CHAPITRE QUATORZIÈME
protestèrent, au nombre de près de quatre-vingts, que la violence seule avait pu les retenir, trois cent vingt-trois cardinaux, patriarches, archevêques et évêques, plus de quatre mille prêtres et cent mille fidèles étrangers à Rome s'y trouvèrent réunis. De pauvres curés des montagnes des Alpes, trop pauvres chacun en particulier pour les frais du voyage, se cotisèrent pour envoyer quelques-uns d'entre eux au nom de tous. Les nombreux navires se dirigeant sur Givita- Vecchia, ressemblaient à autant de couvents ; ils se détachaient des ports de France, d'Espagne, d'ItaUe, en invoquant l'étoile de la mer : Ave, maris Stella, et des masses de peiTiDle leur répondaient du rivage, car les cœurs de tous partaient avec eux.
Du jour de l'Ascension à celui de la Pentecôte, Rome fut dans une fête perpétuelle. Les préoccupations de la politique étaient bien loin ; il n'y avait plus que des préoccupations religieuses. Les places publiques se transformaient peu à peu en bivouacs. Les contadim, les paysannes de la campagne romaine, avec leurs mezzan" et leurs robes rouges, groupés sur les marches des palais, sous les portails des églises, y mangeaient et dormaient en plein air. Pie IX, chaque fois qu'il paraissait dans les rues, était l'objet d'ovations; on remarqua surtout celle qui lui fut faite la veille de la Pentecôte par le clergé et les artilleurs français. M^"^ Berteaud, évêque de Tulle, M^'' Dupanloup, d'autres évêques encore, prenant la parole devant des multitudes immenses, produisirent une émotion dont les incrédules avaient peine à se défendre. Le 6 juin. Pie IX lui-même prêcha dans la chapelle Sixtine, d'abord en latin, puis en français. Son auditoire était composé de quatre mille prêtres, autant que le vaste édifice en pouvait contenir. L'assemblée frémissait de sympathie; le respect seul l'empêchait d'éclater. Après la bénédiction donnée par le Saint-Père, un prêtre eut l'heureuse inspiration d'entonner la prière liturgique : Oi^emus pro Pontifice nostro Pio; prions pour notre pontife Pie ! » et l'assistance répondit d'une seule voix : « Que Dieu le conserve et le vivifie, et qu'il le rende heureux sur la terre, et qu'il ne le livre pas à ses ennemis ! » Trois fois cette invocation fit monter au ciel ce vœu suprême et cette espérance de la chrétienté.
« Nous parcourions notre Rome en Tembrassant d'un cœur filial ,
raconte Louis Veiiillot, qui s'y trouvait, et si nous venions à penser qu'on voulait nous la ravir, nous éprouvions plutôt un mouvement de colère qu'une impression d'effroi... Nous allions d'un sanctuaire à un autre, nous informant des lieux où passerait Pie IX, pour nous prosterner devant le fort de Sion. Non , non , s'écriait un évêque au sortir de l'audience du Saint-Père, non, cela n'est pas vrai, cela n'est pas possible ! Ne croyez pas qu'il existe des Victor-Emmanuel, des Garibaldi , des Ratazzi ! Il ne se peut pas qu'un pareil homme ait des ennemis ! »
Le 8 juin 1862, jour de la Pentecôte, on savait que la basilique de Saint-Pierre s'ouvrirait à cinq heures du matin. Pendant toute la nuit la foule encombra les rues voisines , et quand les portes furent ouvertes, la nef si large, si profonde, fut remplie en quelques minutes. Les zouaves pontificaux formaient la haie à l'intérieur; le corps diplomatique, la famille royale de Naples et d'autres personnages distingués de tous les pays remplissaient les tribunes; l'infanterie française était massée sur la place.
Lorsque le Saint-Père parut, précédé du clergé, des bannières des bienheureux qui allaient être canonisés, des prélats et cardinaux coiffés de mitres blanches, on oublia pour un instant tout le reste du spectacle. Il s'avançait lentement, assis sur la sedia gestaforia, que portaient douze serviteurs en manteaux rouges. La tiare rehaussait son port majestueux; sa main gauche, recouverte d'un voile de soie et d'or, tenait un cierge allumé ; sa droite était libre et se levait de temps en temps pour bénir. « Regardant, dit un témoin protestant, (le correspondant du Times), regardant par-dessus le flot de têtes placées entre la procession et moi, je vis que tout le monde s'agenouillait sur le passage de Pie IX , le doux et le bon , car il n'est que juste de l'appeler ainsi. Les chantres du Vatican chantaient de leurs voix angéliques : Tu es Petrus, et ces voix adoucies plutôt qu'affaiblies par la distance, se répandaient dans l'édifice comme des esprits. Par intervalles, un autre groupe chantait : Ave, maris Stella, et c'est ainsi que le Pape fut porté à travers ces milliers de fidèles venus de tous les pays qu'éclaire le soleil, jusqu'au grand autel , derrière le tombeau de l'Apôtre. »