CHAPITRE TREIZIÈME
giilière interprétation fut agréée par la jurisprudence ministérielle, et l'on eut ce spectacle incroyable d'un pays repoussant de son sein ceux de ses enfants qui servaient la même cause que son armée , et laissant faire ceux qui servaient la cause contraire.
Le gouvernement redoubla de sévérité dans la répression des allusions politiques faites du haut de la chaire; mais les évêques ne se laissèrent pas intimider et comme, après tout , ils sont inamovibles, on n'osa pas élever la répression jusqu'à eux. M^"" Pie, évêque de Poitiers, monta en chaire le dimanche qui suivit la bataille : « Mes frères, dit-il, vous attendiez tous de moi que je parlerais aujourd'hui dans ma cathédrale. Il est dans les habitudes de l'Eglise de savoir honorer ses défenseurs et de porter le deuil de ses morts. Et parce que, par une responsabilité que je ne décline point , j'avais encouragé et béni le départ de plusieurs de ces jeunes volontaires, je rougirais de moi à cette heure si, retenu par les appréhensions d'une prudence pusillanime, je ne leur apportais l'hommage de mon admiration avec celui de mes prières. Vos sympathies sont acquises d'avance à ma parole. Si elle devait blesser quelques oreilles, j'en serais affligé; mais, par la grâce de Dieu, le pays que nous habitons se nomme la France, et ce nom permet toujours, ou plutôt il commande la franchise. »
A défaut de l'immortalité qu'on espère de la victoire, les vaincus trouvèrent l'immortalité que Téloquence donne à ceux qu'elle célèbre. Tant qu'on appréciera, dans la patrie de Fénelon et de Bossuet , le grand art de la parole, on lira les oraisons funèbres de La Moricière par M^"" Pie et par M^' Dupanloup , et les pages sublimes inspirées par les morts de Castelfidardo à M^'' Gerbet, évêque de Perpignan , à M^' Plantier, évêque de Nîmes, et à d'autres encore.
(( Ils sont tombés pour nous défendre, s'écria prophétiquement le docteur Manning , successeur du cardinal Wiseman sur le jeune et déjà illustre siège de Westminster; la cause pour laquelle ils sont tombés est notre propre cause. Aveugles ceux qui ne verraient pas que ce qu'on a commencé contre la tête sera bientôt entrepris contre tous les membres ; que les attaques s'étendront rapidement du centre aux extrémités ; que la tyrannie révolutionnaire et le despotisme du pouvoir civil voudront établir en détail et en tout lieu la
domination qu'ils essayent sur la volonté et sur la personne du Saint-Père... Nous assistons au prélude d'une nouvelle ère de lois pénales contre la liberté de l'Eglise : c'est donc pour nous qu'ils ont donné leur vie... Ils sont morts au milieu des malédictions du monde, comme moururent les martyrs dans l'amphithéâtre, aux cris de : « Les Chrétiens aux lions! Christianos ad leones/n et en présence de milliers de spectateurs appartenant à la famille impériale, aux familles patriciennes, sous les yeux de ces voluptueuses dames romaines, de ces multitudes avides de sang et surtout de sang noble et juste. Ainsi est mort Celui qui est plus grand que les martyrs, au milieu des injures des Pharisiens et des sarcasmes de la foule. C'est pourquoi il est glorieux de mourir pour une cause que le monde ne veut ni ne peut comprendre. S'ils étaient morts pour défendre des établissements de commerce contre les indigènes de quelque pays lointain, ou pour repousser les attaques d'un voisin , ou pour maintenir l'intégrité de l'empire ottoman , le monde les aurait compris et glorifiés, comme il a fait pour les combattants de l'Aima et d'Inkermann; mais se faire tuer pour l'indépendance du souverain Pontificat, s'immoler pour la liberté des consciences chrétiennes et des générations futures, voilà ce que le monde ne comprend pas; et- voilà pourquoi nous les proclamons grands et glorieux entre tous les morts... »
M^"" Pie, obligé de rentrer en lice quatre mois après, pour réfuter une nouvelle brochure semi-officielle : La France, Rome et l'Italie, et essayer de prévenir de nouvelles iniquités, ne craignit pas de formuler ce terrible avertissement qui fut traité de séditieux , mais que l'histoire a confirmé déjà comme une sentence :
« Pilate pouvait sauver le Christ , et sans Pilate on ne pouvait mettre le Christ à mort. Le signal ne pouvait venir que de lui : Nobis non licet interfîcere, disaient les Juifs... Lave tes mains, ô Pilate; déclare-toi innocent de la mort du Christ. Pour toute réponse nous dirons chaque jour, et la postérité la plus reculée dira encore : Je crois en Jésus-Christ, le Fils unique du Père, qui a été conçu du Saint-Esprit, qui est né de la Vierge Marie, qui a enduré mort et passion jous Ponce Pilate : Qui passiis est sub Pontio Pilato. »