CHAPITRE QUATORZIÈME
jusqu'à quel point la politique de Napoléon III avait l'assentiment de la France, et si c'était bien un délire national que cette étrange aberration qui poussait à violer tous les droits pour le plaisir de former l'unité italienne et de préparer l'unité allemande.
Il devint évident, dès les premiers discours, que toute la gauche révolutionnaire donnait avec ardeur dans ce travers fatal. Ni le prince Napoléon qui la représentait au Sénat, ni le groupe des Cinq au Corps législatif (1) ne montrèrent le moindre souci de patriotisme, non plus que de la vérité historique. La haine de la papauté les aveuglait. En compensation, malgré la complète absence du parti légitimiste, et celle des deux principaux orateurs catholiques, MM. de Montalembert et de Falloux, qu'une coalition du pouvoir et de la révolution avait fait échouer aux élections précédentes, bon nombre des partisans les plus dévoués de l'empire firent preuve d'une liberté de langage et d'une clairvoyance politique auxquelles on avait cessé d'être habitué. Au Sénat, le général Gémeau, l'amiral Romain-Desfossés, le vicomte de Suleau, le duc de Padoue et M. Le Verrier présentèrent en faveur de la papauté temporelle, un amendement explicite qui, repoussé par le gouvernement, rallia néanmoins soixante voix contre soixante dix-neuf. Au Corps législatif, MM. de Flavigny, Kolb-Bernard, Plichon, le comte de Ségur- Lamoignon, le vicomte Anatole Lemercier, et surtout M. Emile Keller, rivalisèrent d'éloquence, de courage civique et de bon sens. Les ministres Baroche et Billault eurent beau déployer en sens contraire toutes les ressources de leur talent : au moment du vote approbatif de sa conduite en Italie, le gouvernement n'obtint que cent soixante et une voix contre quatre-vingt-onze.
Pour des hommes habitués à recueilhr l'unanimité absolue au Sénat et la presque unanimité au Corps législatif, des minorités aussi imposantes avaient une écrasante signification. Renouvelées tous les ans, à peu près dans les mêmes proportions, jusqu'à la fin de l'empire, ces minorités démontrèrent jusqu'à l'évidence combien la
(1) Oa appelait ainsi les seuls députés qui fissent au gouvernement impérial une opposition systématique et révolutionnaire. C'étaient MM. Jules Favre, Ernest Picard , Hénon , Emile Ollivier et Darimon.
déplorable politique de la deuxième moitié de ce règne fut personnelle à Napoléon III, et combien peu le cœur du pays était avec elle, en dépit des excitations de la presse irréligieuse, alors toute puissante. La démonstration devenait plus frappante encore les jours où le gouvernement faisait volte-face et, se retournant contre MM. Jules Favre et Emile Ollivier qui réclamaient l'évacuation immédiate de Rome, conviait les députés à réprouver avec lui les convoitises persistantes de la Révolution. Alors la majorité se retrouvait compacte, et quant aux opposants, ils étaient cinq.
Napoléon III affecta de dédaigner ces avertissements. Il était alors tout entier à la Vie de César, qu'il se disposait à publier. « Il ferait mieux de s'occuper de la sienne, » disait à ce propos M. dePersigny, ministre de l'intérieur, qui, du reste, ne contribua pas peu à accroître les forces de la révolution, par la manière dont il dirigea les élections de 1863.
En effet. Napoléon III avait beau se renfermer personnellement dans ses habitudes d'impassibilité : son dédain pour les protestations des catholiques n'était qu'apparent, et son irritation secrète perçait dans tous les actes de sa politique intérieure. Non content d'écarter de ses conseils tous ceux de ses amis qui n'étaient pas en même temps les partisans de l'unité italienne, il les fît combattre partout par ses préfets devant le suffrage universel, même quand il ne s'agissait que d'élections départementales ou municipales. On autorisa les journaux et les autorités locales à tout entreprendre contre le clergé ; on multiplia contre les évêques les appels et les sentences comme d'abus ; plusieurs d'entre eux furent frappés d'une espèce d'excommunication civile , de telle sorte qu'un fonctionnaire ne pouvait leur faire une simple visite de politesse sans encourir les répressions administratives, et qu'on vit à Orléans, par exemple, lorsque M^^'Dupanloup avait annoncé qu'il assisterait à une cérémonie civile, tout le monde officiel s'empresser aussitôt, par ordre supérieur, de s'abstenir d'y paraître, à l'exception cependant de la magistrature, seule assez indépendante pour se permettre un peu de courage. M. de Persigny, ministre de l'intérieur, alla jusqu'à frapper les catholiques dans la personne des pauvres. Il supprima