CHAPITRE QUINZIÈME
« Le sang des faibles et des innocents crie vengeance devant le trône de l'Eternel contre ceux qui le répandent. Pauvre Pologne ! J'aurais voulu ne pas parler avant le prochain consistoire; mais je
et rien n'indiquait que l'humble chaumière eût jamais servi de sanctuaire au plus auguste mystère.
Tout manquait à la fois aux 'prêtres exilés : ils se donnèrent la peine de transcrire plusieurs fois les quelques missels qui se trouvaient en leur possession ; ils purent coudre eux-mêmes de modestes ornements , des calices eu verre remplaçaient les vases sacrés ; on se procura des reliques, enfin on fabriqua sur les lieux mêmes des petits poêles à hosties.
Quand venait un jour de solennité particulière, on organisait des agapes fraternelles dignes des premiers siècles du christianisme. Ainsi on célébra à Touuka le jubilé de cinquante ans d'un vieux prêtre octogénaire. Une autre fois ou s'associa tout particulièrement à l'ouverture du Concile du Vatican, et il fut décidé que, pendant toute sa durée, chaque exilé, à son tour, offrirait journellement le saint sacrifice à l'intention des Pères réunis à Rome. Le viugt-cinquième anniversaire du règne de Pie IX fut également fêté à Tounka. Il y a quelque chose de singulièrement émouvant dans cette affirmation de l'unité catholique et de la communion des saints, qui réunit ainsi dans une même prière et aux mêmes intentions le souverain Pontife de l'Eglise militante, prisonnier au Vatican, et les prêtres persécutés de la Pologne, exilés au bout du monde pour leur fidélité à la foi. Mais tout cela avait lieu dans le mystère.
Une ou deux fois par an , il était permis aux exilés de se réunir publiquement, à l'occasion de la visite du curé d'Irkoutsk , M. l'abbé Christophe Szwer nicki, prêtre d'un rare mérite et d'une pieté éminente. Il lui était enjoint de faire chaque année la tournée de sa paroisse, la plus étendue sans doute de l'univers entier, puisqu'elle comprenait jusqu'à deux gouvernements : Irkoutsk et Iakoutsk. A l'occasion de cette visite , les exilés arrangeaient avec soin la plus grande chambre qui se pût trouver dans Tounka, ce qui n'empêchait point que la grande moitié des fidèles ne restât en dehors de l'enceinte. Le curé chantait la messe, taudis que les exilés entonnaient en chœur des hymnes sacrées. Qui pourrait décrire leur émotion , les larmes qui coulaient de tous les yeux? Chacun sougeait à sa propre église de campagne, à sa paroisse abandonnée, où autrefois il célébrait pour ses ouailles le divin sacrifice, tandis qu'ici il y assistait en qualité de condamné, de prisonnier politique.
Après le départ du bon curé, tout rentrait dans le silence ; le souci constant de s'assurer le pain quotidien arrachait de nouveau les exilés à des préoccupations d'un ordre plus élevé et à la dignité de leur vocation. Les pétitions au gouvernement étaient interdites sous des peines très-sévères, et les réclamations ou demandes adressées aux généraux gouverneurs amenaient infailliblement un redoublement de rigueurs. La situation des solitaires de Tounka était bien meilleure, toutefois, que celle de leurs confrères isolés, dont le sort dépendîàt complètement des employés subalternes, et qui souvent ne recevaient pas un kopeck pour leur entretien.
L'hiver interrompait les travaux des champs, et on se livrait avec ardeur à des occupations plus en rapport avec les goûts et les habitudes des exilés. L'un
craindrais, en gardant plus longtemps le silence, d'attirer sur moi la punition céleste annoncée par les prophètes à ceux qui laissent commettre l'iniquité. Non, je ne veux pas être forcé de m'écrier un jour, en présence du Juge éternel : Vx mihi quia tacui! Je me sens inspiré de condamner ce souverain dont je ne tais le nom en ce moment que pour le prononcer dans un autre discours, et dont l'immense empire s'étend jusqu'au pôle. Ce potentat qui s'appelle faussement catholique d'Orient, et n'est qu'un schismatique rejeté du sein de la véritable Eglise, ce potentat persécute et tue ses sujets catholiques et, par sa cruauté féroce, les a poussés à l'insurrection. Sous prétexte de réprimer cette insurrection, il extirpe le catholicisme, il déporte des populations entières dans des contrées glaciales où elles se voient privées de tout secours religieux ; il les remplace par des aventuriers schismatiques. Il arrache les prêtres à leur troupeau, il les exile; il les condamne aux travaux forcés ou à d'autres peines infamantes. Heureux ceux qui ont pu fuir et qui maintenant errent sur une terre étrangère! Ce potentat, tout hétérodoxe et schismatique qu'il est, s'arroge un pouvoir que le Vicaire de Jésus-Christ ne possède même pas : Il prétend destituer un évêque légalement institué par Nous. Insensé ! il ignore qu'un évêque catholique, sur son siège ou dans les catacombes, est toujours le même, et que son caractère est indélébile. » Et que personne ne dise qu'en Nous élevant contre de tels at-
d'eux, l'abbé Samaiter, arrangeait et classait un herbier du pays; l'abbé Félix Kowalewski réunissait une collection d'oiseaux rares et curieux ; l'abbé Polkowski traduisait de main de maître l'ouvrage du P. Ventura : La Raison philosophique et la Raison catholique. D'autres se réunissaient pour traduire en polonais l'admirable livre de .Ms'' Gaumc : La Catéchisme de persévérance. Les uns étudiaient la langue française ; d'autres se livraient à des recherches philosophiques, historiques ou ethnographiques. Les fêtes de Noël se célébraient à la polonaise, avec un attendrissement mêlé de larmes ; on se réunissait au repas traditionnel du soir, on rompait le pain d'hostie et, tout en chantant les joyeux noëls du pays, on perdait la douloureuse sensation de l'éloigaement et de l'exil. L'amnistie de 1868 s'étendit à quelques-uns des exilés de Tounka ; mais avec la lenteur accoutumée de la procédure russe, on ne leur en accorda la jouissauce qu'au bout de cinq ans, et ce n'est qu'en août de l'année 1873 qu'ils reviurent dans leur pays. Beaucoup moururent avant d'avoir joui des grâces impériales.