d'être mise en balance avec le mépris de soi-même. » L'explication n'est que trop claire. Le 25 septembre, pendant le bombardement d'Ancône, les trois souverains du Nord, les seuls qui, avec Napoléon III, auraient pu oser prendre efficacement la défense du droit public des nations, étaient réunis à Varsovie, et Napoléon III leur présentait un mémorandum par lequel il s'engageait à abandonner le Piémont dans le cas où il attaquerait Venise; mais « il présupposait, ajoutait-il, que les puissances allemandes se renfermeraient, elles aussi, dans une attitude d'abstention, » et ne fourniraient aucun prétexte à une agression italienne contre l'Autriche.
Détournons les yeux de ces hypocrisies diplomatiques pour les reposer sur un spectacle cruel, mais plus honorable à l'humanité. « Le 28 à midi, raconte La Moricière, les frégates piémontaises se dirigèrent vers les batteries du môle et de la lanterne, et commencèrent contre elles un combat à outrance en se relevant les unes les autres. Le lieutenant Westminsthal et le sous-lieutenant Délia Piana , qui commandaient ces batteries , déployèrent une intrépidité au-dessus de tout éloge... La batterie barbette fut bientôt désemparée, et le plus grand nombre de nos canonniers tués ou blessés; le reste se réfugia dans la batterie basse. Tournant alors les batteries du môle, une des frégates les prit à revers. Nos canonniers tournèrent leurs pièces et combattirent à découvert. Quelques volées de mitraille et deux bordées de la frégate eurent bientôt démonté les pièces et mis bon nombre d'hommes hors de combat. Les autres malgré leur bravoure, durent suivre ceux de la barbette et rentrer dans la batterie casematée, qui seule était tenable en ce moment. Cette batterie avait neuf pièces, et comme les frégates ne l'attaquaient que sur une face, trois pièces seulement pouvaient répondre à leur feu. Leurs énormes projectiles, à 400 ou 500 mètres, démolissaient rapidement les murs, et accroissaient à chaque instant la largeur des embrasures. Bientôt la mitraille devint presque aussi redoutable dans la batterie casematée qu'elle l'avait été sur la
barbette. La frégate qui attaquait en tête, jugeant de son incontestable supériorité, s'approcha à moins de 250 mètres.
» Alors une de nos pièces fut brisée par un obus de 80. Les hommes qui la servaient furent tous mis hors de combat. Sur cent vingt canonniers défendant cette partie de nos remparts, il en restait à peine de quoi servir les deux pièces qui faisaient feu; les blessés faisaient le service des munitions. La frégate reçut plusieurs boulets qui l'endommagèrent sérieusement. Le lieutenant Westminsthal , avecla poignée d'hommes qui lui restait, voulait s'ensevelir sous les ruines de sa batterie. Il pointait lui-même une de ses deux dernières pièces , lorsqu'il fut frappé à mort par un coup de mitraille. Cette lutte inégale avait duré une heure et demie ; mais elle devait bientôt finir.
» Un des obus ennemis, entrant dans la batterie par une des embrasures agrandies, pénétra dans un des magasins à poudre et fit sauter les batteries. Le quai fut fortement endommagé, et les murs auxquels était attachée la chaine du port ayant été renversés , toutes les défenses du port se trouvèrent détruites.
» Une brèche de 300 mètres était ouverte au corps de la place. L'ennemi pouvait débarquer sur le quai et nous enlever d'assaut, sans que nous pussions l'en empêcher. Je fus obligé d'arborer le pavillon blanc sur la citadelle; tous les forts répétèrent ce signal. J'envoyai immédiatement le major Mauri à bord du vaisseau amiral pour traiter de la capitulation. Il était quatre heures et demie du soir. Le feu cessa de part et d'autre. »
Cialdini et Fanti commirent alors un de ces actes qui eussent achevé de déshonorer le drapeau de leur pays , s'il avait pu l'être davantage : (( Pendant que les conditions de la capitulation se discutaient, raconte M. de Quatrebarbes , à qui La Moricière s'en réfère pour ce fait , l'armée de terre , furieuse d'avoir été repoussée et de n'avoir en quelque sorte rien fait pour contribuer à la prise de la ville, recommença le feu sur toute la ligne. Le bombardement et la canonnade ont duré depuis neuf heures du soir, le 28, jusqu'à neuf heures du matin le lendemain 29, malgré l'envoi de parlementaires , malgré les sonneries annonçant la cessation du feu , malgré