CHAPITRE QUINZIÈME
les secours de la religion à des mourants sur le champ de bataille ; des familles, des populations entières eurent à choisir entre l'exil et l'apostasie; tous les évêques, sans exception, furent chassés de leurs diocèses, et l'on en vit mourir sur la route de la Sibérie (1), Pie IX
(1) Par exemple j Ms^ Lubienski, avec tous les symptômes de l'empoisonneinent. L'exil de la plupart de ces évêques dure encore aujourd'hui, après douze années révolues; mais il a cessé pour le plus graud nombre des survivants parmi les simples prêtres.
Ces derniers, en 1873, étaient encore plus de trois cents dispersés dans les mines, dans les établissements où l'on évapore l'eau salée, dans les steppes ou sur les bords des immenses fleuves glacés durant sept ou huit mois de l'année. On ne lira pas sans émotion les détails que l'un d'eux a donnés récemment dans le Courrier de Posen, sur un des centres de cette captivité si glorieuse aux yeux de Dieu et si ignorée des hommes.
Au commencement de 1866 tous les prêtres qui pour lors se trouvaient à l'est de la Sibérie furent réunis dans un même lieu d'exil, à Tounka, village abandonné, dans une vallée du milieu des montagnes, sur les rives de l'Irkout. Les manifestes de 1866 et 1868 ayant gracié les condamnés aux travaux forcés, Tounka abrita bientôt jusqu'à 130 prêtres polonais.
Tounka est situé au midi du lac Baïkal , à peu de distance de la frontière chinoise. Des montagnes de plus de 8,000 pieds l'entourent et l'encaissent dans une gorge ovale et profonde. Cette gorge a dû être autrefois couverte d'eau, car jusqu'à présent elle est fort humide, et des marécages disséminés çà et là exhalent en été des miasmes délétères. L'hiver y est très-rude , et le thermomètre Réaumur y marque souvent jusqu'à 40 degrés de froid. Les chaleurs succèdent sans transition aucune aux frimas ; il n'y a ni printemps ni automne, et l'hiver dure depuis le commencement de septembre jusqu'au mois de mai.
Cette localité obscure a été toujours habitée par des indigènes Bouriates, qui ne se sont soumis à la domination russe qu'après de longues luttes , marquées au sceau des plus horribles cruautés de la part des conquérants. Les Bouriates sont pour la plupart bouddhistes, sauf à s'inscrire dans les registres schismatiqucs, ce qui leur ménage une gratification de trois roubles par tête. Ces nouveaux convertis élèvent leurs enfants dans le culte de leurs pères , afin de leur assurer à leur tour les roubles dont se paient les conquêtes du schisme : euxmêmes ne prennent guère au sérieux leur prétendu changement de religion, et meurent dans l'idolâtrie. On peut s'imaginer combien un pareil état de choses influe d'une façon immorale sur les peuples qui y sont exposés. Aussi rien ne saurait être plus faux que l'idée qu'on se fait généralement en Europe de l'influence bienfaisante de la Russie parmi les peuplades conquises de l'Asie. Au contraire, à ces indigènes qui sont, la plupart du temps, honnêtes et doux, théistes convaincus, le contact d'une demi-civiiisation, le souffle empoisonné du schisme ôte peu à peu leurs vertus naturelles^ en leur communiquant des vices jusqu'alors inconnus. Non, la Russie ne fraie point la route à la civilisation et à la foi, mais plutôt elle en éteint le flambeau; elle tend avant tout à séparer se.« conquêtes de tout rapport direct avec les avitres nations civilisées.
ne put contenir davantage sa douleur et son indignation. Le 27 avril '1864-, répondant aux postulateurs de la cause de la bienheureuse Françoise des cinq plaies, il s'écria :
Lorsque les prêlve* déportés anivèreut ù Tuiiuka , tuules les chaumières de celte misérable bourgade se trouvaient dans uu délabrement impossible à décrire. Les portes et les fenêtres étaient brisées ; on ordonna de restaurer ces pauvres abris aux frais des exilés eux-mêmes. Ceux-ci se trouvaient dans une position des plus précaires ; on leur payait six roubles (dix-neuf francs), sauf à retirer jusqu'à ce misérable subside, quand il était constaté que le condamné recevait des secours pécuuiaires de la part des siens.
Les premières années furent bien dures pour les exilés du ïounka. On manquait absolumeut des premières nécessités de la vie. Un Russe bienveillant conseilla aux infortunés prêtres de chercher quelques ressources en défrichant le terrain. De prime abord on se raidit contre ce conseil^ tant il semblait difficile à des hommes vivant par l'intelligence de se consacrer uniquement à des travaux manuels. L'un d'eux , M. l'abbé Kaminski , répondit même avec feu : « Nous sommes destinés à défricher les âmes humaines , et non la terre. » La misère eut raison de ces hésitations; chacun mit la main à la charrue, ou ensemença le terrain, on cultiva des jardins très-soignés, et même on organisa une espèce d'association de travail et de proht afin de subvenir aux dépenses de toute la colonie. Peu à peu celle-ci prenait les apparences régulières d'une de ces antiques fondations bénédictines qui civilisaient l'Occident par la double force du travail et de la prière. La situation matérielle s'étant quelque peu améliorée, on songea à se ménager des distractions permises et faites pour resserrer les liens d'une fraternelle association. On se procura des livres , on organisa uu cercle où on se réunissait le soir pour lire , causer ou faire de la musique. Le service des malades fut réglé avec soin, on nomma des infirmiers, enfin on s'occupa activement de veiller à ce que les morts trouvassent une sépulture chrétienne. L'espérance de revoir la patrie s'éteignait peu à peu dans les cœurs, et on cherchait tous les moyens pour adoucir l'amertume de l'exil. Les enterrements étaient donc célébrés avec une pompe toute particulière, relevant encore ce caractère de délivrance que porte plus essentiellement la mort dans l'exil. Le cortège se composait uniquement de prêtres de tout âge vêtus de différents habits religieux. En tête marchait un vieux capucin à barbe blanche, qui ne cédait à personne l'honneur de porter la croix de bois. Tous les matins les exilés célébraient en cachette le saint sacrifice, chacun dans sa propre chaumière. Au commencement il y avait à Tounka une petite chapelle où les prêtres déportés se rendaient pour dire la sainte messe. Plus tard, vu leur grand nombre, et aussi par la nécessité d'éviter tout soupçon, on décida que chacun, à l'avenir, dirait sa messe dans le secret de sa chambre. De cette manière, tons les matins, plus de cent cinquante prêtres immolaient l'Agneau sans tache et faisaient monter vers le ciel l'encens du sacrifice. On eût dit alors que la vallée de Tounka se transformait en une immense basilique enclavée dans un anneau de montagnes, et entourée d'une quantité de chapelles contiguës. Le gouvernement en fut avisé; on confisqua, par son ordre, tous les objets nécessaires au culte ; mais en vain. La messe dite , on cachait soigneusement les ornements,